(Lc 6, 31-36)

Si les hommes se souvenaient chaque jour de la miséricorde divine à leur égard, eux aussi seraient miséricordieux les uns envers les autres.

Rien ne rend un homme aussi impitoyable que le fait de croire que personne n’éprouve de miséricorde envers lui. Personne? Et où est Dieu? Dieu ne nous accorde-t-Il pas chaque jour et chaque nuit Sa miséricorde en dépit de notre absence de miséricorde ? Et n’est-il pas plus important pour nous, qu’au sein du palais royal le roi s’adresse à nous avec bienveillance plutôt que Ses serviteurs? Que nous importerait que tous les serviteurs du roi nous montrent beaucoup de miséricorde si nous sommes critiqués par le roi ?

Les hommes deviennent impitoyables en attendant que les autres se montrent miséricordieux avec eux. Or les autres attendent la même chose des premiers ! Dans cette attente de miséricorde mutuelle, tous les hommes deviennent plus ou moins impitoyables. Or la miséricorde n’est pas une vertu qui attend, mais qui agit. Car comment les hommes sauraient-ils ce qu’est la miséricorde, si Dieu ne s’était pas manifesté en premier avec Sa miséricorde ? La miséricorde divine a suscité la miséricorde chez les hommes ; et si Dieu n’avait pas en premier montré Sa miséricorde, nul dans le monde n’aurait su ce que signifie le mot miséricorde.

Quiconque comprend la miséricorde comme une vertu qui se manifeste et qui n’attend pas, et se met donc à la pratiquer, verra rapidement le ciel et la terre apparaître d’une couleur différente. Il apprendra rapidement ce que signifient la miséricorde divine et la miséricorde humaine. La miséricorde provoque infailliblement une étincelle. Celui qui produit ce choc bienfaisant et celui qui le reçoit, ressentent l’un et l’autre la présence de Dieu parmi eux. À cet instant, la main caressante de Dieu

se fait sentir dans leurs deux cœurs. C’est pourquoi le Seigneur a dit: Heureux les miséricordieux car ils obtiendront miséricorde (Mt 5, 7).

La miséricorde est supérieure à la compassion, que les sages en Inde considéraient comme la vertu la plus haute. Un homme peut éprouver de la compassion à l’égard d’un mendiant et passer à côté de lui, alors que le miséricordieux aura de la compassion et aidera le mendiant. Cependant, se montrer compatissant envers un mendiant ne constitue ni la plus difficile ni la plus importante des prescriptions prévues dans la Loi du Christ : la plus importante est le fait de se montrer miséricordieux envers son ennemi. La miséricorde est une valeur plus importante que le pardon des offenses : pardonner une offense constitue la première partie du chemin vers Dieu, faire acte de miséricorde correspond à la seconde partie de ce chemin. Faut-il mentionner que la miséricorde est supérieure à la justice terrestre ? S’il n’y avait pas de miséricorde, les hommes auraient tous été tués en vertu de la justice fondée sur la loi terrestre. Sans miséricorde, la loi ne pourrait même pas préserver ce qui existe, alors que la miséricorde suscite de nouvelles et grandes actions dans le monde. La miséricorde a été à l’origine de la création de ce monde. C’est pourquoi il est préférable d’entraîner les hommes dès leur enfance à apprendre les saveurs de la miséricorde, plutôt que de connaître la sévérité de la loi. Car il est toujours possible de s’initier à la loi alors qu’il est difficile d’amener un cœur endurci à redevenir miséricordieux. Si les hommes sont miséricordieux, ils ne transgresseront pas la loi ; mais même s’ils respectent toute la loi, ils pourraient néanmoins être totalement dénués de miséricorde et perdre la couronne de gloire que Dieu a prévue pour les miséricordieux.

