(Mt 18, 23-35)

Quand le Seigneur Jésus-Christ était en train de mourir sur la Croix, Il s’efforçait même au milieu de Ses souffrances d’être utile aux hommes. Ne pensant pas à Lui mais aux hommes, Il a prononcé au moment d’expirer l’un des enseignements les plus importants jamais donnés au genre humain. C’est l’enseignement du pardon. Père, pardonne-leur, car ils ne savent pas ce qu’ils font! Jamais sur un lieu de supplice, on n’entendit un tel discours. Au contraire, ceux qui allaient mourir, coupables ou non, sur ces lieux de supplice, avaient pour habitude d’invoquer des dieux et d’appeler les hommes à la vengeance. «Venge-moi», c’étaient les mots entendus le plus souvent sur les lieux de supplice ; hélas, elle est encore entendue au sein de nombreuses tribus, y compris celles qui se signent en invoquant la sainte Croix du Christ. Au moment de rendre Son dernier souffle, le Christ pardonne à ceux qui se sont moqués de Lui, qui L’ont persécuté et martyrisé ; Il prie Son Père céleste de leur pardonner et, de surcroît, trouve des excuses à ceux qui ont commis de tels actes — ils ne savaient pas ce qu’ils faisaient.

Pourquoi le Seigneur Jésus répète-t-Il sur la Croix cet enseignement sur le pardon ? Parmi tous les enseignements innombrables qu’il a prodigués sur cette terre aux hommes, pourquoi choisit-Il précisément cet enseignement, non un autre, pour le transmettre par Sa bouche divine à l’extrême fin de Sa vie terrestre ? Indubitablement parce qu’il souhaitait tout particulièrement que cet enseignement restât dans les mémoires et fût mis en œuvre. Au milieu de Ses souffrances imméritées sur la Croix, majestueux au-dessus de toute majesté dans le monde et placé au-dessus des rois et des juges terrestres, des sages et des maîtres, des riches et des pauvres, au-dessus des réformateurs sociaux et des agitateurs, le Seigneur

Jésus a scellé Son Évangile avec l’exemple du pardon. Afin de montrer ainsi que, sans pardon, les rois ne peuvent régner, les juges juger, les sages faire preuve de sagesse, les enseignants enseigner; faute de pardon, les riches et les pauvres ne peuvent pas vivre en hommes mais comme des animaux, pas plus que les réformateurs passionnés ne peuvent faire œuvre utile. Avant tout et en fin de compte, montrer au monde que, sans pardon, les hommes ne peuvent pas comprendre Son Évangile, et encore moins l’appliquer.

C’est avec des paroles de repentir que le Seigneur a débuté Son enseignement et c’est avec des paroles de pardon qu’il l’a achevé. Le repentir est la semence, le pardon le fruit. La semence qui n’apporte pas de fruit ne mérite pas de louange. Le repentir n’a pas de valeur sans pardon.

Que serait la société des hommes sans pardon? Une ménagerie au milieu de la ménagerie naturelle.

Que seraient toutes les lois humaines sur cette terre sinon des chaînes insupportables, si elles n’étaient pas adoucies par le pardon ?

Sans pardon, est-ce que la mère pourrait être appelée mère ? Est-ce que le frère mériterait son nom de frère, l’ami celui d’ami et le chrétien celui de chrétien ? Non, car c’est le fait de pardonner qui donne tout son sens à tous ces mots.

Si n’existaient pas des expressions comme « pardonne-moi ! » ou « qu’il te soit pardonné ! », la vie humaine serait parfaitement insupportable. Il n’y a pas de sagesse terrestre en mesure d’établir l’ordre et de consolider la paix entre les hommes, sans recours au pardon. Pas plus qu’il n’y a d’école ou de système éducatif capable de rendre les hommes magnanimes et généreux sans pratique du pardon.

À quoi sert toute l’érudition à un homme, s’il n’est pas apte à pardonner à son voisin une parole blessante ou un regard insultant ? À rien. Et à quoi sert à un homme de déposer une centaine de lampes à huile devant le sanctuaire de l’église, si chacune de ces lampes n’a pas été le témoin du pardon d’au moins une offense ? À rien.

