(Mt 19,16-26)

Imaginez qu’un grand et imposant navire se brise dans les profondeurs de la mer et commence à couler. Que se passe-t-il avec les passagers ?

L’un s’accroche à une planche et s’y tient. Un autre s’agrippe à un tonneau et s’y tient. Un troisième réussit à se mettre des bouées autour du cou et nage avec les bouées. Un quatrième plonge dans l’eau sans rien emporter et se met à nager. Un cinquième descend une embarcation à la mer, s’y installe et ne se hâte pas de ramer, mais se dépêche de s’emparer d’un maximum de richesses sur le navire en train de couler et de les mettre dans l’embarcation. Lequel d’entre eux se trouve dans le plus grand danger? C’est-à-dire: qui parmi eux aura la mort la plus déshonorante — car tous doivent mourir ? La mort la plus déshonorante frappera celui qui paraît avoir la position la plus sûre — celui qui est dans l’embarcation placée à côté du navire en train de couler, et qui est en train de transférer des objets précieux du navire dans l’embarcation. En vérité, c’est lui qui est le plus en danger. Il commence par charger dans son embarcation plusieurs sacs de farine. Puis, voyant des caisses pleines de vin et d’eau-de-vie, il se met à charger cela aussi dans l’embarcation. Puis il se mettra à prendre des robes, des tapis, des toiles et des tissus — « cela me sera nécessaire pour m’habiller et me coucher!» Puis, apercevant de la vaisselle en argent et des chandeliers dorés, il s’en emparera aussi. Mais voici qu’apparaissent un tonneau d’huile, avec de la viande séchée, du poisson, du riz et des légumes — «j’en aurai besoin aussi ; comment vais-je faire sans cela ? » Puis il se mettra à regarder des boites et des sacs remplis d’argent et d’objets de valeur. Cela doit certainement être transféré dans l’embarcation. Mais pourquoi laisser de belles chaises, des tables lustrées, des canapés de velours, si on peut les transporter aussi ? Et c’est ce qu’il fait. L’embarcation se remplit de plus en plus et s’enfonce de plus en plus dans l’eau. Soudain, cet homme se souvient qu’il lui faudra aussi disposer de pétrole et de charbon pour se chauffer. Il en transporte donc aussi. Mais voici qu’il aperçoit des bibliothèques avec de nombreux beaux livres ! Il aura besoin d’en avoir dans l’embarcation pour que le temps lui paraisse moins long jusqu’au rivage. Il en embarque également. Mais il voit aussi des pianos, des violons, des instruments à cordes et des flûtes, qui permettent de tuer le temps. Il les embarque aussi. L’embarcation se remplit encore plus et s’enfonce davantage dans l’eau. C’est assez, se dit cet homme, et il s’assoit dans l’embarcation. Mais il se souvient alors qu’il y a encore beaucoup d’autres objets qu’il aurait pu transporter. Il remonte à bord du navire et s’empare encore d’autres objets. Assez! se dit-il alors et il se rassoit dans l’embarcation. Mais le désir de posséder continue à l’obséder, mais le navire finit par couler, et cet homme s’en éloigne avec le regret de ne pas avoir embarqué plus de choses. Il se met alors à ramer vers le rivage. Mais l’eau arrive jusqu’au bord de l’embarcation. Si un naufragé désespéré essaie de monter dans l’embarcation, l’homme qui s’y trouve préfère le tuer plutôt que de le laisser monter à bord. Ainsi, en surchargeant l’embarcation de divers objets, l’homme surcharge aussi son âme d’un crime. Mais soudain le vent se lève et les vagues se mettent à déferler. L’homme commence à lutter contre l’eau, en essayant de l’évacuer de l’embarcation. Mais quand il s’aperçoit que cela ne sert à rien, il se met à jeter tristement dans la mer des choses de peu de valeur, puis des objets de plus en plus précieux. Mais comme il s’est déjà fatigué lors du transport de ces objets jusqu’à l’embarcation, il n’a plus de forces pour les soulever encore et les jeter à la mer. L’eau finit par tout envahir et l’embarcation surchargée coule — et l’homme avec lui.

Ainsi se déroule la vie des hommes riches et cupides sur la mer de leur parcours terrestre. Avant tout, ces hommes vivent avec la conviction mensongère que ce monde est un navire fracassé, sans gouvernail et sans timonier, un lieu dévasté qui s’enfonce et coule et dont ne profitent que ceux qui en extirpent le plus de choses pour les transporter dans leur propre embarcation. Mais au milieu de cette rapacité exacerbée et de ces saccages du navire de la vie, apparut le capitaine du navire, qui mit la main sur le navire comme sa propriété et dit que le navire n’était pas en train de couler et qu’une telle impression n’était le fait que d’ignorants maladroits et myopes passant peu de temps à bord du navire. Lui était à bord du navire depuis l’origine, pour transporter les passagers ; ceux-ci changent, mais lui reste dissimulé tout en dirigeant le navire. Lui sait d’où le navire est parti et où il se dirige ; lui connait le chemin et ne craint pas la mer.