L’évangile de ce jour concerne le niveau le plus haut de la miséricorde — l’amour envers les ennemis. Le Seigneur Jésus nous commande — ce n’est pas un conseil mais un commandement — d’aimer aussi nos ennemis. Ce commandement n’a pas un caractère accessoire ou épisodique, comme cela a pu être le cas avant Lui, dans quelques textes législatifs annexes où il s’agissait plutôt d’un conseil que d’un commandement; ce commandement d’aimer ses ennemis se situe à une place éminente de l’Évangile.

Le Seigneur dit: Ce que vous voulez que les hommes fassent pour vous, faites-le pour eux pareillement (Lc 6,31). Tels sont les mots d’introduction dans le récit évangélique d’aujourd’hui sur l’amour des ennemis. Avant tout, si vous voulez que les hommes ne soient pas des ennemis pour vous, ne soyez pas vous non plus des ennemis pour eux. Car s’il est vrai que tout homme en ce monde a des ennemis, alors cela signifie que vous êtes, vous

aussi, l’ennemi de quelqu’un. Comment alors pouvez-vous exiger qu’un homme dont vous êtes l’ennemi soit votre ami ? Aussi vous faut-il d’abord extirper la racine de l’hostilité de votre cœur, puis seulement alors faire le compte de vos ennemis dans ce monde. Plus profondément vous aurez arraché ces racines maléfiques de votre cœur, et coupé toutes les pousses qui ne cessent d’en surgir, plus réduit sera le nombre des ennemis que vous pourrez dénombrer. Si vous voulez que les hommes soient vos amis, vous devez d’abord cesser d’être ennemis des hommes, puis devenir leurs amis. Si vous devenez amis des hommes, le nombre de vos ennemis va diminuer beaucoup, voire disparaître tout à fait. Mais l’essentiel n’est pas là. L’essentiel est que, dans ce cas, vous aurez Dieu pour ami. L’essentiel pour votre salut, c’est que vous ne soyez l’ennemi de personne, et non pas que vous n’ayez aucun ennemi. Car si vous êtes ennemi de certaines personnes, alors vous-même et vos ennemis empêchent votre salut; tandis que si vous êtes ami des hommes, alors vos ennemis aident inconsciemment à bâtir votre salut. Ah, si chaque homme songeait seulement au nombre d’hommes dont il est l’ennemi, plutôt que de s’interroger sur le nombre d’hommes qui sont ses ennemis ! En un jour, le visage sombre de ce monde serait aussi lumineux que le soleil.

Le commandement du Christ de faire aux hommes ce que nous souhaitons qu’ils fassent pour nous est naturel et si évidemment bon, qu’il est étonnant et honteux que cela ne soit pas, depuis fort longtemps, devenu une habitude quotidienne pour les hommes.

Nul ne souhaite que les hommes lui fassent du mal — que nul donc ne fasse du mal aux hommes. Chacun souhaite que les hommes lui fassent du bien — que chacun donc fasse du bien aux hommes.

Chacun souhaite que les hommes lui pardonnent quand il fait une faute — que lui-même pardonne aux hommes quand ils ont fait une faute.

Chacun souhaite que les hommes partagent sa tristesse et s’associent à sa joie — que lui-même partage la tristesse des autres et s’associe à leur joie.

Chacun souhaite que les hommes disent de bonnes paroles à son sujet et qu’ils le congratulent, qu’ils le nourrissent quand il a faim, qu’ils lui rendent visite quand il est malade et qu’ils le protègent quand il est pourchassé — qu’il agisse donc de même avec les hommes.

Cela est valable pour les individus comme pour les groupes d’hommes, les clans familiaux, les peuples et les États voisins. Si cela devenait une règle adoptée par toutes les corporations, peuples et États, la méchanceté et les luttes entre classes disparaîtraient, la haine entre les peuples cesserait, de même que les guerres entre Etats. C’est le remède pour toutes les maladies et il n’y en a pas d’autre.