Si nous savions combien d’actions nous sont tacitement pardonnées tous les jours et à toute heure, non seulement par Dieu mais aussi par les hommes, nous nous hâterions, honteux, de pardonner aux autres! Combien de paroles offensantes nous prononçons par négligence, auxquelles on répond par le silence! Combien de regards furieux, combien de mouvements déplacés, et même de gestes interdits ! Et que dire du pardon accordé par Dieu ! Toute parole humaine est insuffisante à ce propos. Des paroles célestes seraient nécessaires pour décrire la profondeur incommensurable de la miséricorde divine et du pardon de Dieu. C’est ce que montre l’Evangile d’aujourd’hui. Nul ne connaît le Fils si ce n’est le Père, et nul ne connaît le Père si ce n’est le Fils, et celui à qui le Fils veut bien le révéler (Mt 11, 27). Le pardon infini de Dieu a été exprimé par le Seigneur Jésus dans la parabole du débiteur impitoyable. Le prétexte de ce récit Lui a été fourni par l’apôtre Pierre qui Lui avait demandé combien de fois il faut pardonner une offense à son frère, et s’il faut le faire jusqu’à sept fois? (Mt 18, 21). Le Seigneur lui répondit par l’expression célèbre : je ne te dis pas jusqu’à sept fois, mais jusqu’à soixante-dix fois sept fois (Mt 18, 22).Comparez ces deux expressions et vous verrez la différence entre l’homme et Dieu. Pierre a cru qu’il avait atteint le sommet de la miséricorde en disant jusqu’à sept fois. Mais le Seigneur Jésus lui répond: jusqu’à soixante-dix fois sept fois! Et comme s’il avait l’impression qu’une telle mesure serait insuffisante, le Seigneur, pour être plus clair, fit le récit suivant :

Il en va du Royaume des cieux comme d’un homme qui fut roi et qui voulut régler ses comptes avec ses serviteurs (Mt 18, 23). Le Royaume céleste ne saurait se décrire ni par des mots ni par des couleurs; il ne peut pas se comparer à ce qui se passe dans ce monde-ci. Le Seigneur a recours à des paraboles, car il est difficile d’exprimer autrement ce qui n’appartient pas à ce monde. Ce monde est obscurci et déformé par le péché, mais il n’a pas tout à fait perdu une certaine ressemblance avec l’autre monde véritable. Ce monde-ci n’est pas le double de l’autre monde — loin s’en faut — mais seulement une image pâle, une ombre de l’autre. Aussi est-il possible de faire des comparaisons entre ces deux mondes, comme entre les choses et leurs ombres. Pourquoi le Seigneur dit-Il : un homme qui fut roi, et non simplement : un roi ? Tout d’abord, pour souligner qu’être un homme est plus important qu’être un roi : c’est un plus grand honneur d’être un homme que d’être un roi. En fait, être un homme correspond à une dignité véritable, alors qu’être roi correspond à une fonction. Ensuite, pour mettre en évidence un bon roi. Le Seigneur parle ainsi d’un homme qui est maître de maison, d’un homme qui est commerçant, comme d’un homme qui est roi, toujours avec la même intention : mettre en évidence un bon maître de maison, un bon commerçant tout comme un bon roi. Mais en évoquant un juge qui ne craignait pas Dieu et n’avait de considération pour personne (Lc 18, 2), le Seigneur ne dit pas: un homme qui est juge, mais simplement: un juge.

On voit ainsi qu’en parlant d’un homme qui fut roi, Il souhaite dire que c’était un bon roi.

Un bon roi voulait donc régler ses comptes avec ses serviteurs, qui étaient ses débiteurs. L’opération commencée, on lui en amena un qui devait dix mille talents (Mt 18, 24). Un talent représentait environ 500 ducats; dix mille talents correspondaient donc à cinq millions de ducats environ. Une telle dette était un montant énorme pour un Etat, et a fortiori pour un seul homme. Mais qu’est-ce que cela représente en fait? Le nombre de nos péchés envers Dieu, et de nos dettes à Son égard est encore plus important. En parlant de la dette du serviteur à l’égard du roi, le Seigneur songe à notre dette envers Dieu. C’est pourquoi II utilise des montants aussi énormes, à première vue incroyables, qui ne sont en fait nullement incroyables si l’on prend en compte les péchés de chacun des hommes mortels.