Ce capitaine, c’est notre Seigneur Jésus-Christ. Doucement mais fermement, Il descend sur les flots et tend Sa main à ceux qui se noient. Et ceux qui n’ont rien dans les mains et nagent ainsi sans rien, sont les premiers à Lui répondre et à saisir Sa main salvatrice. Mais ceux qui ont surchargé leur embarcation à ras bord Lui répondent avec difficulté, car ils craignent, s’ils quittaient leur embarcation et se mettaient à nager dans les vagues sans rien emporter avec eux, de s’enfoncer dans les eaux, eux comme Lui. Ces gens n’ont pas foi en Lui ; ils ont plus confiance dans leur embarcation. En voyant ces gens-là et en lisant dans leur âme pitoyable et leur foi encore plus pitoyable dans les choses mortes, le Seigneur Jésus se tourne vers ceux qui ont été sauvés et dit : En vérité je vous le dis, il sera plus difficile à un riche d’entrer dans le Royaume de deux (Mt 19, 23). Le Seigneur a observé de tels cas à de nombreuses reprises et en a tiré des enseignements pour Ses disciples. L’évangile de ce jour décrit un tel cas.

Et voici qu’un homme s’approcha de Jésus et lui dit: «Bon maître, que me faut-il faire pour avoir en héritage la vie éternelle?» (Lc 18, 18). Les évangélistes Matthieu et Marc parlent d’un jeune homme qui avait de grands biens, alors que l’évangéliste Luc le présente comme un notable. Ce récit se place sur une route de Judée, après le célèbre événement avec les petits enfants, quand le Seigneur avait dit aux disciples: Laissez les petits enfants venir à moi; car c’est à leurs pareils qu’appartient le Royaume de Dieu (Lc 18,16) ; c’est à cette occasion qu’il avait dit que quiconque n’accueille pas le Royaume avec la foi et la joie d’un enfant, n’y entrera pas ; c’est alors qu’il avait embrassé les enfants et les avait bénis. Après avoir mis en évidence des enfants innocents comme des habitants du Royaume de Dieu, le Seigneur sortit sur la route, et c’est là qu’un jeune et riche notable accourut et s’agenouillant devant lui (Mc 10, 17) Lui posa la question citée ci-dessus. Sa façon d’aborder le Christ est digne de tous les éloges, comme est à plaindre son comportement, sa façon de se séparer du Christ. Il accourt au-devant du Christ; il s’agenouille devant Lui; il demande conseil auprès de Lui sur la question la plus importante au monde — la vie éternelle et les conditions nécessaires pour l’obtenir. Il s’est présenté avec une intention sincère, à l’inverse des scribes qui n’étaient venus que pour tenter le Seigneur. Il ressentait une sorte de soif et pauvreté spirituelles à l’égard de toutes ses richesses apparentes.

Bon maître ! C’est ainsi que ce jeune homme interpelle le Seigneur. Cela est suffisant pour lui. Celui qui passe toute son existence à la lumière de la bougie, commet-il un grand péché si, lors de sa première vision du soleil, il appelle le soleil, bougie ? Que me faut-il faire ? En posant cette question, il songe certainement à sa richesse, comme c’est l’habitude pour les gens riches, qui ne sont pas capables de différencier leur personnalité de leur patrimoine, ni de penser à eux-mêmes sans songer à leur patrimoine. Que pourrais-je faire — quelle bonne action — de mes richesses, pour avoir en héritage la vie éternelle ? Ne sachant pas réellement à qui il s’adresse, il a peu d’idées sur ce qu’il doit dire. Il est prêt à écouter un conseil du Maître s’il a la possibilité, avec son patrimoine, d’obtenir ce que tout le monde ne peut payer, c’est-à-dire la vie éternelle.

Jésus lui dit: «Pourquoi m appelles-tu bon ? Nul n’est bon que Dieu seul (Lc 18, 19). Jésus qui connait les cœurs, discerne dans les pensées du jeune homme et les lit comme dans un livre. Le Seigneur voit que le jeune homme ne Le connaît pas et qu’il ne Le considère que comme un homme bon et un bon maître; Il souhaite donc, avec ces mots, le pousser à réfléchir. Si je suis un homme ordinaire, pourquoi m’appelles-tu bon; et si tu sais qui je suis, pourquoi ne le dis-tu pas explicitement, tout en m’appelant maître? Dieu seul est bon totalement et pleinement; les hommes bons ne peuvent être appelés ainsi qu’en comparaison avec les hommes qui ne le sont pas. Mais nul ne peut être appelé bon en comparaison avec Dieu. Nul n’est bon que Dieu seul. Le Seigneur Jésus ne reproche pas au jeune homme de L’avoir appelé bon, mais le fait de L’avoir considéré comme un homme mortel ordinaire tout en L’appelant bon. Le Seigneur ne veut pas dire : je ne suis pas bon, mais : je ne suis pas un mortel ordinaire ; je suis celui qui est le seul pour lequel on peut dire qu’il est bon.