Le Seigneur continue ainsi : Si vous aimez ceux qui vous aiment, quel gré vous en saura-t-on ? Car même les pécheurs aiment ceux qui les aiment. Et si vousfaites du bien à ceux qui vous en font, quel gré vous en saura-t-on ? Même les pécheurs en font autant. Et si vous prêtez à ceux dont vous espérez recevoir, quel gré vous en saura-t-on ? Même des pécheurs prêtent à des pécheurs afin de recevoir l’équivalent (Lc 6, 32-34). Cela signifie que si vous attendez qu’on vous fasse du bien pour le rendre en faisant vous-même du bien, vous ne faites ainsi aucun bien. Dieu attend-il que les hommes méritent que le soleil les réchauffe, avant d’ordonner au soleil de les réchauffer? Ou bien agit-Il d’abord par miséricorde et par amour? La miséricorde est une vertu qui agit, non une vertu qui attend. Dieu le montre à l’évidence depuis la création du monde. Jour après jour depuis la création du monde, Dieu répand de Sa main puissante de riches dons à toutes Ses créatures. Car s’il attendait que Ses créatures Lui donnent d’abord quelque chose, le monde n’existerait pas, ni aucune créature dans le monde. En aimant ceux qui nous aiment, nous ressemblons à des commerçants faisant du troc. En ne faisant du bien qu’à ceux qui nous en font, nous nous comportons en débiteurs remboursant leur dette. Or la miséricorde n’est pas une vertu qui se contente de rembourser ce qui est dû, mais une vertu qui ne cesse de faire des débiteurs. L’amour, lui, est une vertu qui ne cesse de faire des débiteurs, sans attendre de remboursement. Si nous prêtons à quelqu’un dont nous espérons qu’il nous le rendra, nous ne faisons que transférer notre argent d’une caisse à l’autre. Ce que nous avons prêté, nous le considérons comme étant à nous, tout autant que quand il était entre nos mains.

Il serait fou cependant de penser qu’avec de telles paroles, le Seigneur nous apprend à ne pas aimer ceux qui nous aiment et à ne pas faire du bien à ceux qui nous en font. Il souhaite simplement nous dire qu’il s’agit là d’un niveau inférieur de vertu, auquel les pécheurs eux-mêmes ont facilement accès. C’est le plus petit degré du bien, qui rend ce monde pauvre et les hommes servilement mesquins et étroits d’esprit. Lui souhaite élever les hommes au plus haut niveau de vertu, d’où on peut voir toute la richesse de Dieu et des mondes divins et où le cœur d’esclave mesquin et effrayé devient un cœur épanoui et libre de fils et d’héritier. L’amour envers ceux qui nous aiment n’est que la première leçon dans le domaine infini de l’amour; faire du bien à ceux qui nous en font n’est qu’une école

préparatoire dans la longue série d’exercices à la philanthropie ; et prêter à celui qui va nous rembourser n’est que le premier et tout petit pas en direction du bien sublime, qui donne et n’attend pas de retour.

Qui le Seigneur désigne-t-Il ici comme pécheurs? Tout d’abord les païens, qui n’ont pas eu la révélation de la plénitude du mystère de la vérité et de l’amour de Dieu. Ils sont pécheurs parce qu’ils se sont éloignés de la vérité originelle et de l’amour de Dieu ; au lieu de Dieu, ils ont pris ce monde pour référence législative, ce qui leur a appris à n’aimer que ceux qui les aiment et à ne faire du bien qu’à ceux qui leur en font. Le grand mystère de la vérité et de l’amour de Dieu se révèle de nouveau à travers le Seigneur Jésus, dans un éclat encore plus grand qu’au début de la création ; Il se révèle d’abord à travers le peuple juif, mais pas seulement pour lui-même mais pour tous les peuples de la terre. Mais comme Dieu a préparé les Juifs pendant des milliers d’années à travers la loi et les prophètes pour les amener à comprendre et adhérer pleinement à la révélation du mystère, le Seigneur appelle des pécheurs les autres peuples endurcis dans le paganisme. Sous ce terme de pécheurs — plus grave que celui de païens -, Il comprend tous ceux qui ont eu la révélation du mystère de la vérité et de l’amour mais qui ne s’y sont pas tenus, et sont revenus, comme des chiens à leur vomis, au niveau le plus bas du bien. Parmi ceux-ci, il y a un grand nombre d’entre nous qui portent le nom de chrétiens mais se montrent dans leurs actes comme des païens très primitifs.