Cet homme n’ayant pas de quoi rendre, le maître donna l’ordre de le vendre, avec sa femme, ses enfants et tous ses biens, et d’éteindre ainsi la dette (Mt 18, 25). A cette époque, les lois romaines aussi bien que juives permettaient que le débiteur défaillant puisse être vendu comme esclave, avec sa famille (2 R 4,1 ; Ex 21,2). Une veuve avait ainsi imploré le prophète Elisée : ton serviteur, mon mari, est mortor, le prêteur sur gages est venu pour prendre mes deux enfants et en faire ses esclaves (2 R 4, 1). Le roi était donc dans son droit en agissant ainsi avec son serviteur débiteur. Le sens profond de l’ordre donné par ce roi est que, quand nos péchés dépassent toute mesure, Dieu nous prive de tous les dons du Saint-Esprit, qui font que l’homme est un homme. Le fait de vendre son débiteur signifie que le pécheur se voit privé de sa personne donnée par Dieu ; la mise en vente de sa femme signifie qu’il se voit privé du don d’amour et de miséricorde ; et la vente de ses enfants signifie qu’il est privé de la possibilité de créer quelque bien que ce soit. Le fait d’exiger le remboursement signifie que tous les dons donnés par Dieu à l’homme mauvais, reviennent à Dieu en tant que propriétaire et initiateur de tout bien. Si cette maison en est digne, que votre paix vienne sur elle; si elle ne l’est pas, que votre paix vous soit retournée, dit le Seigneur à Ses disciples (Mt 10,13).

Le serviteur alors se jeta à ses pieds et il s’y tenait prosterné en disant: « Consens-moi un délai, et je te rendrai tout». Apitoyé, le maître de ce serviteur le relâcha et lui fit remise de sa dette (Mt 18, 26-27). Quel changement instantané, et quel rachat bon marché et quelle miséricorde infinie ! Le mauvais serviteur qui avait accumulé une telle dette, n’avait personne envers qui se retourner, ni à droite ni à gauche. Personne au monde ne pouvait l’aider, sinon son maître, qui était son créancier. Les autres serviteurs ne pouvaient l’aider sans l’accord de leur maître. Par conséquent, seul celui qui le jugeait pouvait aussi lui faire grâce. Le serviteur fit alors la seule chose qu’il était possible et raisonnable de faire : il se jeta aux pieds de son maître et implora sa miséricorde. Il ne demandait pas l’annulation de sa dette — il n’osait même pas y songer — mais seulement un délai : « Consens-moi un délai, et je te rendrai tout. Et l’homme qui était roi — un homme véritable et un roi véritable — lui fit remise de sa dette. Il lui donna donc une double liberté, le libérant de l’esclavage et de sa dette. N’est-ce pas là un véritable don royal? Les souverains terrestres ne se comportent pas ainsi. Seul le Roi céleste est en mesure d’accomplir un acte de miséricorde aussi énorme et inattendu. C’est Lui qui le fait et II le fait souvent. Chaque fois qu’un pécheur revient à lui et se repent, le Roi céleste est prêt à lui pardonner dix mille cargaisons de péchés et à restituer au pécheur tous les dons qui lui avaient été retirés. Non seulement nul ne peut atteindre la miséricorde divine, mais nul ne peut la décrire. J’ai dissipé tes crimes comme un nuage et tes péchés comme une nuée; reviens à moi, car je t’ai racheté, dit le Seigneur (Is 44,22). Celui qui revient vers le Seigneur avec un repentir sincère se voit tout pardonner par le Seigneur et se voit accorder un nouveau délai, une nouvelle possibilité pour que le Seigneur se rende compte s’il restera à Son côté ou s’il Le trahira. Le roi Ézéchias fut atteint d’une maladie mortelle et, se tournant vers le mur, il implora Dieu de lui prolonger la vie, et Dieu lui prolongea la vie de quinze ans. Aussi Ézéchias glorifia Dieu en disant : C’est toi qui as préservé mon âme de la fosse du néant, tu as jeté derrière toi tous mes péchés (Is 38,17). Il en fut de même avec le serviteur surendetté. Il supplia son maître de lui accorder seulement un délai pour le remboursement de sa dette, et son maître annula toute sa dette et lui accorda sa liberté ; puis le maître attendit de voir, non pas comment son serviteur allait lui rembourser son ancienne dette, mais comment il allait lui rendre le nouveau bienfait qu’il lui avait accordé. Et voici comment le serviteur le lui rendit : En sortant; ce serviteur rencontra un de ses compagnons, qui lui devait cent deniers; il le prit à la gorge et le serrait à l’étrangler, en lui disant: «Rends tout ce que tu dois» (Mt 18, 28). Pardonné et libéré par son maître, le serviteur rencontre un autre serviteur, son débiteur, à l’égard de qui il se place dans la position du maître. Mais quand un serviteur devient maitre, voyez de quel maître terrible il s’agit ! Alors que le roi s’était comporté envers son débiteur à la fois en homme et en roi, ce même débiteur, que la miséricorde royale avait préservé d’un grand péril, se comporte à l’égard de son propre débiteur de façon pire qu’une bête sauvage : et cela, pour quelle dette ? Pour cent deniers ! Le roi avait annulé sa dette de cinq millions de ducats-or, mais lui-même, pour cent deniers, prend son débiteur à la gorge et le fait jeter en prison, en attendant qu’il eût remboursé son dû (Mt 18, 30) ! Ici, ce n’est plus le roi qui règle ses comptes avec ses serviteurs, mais un serviteur avec un autre serviteur. Et le serviteur-créancier prend à la gorge le serviteur- débiteur, le serre à l’étrangler et exige que l’autre lui rende immédiatement ce qu’il lui doit.