Après cette explication initiale, le Seigneur commence à répondre aux questions du jeune homme riche : « Si tu veux entrer dans la vie, observe les commandements». «Lesquels’? » lui demande le jeune homme. Jésus reprit: «Tu ne tueras pas, tu ne commettras pas d’adultère, tu ne voleras pas, tu ne porteras pas de faux témoignage; honore ton père et ta mère, et tu aimeras ton prochain comme toi-même» (Mt 19, 17-19). Telles sont les conditions pour entrer dans la vie. Mais le jeune homme riche n’avait pas seulement demandé comment entrer dans la vie, mais comment avoir la vie, obtenir la vie et l’avoir en héritage. L’ignorance qu’il avait montrée au moment de reconnaître la personne du Seigneur Jésus, il en fait également preuve du point de vue de la vie éternelle. Et comme le Seigneur l’avait corrigé alors, Il le corrige aussi ici. La vie éternelle dispose d’échelons : ceux qui seront simplement sauvés occuperont un échelon, tandis que ceux qui sont parfaits seront sur le second échelon. Les apôtres seront assis sur douze trônes et jugeront les générations d’Israël, alors que les autres qui ont été sauvés ne seront pas assis sur des trônes et ne jugeront personne, bien que les uns et les autres seront dans la vie éternelle. Ou bien ne savez-vous pas que les saints jugeront le monde ? demande l’apôtre Paul aux Corinthiens (1 Co 6,2-3). C’est-à-dire juger non seulement les créatures de ce monde mais aussi les anges ? Tous ceux qui ont été sauvés ne jugeront pas, mais seulement les saints de Dieu, qui sont parfaits. La très pure et très sainte vierge Mère de Dieu est plus vénérable que les chérubins et plus glorieuse que les séraphins; les apôtres se situent avant tous les saints, les saints avant tous les autres qui ont été agréables à Dieu, et ces derniers avant les êtres ordinaires qui ont été sauvés. Ceux qui ont atteint la perfection sont ceux qui ont sauvé, outre eux-mêmes, de nombreuses autres personnes grâce à la puissance du Nom du Seigneur Jésus, comme sont sauvés aussi ceux qui ont réussi avec difficulté à se sauver eux-mêmes. Dans la maison de mon Père, il y a de nombreuses demeures, a dit le Seigneur Jésus (Jn, 14, 2). S’il n’en était pas ainsi, l’aurait-Il dit? C’est ce qu’il affirme ici aussi, mais d’une façon différente. Tous ne sont pas égaux au sein du Royaume: une gloire revient à ceux qui sont seulement entrés et une autre gloire appartient à ceux qui sont parfaits dans le Royaume. Mais revenons d’abord aux conditions d’entrée dans le Royaume ; nous verrons plus tard, de nouveau de la bouche de la Vérité, quelles sont les conditions de la perfection.