Quel est notre mérite, si nous aimons ceux qui nous aiment et faisons du bien à ceux qui nous en font? Ne s’agit-il pas d’un simple retour de ce que nous avons reçu ? Ne mérite des louanges que l’acte qui ressemble quelque peu à l’action de l’amour divin.

«Aimez vos ennemis, dit le Seigneur, faites du bien et prêtez sans rien attendre en retour. Votre récompense alors sera grande, et vous serez les fils du Très-Haut, car II est bon, Lui, pour les ingrats et les méchants. Montrez- vous compatissants, comme votre Père est compatissant» (Lc 6, 35-36). Tels sont les sommets les plus hauts où le Christ peut élever l’homme ! Tel est l’enseignement jamais entendu avant Lui ! Tel est l’éclat de la dignité humaine, impossible à imaginer même par les plus grands sages de l’histoire ! Telle est la philanthropie de Dieu qui fait fondre tout le cœur humain dans une seule larme !

Aimez vos ennemis. Il ne dit pas : ne faites pas mal à ceux qui vous ont fait mal, car ce n’est pas assez; il ne s’agit alors que de tolérance. Il ne dit pas non plus : aimez ceux qui vous aiment, car il s’agit d’une attente de l’amour. Mais II dit : aimez vos ennemis ; il faut non seulement se montrer tolérant ou patient à leur égard, mais il faut les aimer. L’amour est une vertu active, agissante, une vertu qui se manifeste.

Mais l’amour envers ses ennemis n’est-il pas artificiel? Telle est l’observation faite par les non-chrétiens. Ne voyons-nous pas que nulle part dans la nature, il n’existe d’exemple d’amour envers ses ennemis, mais seulement envers ses amis ? Que peut-on répondre à cela ? D’abord que notre foi ne connait que deux natures : l’une, inaltérée, non enténébrée et non touchée par le mal du péché, telle qu’Adam et Eve l’avaient connue, et l’autre, corrompue, enténébrée et atteinte par le mal, telle que nous l’observons sans cesse dans ce monde. Au sein de la première nature, l’amour pour ses ennemis est tout à fait naturel ; dans cette nature, l’amour est comme l’air que respirent toutes les créatures. C’est d’ailleurs la nature véritable que Dieu avait créée. De cette nature, l’amour divin se répand dans notre propre nature, telle la lumière du soleil à travers les nuages. Tout ce qui sur la terre possède l’amour véritable est issu de cette nature. Au sein de l’autre nature, la nature terrestre, l’amour envers ses ennemis pourrait, du fait de sa rareté, paraître artificiel. Mais il n’est toutefois pas artificiel mais — par rapport à la nature terrestre, surnaturel, ou plutôt pré-naturel, puisque l’amour n’entre absolument pas dans cette nature pécheresse à partir de la nature originelle, sans péché et immortelle, qui a existé avant notre nature.

Mais l’amour envers ses ennemis est si rare qu’on doit l’appeler artificiel, disent d’autres observateurs. S’il en est ainsi, la perle elle aussi est artificielle, comme le diamant et l’or. Eux aussi sont rares, mais qui les qualifie d’artificiels ? Il est vrai que l’Église du Christ est seule à connaître de nombreux exemples d’un tel amour. De même qu’il existe des plantes qui poussent dans une région donnée de la terre, de même cette plante inhabituelle, cet amour inhabituel ne pousse et ne s’épanouit que sur le site de l’Église du Christ. Celui qui souhaiterait se persuader de l’existence des très nombreux exemples de cette plante et de sa beauté, doit lire les Vies des apôtres du Christ, des pères et confesseurs de la foi chrétienne, des défenseurs et des martyrs de la grande vérité et de l’amour du Christ.