Son compagnon alors se jeta à ses pieds et il le suppliait en disant: « Consens-moi un délai, et je te rendrai» (Mt 18,29). C’était la même scène qu’auparavant, quand ce méchant serviteur s’était jeté aux pieds de son maître, en l’implorant : Consens-moi un délai, et je te rendrai tout. Et le roi s’etait apitoyé et avait annulé sa dette de dix mille talents. Mais lui-même n’eut pas de pitié envers son débiteur, qui ne lui devait que cent deniers. Il ne voulut pas s’attendrir, ni s’apitoyer, ni pardonner et s’en alla le faire jeter en prison, en attendant qu’il eût remboursé son dû. C’est ainsi que le serviteur- créancier se comporta à l’égard du serviteur-débiteur. Ainsi se comporte un homme avec un autre homme. Une telle attitude d’un homme envers un autre homme oriente la miséricorde divine vers la justice. Mais chaque fois que l’homme abuse de la miséricorde divine, il se voit rattrapé par la justice divine. Et la justice qui intervient après qu’on a abusé de la miséricorde est terrible. Ne vous y trompez pas, dit l’apôtre Paul, on ne se moque pas de Dieu. Car ce que l’on sème, on le récolte: qui sème dans sa chair, récoltera de la chair la corruption (Ga 6, 7). En fait, nous nous moquons de Dieu quand, après avoir reçu Sa miséricorde, nous nous montrons impitoyables autour de nous. Nous nous moquons de Dieu quand, après nous être agenouillés en implorant Son pardon pour nos péchés innombrables, nous jetons en prison notre frère pour avoir commis un seul péché envers nous. Ne nous y trompons pas : Dieu ne se laisse pas abuser. Il ne se laisse pas railler, Il ne se laisse pas tromper. Nous ne sommes jamais loin de Ses mains, de celle qui caresse aussi bien que de celle qui châtie. Il est terrible de tomber aux mains du Dieu vivant (He 10, 31).

Ce qui est terrible est illustré par la suite du récit du Christ : Voyant ce qui s’était passé, ses compagnons en furent navrés, et ils allèrent raconter toute l’affaire à leur maître (Mt 18,31). Qui étaient ces compagnons qui avaient tout vu et en étaient navrés ? C’étaient des hommes miséricordieux, dont l’intelligence spirituelle leur avait permis de comprendre ce que Dieu avait fait pour le méchant serviteur, et qui avaient vu de leurs yeux la méchanceté insupportable de cet homme mauvais; ils allèrent donc le crier auprès de Dieu. Cela pourrait d’ailleurs se rapporter à des anges, qui pourraient être appelés compagnons des hommes, parce que les uns et les autres sont appelés à servir Dieu, et aussi parce que, selon les paroles du Créateur Lui-même, ceux qui se rendront dignes de l’autre monde seront pareils aux anges (Lc 20,36). Bien entendu, ni les hommes miséricordieux ni les anges n’ont besoin d’indiquer à Dieu ce qui s’est passé dans le monde, pour que Dieu soit au courant, parce que le Très-Haut sait tout et voit tout, et aussi parce que tout ce que les uns et les autres voient et tout ce qu’ils comprennent, ils le voient et le comprennent avec l’aide de Dieu. Mais pourquoi, dans ces conditions, dit-on que les serviteurs ont vu ce qu’avait fait leur compagnon impitoyable et en ont fait part au maître ? Pour montrer la sensibilité et la compassion des hommes bons et des anges. En effet, la volonté de Dieu Lui-même est que tous Ses fidèles se réjouissent devant le bien et s’affligent devant le mal. Attristés, les serviteurs de Dieu allèrent donc informer le maître de ce qui s’était passé.