Quelles sont donc les conditions d’entrée dans le Royaume, ou dans la vie éternelle? Observer les commandements. Quels commandements ? Tous ; d’abord ceux qui interdisent de faire le mal, puis ceux qui ordonnent de faire le bien, conformément aux paroles du prophète : Evite le mal, fais le bien (Ps 33, 14). Il convient donc d’abord de s’éloigner du mal et d’éloigner le mal de soi, pour être seulement ensuite en mesure de faire le bien. C’est pourquoi le Seigneur insiste d’abord sur les commandements négatifs, puis sur les commandements positifs, ne suivant donc pas l’ordre dans lequel ils ont été proclamés par Moïse. Ne pas tuer, ne pas commettre d’adultère, ne pas voler, ne pas porter de faux témoignage — tels sont les commandements négatifs qui correspondent à l’élimination du mal ; honorer son père et sa mère et aimer son prochain — tels sont les commandements positifs, qui correspondent à la création du bien. Tant que les premiers ne sont pas observés, les autres ne peuvent pas l’être. Celui qui est capable de tuer son prochain, n’est pas capable d’aimer son prochain. Et celui qui commet l’adultère ne sait pas ce qu’est l’amour. En mentionnant ces six commandements, le Seigneur ne songeait pas à énumérer tous les commandements, mais seulement certains parmi les plus importants. On le voit dans le fait que le Seigneur a omis le plus important de tous les commandements: aimer Dieu. Nous l’expliquerons un peu plus tard. C’est à dessein qu’il ne mentionne pas ce commandement. On le voit aussi dans les récits des deux autres évangélistes Marc et Luc, qui ne font même pas mention de l’ensemble des six commandements indiqués par Matthieu. Marc et Luc, par exemple, ne mentionnent pas le commandement d’aimer son prochain. Aux commandements négatifs Marc en ajoute un, de portée générale : ne fais pas de tort (Mc 10,19). Les évangélistes se complètent donc en tous points, ne se contredisant nullement entre eux. Un fait apparaît évident dans tout ce que les évangélistes mentionnent, qui est que le Seigneur n’avait nullement l’intention de mettre exclusivement l’accent sur les cinq ou six commandements mentionnés, mais seulement de rappeler ainsi au jeune homme tout l’Ancien Testament. Le fait qu’il recommande d’observer les commandements de l’Ancien Testament, confirme Ses paroles précédentes selon lesquelles II n’est pas venu abolir la Loi et les Prophètes, mais les accomplir. Je ne suis pas venu abolir; mais accomplir (Mt 5, 17). Si le Seigneur parfait, sans y avoir d’intérêt propre, a accompli toute la Loi, tous ceux qui gravissent lentement les hautes marches vers la perfection sont tenus de le faire. Tous les commandements mentionnés ont un sens profond particulier pour les gens riches. Ainsi, Tu ne tueras pas signifie : en prenant trop soin de ton corps dans la richesse et le luxe, tu es en train de tuer l’âme. Tu ne commettras pas d’adultère signifie : l’âme est destinée à Dieu comme la fiancée à son fiancé; si l’âme s’attache excessivement à la richesse et à l’éclat terrestres, au faste et aux plaisirs éphémères, elle commet ainsi un adultère envers son fiancé éternel, Dieu. Tu ne voleras pas signifie : ne vole pas l’âme au profit du corps ; ne t’épargne aucun souci ni effort que tu dois consacrer à ton âme, et n’en fais pas don au corps. Celui qui est riche en surface devient habituellement pauvre à l’intérieur. Et d’habitude — mais pas toujours — toute la richesse de l’homme extérieur correspond à un vol commis au dépens de l’homme intérieur : un corps qui a grossi correspond à une âme amaigrie ;

des parures corporelles fastueuses correspondent à une nudité spirituelle ; l’éclat extérieur à l’obscurité intérieure ; la force extérieure à l’impuissance intérieure. Tu ne porteras pas de faux témoignage signifie : ne justifie en rien ton amour pour les richesses et la négligence de ton âme, car cela consiste à inverser la vérité divine et faire un faux témoignage devant Dieu et ta conscience. Honore ton père et ta mère signifie : ne rends pas seulement hommage à toi-même, car cela te perdra ; honore ton père et ta mère, par qui tu es venu au monde, afin d’apprendre ainsi à honorer Dieu, grâce à qui tes parents et toi êtes venus au monde. Tu aimeras ton prochain comme toi-même signifie : dans ce cours élémentaire d’entraînement au bien, il te faut apprendre à aimer ton prochain, afin de t’élever au niveau où l’on est en mesure d’aimer Dieu. Aime ton prochain, car cet amour te préservera de l’amour-propre qui peut te faire périr. Aime les autres hommes comme toi-même, afin de te soumettre, t’abaisser et te mettre au niveau des autres hommes à tes propres yeux. Faute de quoi l’orgueil qui découle de la richesse, prédominera en toi et te précipitera en enfer.

A ce conseil du Seigneur Jésus, le jeune homme riche répondit: Tout cela, je l’ai observé; que me manque-t-il encore? (Mt 19, 20). Cela signifie que tous ces commandements étaient connus de lui depuis son enfance et qu’il les avait observés selon la conception extérieure de Moïse. Mais le jeune homme riche se trompait. Il pensait que le Christ ne lui avait rien dit de nouveau, qu’il n’avait fait que répéter des paroles anciennes. En réalité, tout ancien commandement revêt un nouveau contenu, un esprit et une vie nouvelle dans le langage du Christ. Tout commandement apparent donné par le Seigneur Christ à Israël par l’intermédiaire de Moïse, se voit conférer par le même Seigneur Christ, lors de la Nouvelle Création, de la Nouvelle Révélation, un sens intérieur plus profond. Si ce jeune homme avait observé en vérité les commandements énumérés dans leur signification intérieure, chrétienne, et non seulement en apparence — comme les pharisiens les observaient de façon cérémonieuse — il se serait spirituellement détaché de toute richesse et il ne lui aurait pas été difficile d’accomplir ce que le Seigneur allait lui proposer. Or il avait observé tous ces commandements comme le pharisien qui se louait ainsi devant Dieu en priant: je jeûne deux fois par semaine, je paie la dîme de tout ce que je me procure (Lc 18, 12); c’est pourquoi il était resté lié comme dans une union illégitime à sa richesse, incapable de s’en détacher et de suivre le Christ. Que me manque-t-il encore ? demanda le jeune homme au Seigneur, se sentant quasiment au seuil du salut. Il pouvait s’attendre à ce que le Seigneur lui donnerait un autre commandement similaire, qu’il soit en mesure d’observer facilement. Alors Jésus fixa sur lui son regard et l’aima (Mc 10, 21). Pourquoi le Seigneur aima-t-il ce jeune homme qui n’était pas parfait? Parce que son attachement superficiel à la loi n’était pas malveillant comme chez les pharisiens et les scribes, mais naïf et bienveillant. Mais en dépit de cela, le Seigneur devait lui dire la vérité amère et briser toutes ses illusions sur un salut rapide et facile.