S’il n’est pas impossible, un tel amour est du moins exceptionnellement difficile, disent encore d’autres observateurs. En vérité, il n’est pas facile à mettre en œuvre, notamment pour celui qui se forme à cet amour dans l’éloignement de Dieu, et non à proximité de Dieu, qui est le seul à donner

force et nourriture à un tel amour. Comment n’aimerions-nous pas ceux que Dieu aime ? Dieu ne nous aime pas plus que nos ennemis, surtout si nous sommes également des ennemis d’autres hommes. Et qui parmi nous pourrait dire que personne au monde ne l’appelle son ennemi? Si le soleil de Dieu ne réchauffait et que la pluie n’arrosait que ceux que personne ne considère comme des ennemis, il serait vraiment difficile que le moindre rayon de soleil descende sur terre et que la moindre goutte de pluie tombe sur la poussière terrestre. Quel grand cas les hommes font de l’hostilité à leur égard ! Le péché a insufflé la peur chez les gens, et cette peur les pousse à suspecter des ennemis dans toutes les personnes qui les entourent. Dieu qui est sans péché et sans peur, ne soupçonne personne et aime tout le monde. Il nous aime tellement que même quand, sans que nous ayons fait quelque chose de répréhensible, nous nous retrouvons entourés d’ennemis, nous devons croire que cela a été fait en Sa connaissance et pour notre bien. Soyons équitables et disons que ces ennemis sont nos grands auxiliaires sur la voie du progrès spirituel. S’il n’y avait pas eu d’hostilité de la part de certains hommes, de très nombreux chrétiens agréables à Dieu ne seraient pas devenus des amis de Dieu. Même l’hostilité de Satan s’avère utile à ceux qui sont pleins d’ardeur envers Dieu et le salut de leur âme. Qui fut preuve d’un plus grand zèle à l’égard de Dieu et qui aima plus le Christ que l’apôtre Paul ? Or ce même apôtre raconte que quand le Christ lui révélait de nombreux mystères, il fut permis au démon maléfique d’être près de lui et de l’importuner: Et pour que l’excellence même de ces révélations ne m’enorgueillisse pas, il m’a été mis une écharde en la chair, un ange de Satan chargé de me souffleter —pour que je ne m’enorgueillisse pas! (2 Co 12, 7). Si même le démon, à son insu, s’avère utile à l’homme, comment des hommes, nécessairement des ennemis moins féroces que le démon, ne lui seraient-ils pas de quelque utilité ? On pourrait même aller jusqu’à dire que, souvent, les amis d’un homme s’avèrent plus néfastes pour son âme que ses ennemis. Le Seigneur Lui-même a dit: on aura pour ennemis les gens de sa famille (Mt 10, 36 ; Mi 7, 6). Ceux qui vivent sous le même toit avec nous et qui s’empressent tellement de prendre soin de nos corps et de notre confort, sont souvent les adversaires les plus féroces de notre salut. Car leur amour et leurs soins ne s’adressent pas à notre âme, mais à notre corps. Combien de parents ont ruiné l’âme de leur fils, combien de frères celle d’un frère, combien de sœurs celle d’une sœur, combien d’épouses celle de leur mari ! Et tout cela par amour pour eux ! Ce fait, qui se vérifie quotidiennement, constitue une raison majeure

supplémentaire pour ne pas se consacrer trop à l’amour de nos proches et amis, ni nous priver d’aimer nos ennemis. Faut-il de nouveau souligner que souvent, très souvent, nos ennemis sont nos véritables amis ? Le fait qu’ils nous importunent nous est utile ; le fait de nous déformer contribue à notre salut; le fait qu’ils contrecarrent notre vie apparente, physique, nous aide à nous retirer en nous-mêmes, à trouver notre âme et à implorer le Dieu vivant pour notre salut. En vérité, nos ennemis sont souvent ceux qui nous sauvent de la ruine, que nos proches nous préparent en affaiblissant involontairement notre caractère et en faisant grossir notre corps aux dépens de notre âme.