Jésus lui déclara: «Si tu veux être parfait, va, vends ce que tu possèdes et donne-le aux pauvres, et tu auras un trésor dans les deux; puis viens, suis-moi. » Entendant cette parole, le Jeune homme s’en alla contristé, car il avait de grands biens» (Mt 19,21-22). Le Seigneur lui dit cette nouvelle parole, inattendue et lourde. Ne cessant de regarder au centre du cœur du jeune homme, le Seigneur lui transmit ce message, tout en sachant d’avance que cette parole ne pourrait pas dénouer les liens attachant ce jeune homme à sa richesse terrestre, et l’unir à Dieu. Il lui dit néanmoins ces mots, non seulement pour répondre à sa demande, mais aussi — et encore davantage — à cause des disciples qui écoutaient. Si tu veux être parfait! Il ne s’agit pas seulement de l’entrée dans le Royaume, mais aussi du pouvoir dans le Royaume. Va, vends ce que tu possèdes! Cela signifie que tu dois te montrer maître des biens qui se trouvent entre tes mains, et non l’inverse. Ton patrimoine s’est emparé peu à peu de ton âme et l’a remise au diable; va maintenant le vendre et distribue-le à ceux qui en ont besoin, non comme un maître mais comme un serviteur de la vie. Va et détache le lien dangereux et illégitime de ton âme avec ton patrimoine. Va et mets fin à cette union. Va et libère- toi. Va et libère ton âme du poids terrestre, de la poussière des choses, du pus des plaisirs de riche, puis dirige ton âme vers moi. Sans rien d’autre, dirige-la vers moi. L’âme est la plus riche, quand elle est sans rien. L’âme se trouve en meilleure compagnie quand elle n’est avec personne sinon moi. Vends tout et distribue aux pauvres. Les pauvres sont ceux qui ont besoin de ta fortune, non comme une parure, non comme un fardeau, non comme un maître, mais comme un pain substantiel, comme une amélioration des conditions de vie, comme un service et une aide. Tout ce que tu donneras comme richesse matérielle te sera rendu comme richesse spirituelle. Ton âme est remplie de pauvres, de même que ton cœur, de même que ton esprit. Ils recevront ta fortune, qui leur est nécessaire, quand tu te seras débarrassé d’elle, dont tu n’as pas besoin.

Mais pourquoi le Seigneur conseille-t-Il au jeune homme riche de vendre ses biens et distribuer sa fortune aux pauvres, plutôt que de lui dire simplement : ne rentre pas chez toi, mais suis-moi ? N’avait-Il pas dit cela à celui qui voulait rentrer chez lui pour enterrer son père ? Laisse les morts enterrer leurs morts ; mais toi, va annoncer le Règne de Dieu (Lc 9, 60). Le Seigneur n’a pas dit cela au jeune homme riche pour deux raisons : d’abord, s’il ne vendait pas ses biens pour les donner aux pauvres, ses voisins pourraient se ruer sur les biens abandonnés et les dérober, ou des parents proches en hériter, et se retrouver dans la même situation de dépendance, la même soumission par rapport à la richesse que celle où se trouvait le jeune homme. Ainsi des voleurs ou des parents pourraient-ils perdre leur âme par cette même propriété. Par ailleurs, en lui disant de vendre ce qu’il possède et de donner aux pauvres, le Seigneur souhaite éveiller la philanthropie dans le cœur du jeune homme, susciter sa compassion envers les proches et l’amener à ressentir la joie spirituelle et le plaisir de donner, d’accomplir une bonne action. Afin d’inciter le jeune homme à faire tout cela, le Seigneur lui annonce aussitôt la récompense éternelle, le trésor éternel au ciel, là où les mites ne rongent pas, la rouille n’attaque pas et où les voleurs ne volent pas. « Le trésor que tu vas recevoir est incomparablement plus riche que celui que tu vas abandonner. Car à quoi te servirait tout ton trésor terrestre, demain au moment de ta mort ? Il sera perdu pour toi dans ce monde-ci, tout en te perdant dans l’autre. En revanche, le trésor que tu auras au ciel t’attendra jusqu’au moment où tu quitteras ce monde-ci — et cela se produira bientôt — et il ne te sera pas pris ni enlevé pour les siècles des siècles.» Tout en le consolant pour le dommage apparent connu dans ce monde et en lui annonçant le trésor dans les deux, le Seigneur invite finalement le jeune homme : viens, suis- moi. « Quand tu te seras séparé de tout, viens sur tes deux pieds et avec tes deux yeux à ma suite. Tu ne peux pas marcher d’un pied avec moi et d’un autre avec ta richesse, de même que tu ne peux pas me regarder d’un œil et regarder ta fortune de l’autre. Non, il n’est pas possible de servir deux maîtres.»

Mais tout cela fut vain. Le jeune homme écouta tout, poliment; il comprit ce qu’on attendait de lui, mais il en fut très attristé, car il avait de grands biens ; il partit donc sur ses deux pieds et avec ses deux yeux vers sa richesse funeste. Il avait de grands biens. Cela signifiait qu’il était très attaché à la richesse, fortement enchaîné, très captif et trop faible pour s’opposer aux mauvaises herbes qui avaient proliféré autour de lui. En vérité, il était semblable à une graine tombée dans les épines qui avaient beaucoup poussé, étouffant ainsi la graine qui n’avait rien produit.

Sa grande richesse était pareille à un grand buisson d’épines entourant la graine de son âme. Le maître voulut arracher les épines autour de son âme et ramener l’âme à la lumière, afin qu’elle s’épanouisse en liberté; mais le jeune homme riche refusa de donner sa fortune, étant prisonnier de son habitude de ne pas donner. Comme à l’homme qui se noyait dans une embarcation surchargée, le Seigneur lui tendit Sa main puissante afin de le sauver et l’embarquer à bord du navire, mais le jeune homme regrettait les objets chargés dans l’embarcation. C’est ainsi que ce jeune homme se sépara du Christ, le Capitaine du navire de la Vie, et se perdit en haute mer où allaient sombrer et l’embarcation et lui-même.