Faites du bien et prêtez sans rien attendre en retour, dit le Seigneur. Cela signifie : faites du bien à tout homme sans distinction, qu’il vous aime ou non ; suivez l’exemple de Dieu qui fait du bien à chacun, publiquement et secrètement. Si votre bien ne guérit pas votre ennemi de son humeur hostile, votre mauvaise action le guérira encore moins. Faites donc du bien même à ceux qui ne demandent rien et prêtez à tous ceux qui le demandent, mais donnez comme si vous en faisiez don, comme si vous rendiez ce qui n’est pas à vous et non comme si vous donniez ce qui vous appartient. Si votre ennemi ne reçoit aucun bien de vous, néanmoins vous pouvez faire beaucoup de bien pour lui. Le Seigneur ne dit-Il pas : Aimez Dieu et priez pour vos persécuteurs (Mt 5, 44)? Priez donc Dieu pour vos ennemis, et ainsi vous leur faites du bien. Si votre ennemi ne reçoit aucune aumône ni aucun service de vous, Dieu recevra votre prière pour lui. Et Dieu adoucira son cœur et le fera revenir à de meilleures dispositions à votre égard. Transformer un ennemi en ami, n’est pas aussi difficile qu’on le croit. Si cela est difficile aux hommes, cela est possible à Dieu. Celui qui transforme le sol gelé en terre chaude où poussent les fleurs, est en mesure de faire fondre la glace d’hostilité dans le cœur des hommes et d’y faire fleurir les fleurs parfumées de l’amitié. Bien entendu, le plus important n’est pas que votre ennemi après le bien que vous lui avez fait, change et devienne votre ami ; le plus important est que, du fait de sa haine envers vous, il ne perde pas son âme. C’est pour cette dernière grâce qu’il faut prier Dieu, non pour la première. Pour votre propre salut, il est très peu important de savoir que, dans cette vie, vous avez plus d’amis ou d’ennemis ; mais il est très important que vous ne soyez l’ennemi de personne, tout en étant l’ami de tous dans votre cœur, vos prières et vos pensées.

Si vous agissez ainsi, grande sera votre récompense. De qui viendra-t- elle ? Peut-être dans une certaine mesure, des hommes, mais principalement

de Dieu. Quelle récompense ? Vous serez les fils du Très-Haut et vous pourrez appeler Dieu, notre Père. Et votre Père, qui voit dans le secret, vous le rendra (Mt 6, 6), sinon aujourd’hui, du moins demain. Sinon demain, cela sera fait à la fin du monde, devant tous les anges et les hommes. Quelle est la plus grande récompense que nous aurions pu escompter, sinon d’être appelés fils de Dieu et d’appeler le Très-Haut notre Père ? Mais le fils unique du Très-Haut, c’est seulement Jésus-Christ, qui a été le seul jusqu’à présent à appeler Dieu Son Père. Or voilà que ce même honneur est promis aussi à nous, qui sommes tombés dans l’erreur et le péché ! Que signifie cet honneur? Cela signifie que nous nous retrouverons là où II demeure pour l’éternité (Jn 14,3), dans la gloire dont II sera auréolé, dans une joie sans fin. Cela signifie que l’amour de Dieu nous accompagne constamment, à travers toutes les épreuves et souffrances de cette vie, et qu’il nous oriente vers notre bonheur ultime. Cela signifie aussi que nous ne resterons pas dans la tombe après notre mort, mais ressusciterons, comme Lui-même a ressuscité. Cela veut dire que nous n’avons été mis sur cette terre que de façon provisoire, comme sur une île des morts, et que nous attendent des honneurs, la gloire et la beauté éternelle de la demeure du Père céleste. Faut-il d’ailleurs énumérer tous les biens qui attendent un orphelin lors de son adoption par un monarque terrestre ? Il suffit de dire que tel orphelin a été adopté par un roi, et chacun peut pressentir toutes les richesses qui attendent l’orphelin. Mais notre adoption n’est pas le fait des hommes, mais de Dieu, car nous serons fils du Plus-Haut, dont le Fils est le Seigneur Jésus Lui-même, le Roi des rois. Dieu nous adopte non du fait de nos mérites, mais du fait des mérites de Son Fils Unique, comme le dit l’Apôtre : car vous êtes tous fils de Dieu, par la foi, dans Christ Jésus (Ga 3, 26; Jn 1, 12). Le Christ nous reçoit comme Ses frères, parce que Dieu le Père nous reçoit comme Ses fils.