Jésus dit alors à Ses disciples: «En vérité\ je vous le dis, il sera difficile à un riche d’entrer dans le Royaume des cieux. Oui, je vous le répète, il est plus facile à un chameau de passer par un trou d’aiguille qu’à un riche d’entrer dans le Royaume des cieux» (Mt 19, 23-24). Aucune parole du Seigneur Jésus n’a été jetée en vain sur le champ de ce monde. Si ceux à qui elle a été directement adressée ne l’ont pas utilisée, elle l’a été par ceux à qui elle a été adressée indirectement. Dans ce cas, la parole du Christ a été adressée directement au jeune homme riche, et indirectement à Ses disciples. Le jeune homme n’en a pas fait usage, mais cela a servi aux disciples. C’est pourquoi, après le départ du jeune homme, le Seigneur s’adresse à eux, leur disant combien il est difficile pour un riche d’entrer dans le Royaume des Cieux. Le Seigneur ne dit pas qu’il est impossible pour un riche d’entrer dans le Royaume des Cieux, mais que c’est difficile, très difficile. Le fait qu’il n’est pas impossible pour un riche d’entrer dans le Royaume des Cieux est illustré par plusieurs cas cités dans l’Écriture sainte. Abraham était un homme riche, très riche, mais par sa foi il était plus lié à Dieu qu’à toute sa richesse, plus même qu’à son fils unique. Je suis poussière et cendre, dit Abraham de lui-même, devant toutes ses richesses (Gn 18, 27). Le juste Job était très riche, mais cette richesse ne l’empêchait pas d’être humble devant Dieu et obéissant à Dieu, dans la gloire comme dans la souffrance et l’humiliation. Tout aussi riche était Booz, l’ancêtre de David, mais sa miséricorde le rendit agréable à Dieu. Joseph d’Arimathie était aussi riche, mais sa richesse ne l’empêcha pas de se consacrer tout entier au Seigneur Jésus, et de faire tout ce qui était possible pour le corps défunt du Seigneur, Lui donnant même une nouvelle tombe taillée dans le roc qui était prévue pour lui-même. Enfin, d’innombrables autres hommes riches furent agréables à Dieu dans l’histoire de l’Église, car dans leur cœur ils n’étaient pas attachés aux richesses terrestres mais au Christ, considérant que tous leurs trésors terrestres n’étaient que poussière et cendre. Ce n’est pas la richesse en soi qui est mauvaise, de même qu’aucune création divine n’est mauvaise, c’est l’attachement des hommes à la richesse, aux biens, aux choses, qui l’est. Tout comme sont mauvaises les passions et les vices que la richesse rend possibles et encourage, comme la débauche, l’avidité, l’alcoolisme, l’avarice, l’exhibitionnisme, la vantardise, la vanité, l’orgueil, le mépris et l’exploitation des pauvres, l’oubli de Dieu, et tant d’autres choses. Il existe peu d’hommes suffisamment forts pour s’opposer aux tentations de la richesse et dominer leur richesse et non être esclaves de la richesse. Avant tout, un homme riche peut difficilement pratiquer le jeûne, or sans jeûne il n’y a ni maîtrise du corps, ni sérénité, ni prière véritable. C’est pour cela que le Seigneur indique qu’il est difficile à un riche d’entrer dans le Royaume de Dieu. Mais II ne dit pas qu’il est facile à un pauvre d’entrer dans le Royaume des Cieux. La pauvreté possède ses tentations propres, tout comme la richesse. Un homme riche doit assurer son salut par sa grande miséricorde et son humilité devant Dieu, tandis que le pauvre se sauve par sa grande patience, son abnégation et une confiance incessante en Dieu. Le riche impitoyable et orgueilleux ne sera pas sauvé, ni le pauvre qui bougonne contre son sort et désespère de l’aide de Dieu. Dans ce monde, les riches et les pauvres ne sont pas le fruit du hasard ou d’un malentendu, mais sont conformes à la très sage Providence divine. En un instant, Dieu peut rendre tous les hommes égaux en richesses, mais cela serait une vraie absurdité. Dans ce cas, les hommes deviendraient totalement indépendants l’un par rapport à l’autre. Qui serait alors sauvé ? Et comment quiconque pourrait-il parvenir au salut? Car les hommes obtiennent le salut grâce à la dépendance des uns par rapport aux autres. L’homme riche dépend du pauvre, le pauvre dépend du riche ; l’homme instruit dépend de l’ignorant, l’ignorant de l’homme instruit; l’homme en bonne santé dépend du malade, le malade de celui qui est en bonne santé. Le sacrifice matériel est payé par un salaire spirituel. Le sacrifice spirituel de l’homme instruit est payé par le salaire matériel de l’ignorant. Le service physique de l’homme en bonne santé se paie par le salaire spirituel du malade et réciproquement : le service spirituel du malade (qui rappelle Dieu et le Jugement) se paie par le service physique de l’homme en bonne santé. Tout est tissé comme un tapis multicolore. Un monde unicolore aveuglerait tous les yeux. Comment l’homme riche sauverait- il son âme par la miséricorde et l’humilité, ou comment la perdrait-il par son avarice et son orgueil, s’il n’y avait pas de pauvre? Comment le pauvre sauverait-il son âme par la patience et l’endurance, ou comment la perdrait-il par le vol et le rapt s’il n’y avait pas d’homme riche ? Comment l’homme instruit pourrait-il sauver son âme en ayant pitié de l’ignorant et en venant à son secours, ou comment perdrait-il son âme en méprisant orgueilleusement celui qui est ignorant, s’il n’y avait pas d’ignorant dans le monde? Comment l’ignorant pourrait-il sauver son âme en étant obéissant et modeste devant l’homme instruit, ou comment pourrait-il la perdre par son indiscipline, sa jalousie et sa sauvagerie devant l’homme instruit, s’il n’y avait pas d’homme instruit ? Comment l’homme en bonne santé pourrait sauver son âme en prenant soin avec gentillesse de celui qui est malade, en faisant preuve de compassion et en priant pour le malade, ou comment pourrait-il perdre son âme en faisant preuve de répugnance devant le malade et en se montrant négligent à son égard, s’il n’y avait pas de malade? Et comment le malade pourrait-il sauver son âme par son obéissance et sa reconnaissance à l’égard de l’homme en bonne santé, ou comment pourrait-il la perdre en haïssant et en jalousant l’homme en bonne santé, s’il n’y avait pas d’homme en bonne santé ? Dieu a donné la liberté de choix à l’homme, à tout homme. Il n’y a pas d’homme au monde devant lequel deux portes ne sont pas ouvertes : la voie du salut et la voie de la déchéance. C’est en cela que consiste la liberté humaine. La richesse peut sauver l’homme, mais elle peut le perdre ; la pauvreté peut sauver le pauvre, mais elle peut aussi le perdre ; l’instruction peut soit sauver, soit perdre l’homme instruit. L’ignorance peut soit sauver, soit perdre l’homme ignorant. La santé peut soit sauver, soit perdre l’homme en bonne santé ; et la maladie peut soit sauver, soit perdre l’homme malade. Tout dépend du choix fait par l’homme. Le Christ est venu pour ramener les hommes à la raison, non pour les contraindre. C’est pourquoi le Christ n’ordonne pas au jeune homme : entre dans la vie ! Mais : Si tu veux entrer dans la vie! Il ne lui ordonne pas d’être parfait, mais lui dit : Si tu veux être parfait. Si tu souhaites, si tu veux — c’est ainsi que Dieu s’adresse aux êtres libres et raisonnables. Dieu veut que tous les hommes suivent le droit chemin et que tous les hommes soient sauvés, mais le chemin de la perdition reste ouvert aux hommes.

Oui, je vous le répète, dit le Seigneur Jésus aux disciples, insistant à deux reprises qu’il sera difficile à un riche d’entrer dans le Royaume des cieux; il est plus facile à un chameau de passer par un trou d’aiguille qu’à un riche d’entrer dans le Royaume des cieux. Le terme de chameau s’appliquait aussi bien à l’animal qu’à une grosse amarre à laquelle on attachait les bateaux au quai du port, afin d’empêcher que le vent les fasse bouger. C’est à cette corde épaisse que le Seigneur songeait en cette circonstance. Il est donc plus facile à cette grosse corde de passer à travers un trou d’aiguille qu’à un riche d’entrer dans le Royaume des Cieux; ce n’est pas une chose impossible, mais très difficile. Ainsi s’exprime Celui qui connaît la faiblesse de la nature humaine et sait comme l’âme humaine se laisse facilement enchaîner par la richesse et se colle à la terre de façon impossible à la décoller.

Entendant cela, les disciples restèrent tout interdits: « Qui donc peut être sauvé?» (Mt 19, 25). Pourquoi les disciples se montraient-ils interdits, puisqu’ils avaient déjà accompli ce que le jeune homme riche n’avait pu accomplir? Ils avaient en effet tout abandonné pour suivre le Christ. Le très sage Chrysostome l’explique merveilleusement: les disciples n’avaient pas peur pour eux-mêmes mais pour les autres hommes, parmi lesquels il y avait beaucoup de riches. C’est par pure philanthropie qu’ils restent interdits devant ces paroles terribles du Christ. Lui les envoie dans le monde pour sauver les hommes. Comment pourront-ils sauver tant d’hommes riches à travers le monde s’il est quasiment impossible à un riche d’entrer dans le Royaume des Cieux. Ce sentiment de tristesse envers les hommes comprimait leur âme, et c’est sous la pression d’un tel sentiment qu’ils posèrent la question pleine d’amertume : Qui donc peut être sauvé ? Comme s’ils étaient plus miséricordieux que le Christ ! Comme s’ils étaient plus philanthropes que le Seigneur ami-des-hommes !

Fixant son regard, Jésus leur dit: «Pour les hommes, c’est impossible, mais pour Dieu, tout est possible» (Mt 19,26). Le Seigneur Jésus ne regarde pas leurs visages ou leurs yeux, mais au fond de leurs cœurs, où II lit l’ignorance et la crainte. Comme ils ne connaissent pas encore la puissance de Dieu, ils ont peur pour la Création divine. Or ce qui est impossible aux hommes, est possible à Dieu. Mais qu’est-ce qui est impossible aux hommes? Ou en d’autres termes: quelles bonnes œuvres les hommes peuvent-ils accomplir sans l’aide de Dieu ? En fait, aucune. Sans l’aide de Dieu, ni le pauvre ni le riche ne peuvent être sauvés. Hors de moi, vous ne pouvez rien faire, a dit le Seigneur (Jn 15,5). L’apôtre Paul, qui était mort en lui-même mais vivant en Christ, a confirmé ces paroles du Seigneur dans un sens positif, en disant: Je puis tout en Celui qui me rend fort (Ph 4, 13). La grâce du Saint-Esprit peut réchauffer le cœur du riche le plus riche et le détacher de la richesse, le décoller de la terre et l’élever vers le chemin du salut. Pour Dieu, tout est possible.

Notre Dieu est un Dieu tout-puissant. Son Verbe puissant a créé le monde, et Sa dextre puissante soutient la voûte céleste. En vérité, le Tout- puissant peut nous sauver nous aussi, qui souhaitons être sauvés. Quelles que soient notre place sur la terre et notre situation personnelle et quelles que soient les circonstances, Lui, le Tout-Puissant, peut nous sauver. Non seulement II le peut, mais II le souhaite également. Notre Dieu très doux est tout-puissant — hâtons-nous d’aller à Sa rencontre. Il nous appelle et nous attend. Et II se réjouit avec tous Ses saints anges, quand II voit que nous avons tourné notre regard vers Lui. Tournons donc notre visage vers Lui et dépêchons-nous d’aller vers notre véritable patrie, à la rencontre de notre Dieu, le Dieu tout-puissant et très doux. Mais dépêchons-nous d’y aller avant que la mort ne frappe à notre porte et ne dise : trop tard ! Gloire et louange donc à notre Dieu, le Dieu tout-puissant et très doux, Trinité unique et indissociable du Père, du Fils et du Saint-Esprit, maintenant et toujours, de tout temps et de toute éternité. Amen.