En fait, il n’y a rien qui puisse nous rendre méritants au point d’être appelés fils du Dieu vivant. Il est grotesque d’imaginer que nous puissions, par quelque action que ce soit, même un très grand amour envers nos ennemis, mériter et obtenir ce que le Seigneur Jésus promet à Ses fidèles serviteurs. Nous séparer de tout ce que nous possédons et le donner aux pauvres ; jeûner tous les jours de notre vie et nous tenir en prière nuit et jour jusqu’à l’extrême limite ; nous détacher en esprit de notre corps comme d’une pierre froide et devenir spirituellement impassibles et insensibles à l’égard de ce monde matériel ; nous laisser insulter et écraser par tout le monde et nous offrir en pâture aux bêtes affamées — tout cela est dérisoire par rapport à la richesse, la gloire et la douceur indicible qu’apporte le fait d’être adopté par Dieu. Il n’y a pas d’acte de charité sur cette terre ni d’amour dans l’homme mortel, qui seraient de nature à faire d’un homme mortel, un fils de Dieu et citoyen immortel du royaume céleste. Mais l’amour du Christ comble ce qui est impossible à l’homme. Qu’aucun de nous ne se glorifie du fait que son amour pourra le sauver et que ses mérites lui ouvriront la porte du paradis.

C’est pourquoi le commandement d’aimer nos ennemis, aussi imposant et difficile soit-il, n’est qu’un geste que Dieu exige de nous afin de nous admettre dans Son voisinage, dans Ses somptueuses demeures célestes. Il nous demande de suivre ce commandement, afin de montrer que nous souhaitons, plus que tout le reste, accéder au Royaume et à cette adoption. Il nous le demande afin que nous ayons foi en Sa parole et que nous montrions notre obéissance envers le Seigneur Jésus. En quoi Adam a-t-il mérité le paradis ? En rien ; c’est l’amour de Dieu qui lui a confié le paradis. Qu’est-ce qui a fait tenir Adam au paradis jusqu’à sa chute ? L’obéissance envers Dieu, seulement l’obéissance. Quand lui et sa femme ont commencé à mettre en doute le commandement de Dieu, ce simple soupçon constituait une transgression de ce commandement, les faisant tomber dans le péché mortel de la désobéissance. Lors de la Nouvelle Création, le Seigneur Jésus nous demande ce qu’il avait demandé à Adam et Eve au paradis, c’est-à-dire la foi et l’obéissance — la foi que chacun de Ses commandements est porteur de salut, et l’obéissance inconditionnelle à chacun de Ses commandements. Il a établi Ses commandements, y compris celui sur l’amour de ses ennemis, afin que nous ayons foi en Sa parole et fassions preuve d’obéissance envers Sa parole. D’ailleurs, si un seul de Ses commandements n’était pas bon et salvateur pour nous, nous l’aurait-Il donné ? Il savait très bien si tel commandement était naturel ou artificiel, possible ou impossible ; l’essentiel pour nous est qu’il a donné un tel commandement, et notre devoir, si nous nous voulons du bien, est de le suivre. De même que le malade absorbe avec foi et obéissance le médicament donné par le médecin — ce remède fut-il sucré ou amer — de même nous sommes tenus, affaiblis et enténébrés par le péché, d’accomplir avec foi et obéissance tout que nous commande le Médecin philanthrope de nos âmes et le Seigneur de notre vie, Jésus-Christ, Fils du Dieu vivant. Gloire et louange à Lui, avec Son Père et avec le Saint-Esprit, Trinité unique et indissociable, maintenant et toujours, de tout temps et de toute éternité. Amen.