Alors celui-ci le fit venir et lui dit: « Serviteur méchant, toute cette somme que tu me devais, je t’en ai fait remise, parce que tu nias supplié; ne devais-tu pas, toi aussi, avoir pitié de ton compagnon comme moi j’ai eu pitié de toi?» (Mt 18, 3-33). Le roi ne voulait pas châtier son serviteur méchant avant de lui dire le crime qu’il avait commis. C’est ainsi que le Seigneur agira au Jugement Dernier: Il se tournera d’abord vers ceux placés à Sa droite, les invitera à la béatitude éternelle et leur expliquera comment ils ont mérité d’y être; puis II se tournera vers ceux placés à Sa gauche, les enverra dans les tourments éternels et leur expliquera comment ils ont mérité d’y être. Le Seigneur souhaite que chacun sache pourquoi il reçoit une récompense ou un châtiment, afin que nul ne considère qu’une injustice lui a été faite par Dieu.

D’abord, Dieu qualifie Son serviteur de méchant, le rejetant à jamais loin de Lui. Car le mal n’a rien de commun avec le bien. Aussitôt après vient une explication claire, précisant pourquoi Dieu qualifie ce pécheur de méchant : toute cette somme que tu me devais, je t’en fait remise. Dieu n’entre pas dans les détails. Il ne dit pas : je t’ai fait remise de dix mille talents, mais toi tu n’as pas voulu le faire pour cent deniers à ton compagnon. Il dit simplement : toute cette somme, afin d’amener le pécheur à réfléchir sur l’importance d’une telle dette. Le maître explique aussi ce qui l’avait poussé à faire remise à son débiteur d’une telle dette : parce que tu m’as supplié. Là non plus, le maître n’entre pas dans les détails, passant sous silence ce qui avait précédé la prière de son débiteur qui s’était jeté à ses pieds et s’y tenait prosterné. Ces deux derniers gestes exprimaient le repentir, et le repentir précède la prière. La prière sans le repentir ne sert à rien. Mais dès que la prière est liée au repentir, elle est exaucée par Dieu. Le serviteur surendetté avait, il est vrai, montré d’abord son repentir, puis il avait demandé à son maître de lui accorder un délai. C’est pourquoi sa requête avait été aussitôt acceptée, et le maître lui avait accordé plus que ce qu’il demandait — il lui avait fait remise de toute sa dette. Le maître lui montre son crime envers son compagnon sous une forme interrogative. Pourquoi sous une forme interrogative ? Pourquoi ne lui dit-il pas : j’ai eu pitié de toi, mais toi tu n’as pas eu pitié de ton compagnon — mais il lui dit: ne devais-tu pas, toi aussi, avoir pitié de ton compagnon comme moi j’ai eu pitié de toi ? Il agit ainsi afin que le coupable se rende compte par lui- même qu’il n’y a rien à répondre. Le maître le place ainsi dans l’horreur du silence, tout en lui donnant l’occasion de dire, s’il le peut, quelque chose pour sa défense. C’est également sous une forme interrogative que le Seigneur Jésus a répondu au serviteur du grand prêtre qui fut le premier à Lui donner une gifle et Lui demanda : c’est ainsi que tu réponds au grand prêtre?. Le Seigneur lui dit: si j’ai mal parlé, témoigne de ce qui est mal; mais si j’ai bien parlé, pourquoi me frappes-tu? (Jn 18, 22-23). Une telle réponse du Christ a dû placer ce serviteur dans l’horreur du silence. Une telle réponse est comme de la braise incandescente déversée sur la tête et sur les pieds. Cette même façon d’exposer la culpabilité de quelqu’un est utilisée par le roi dans le récit de l’évangile de ce jour : ne devais-tu pas, toi aussi, avoir pitié ?

S’instaure alors l’horreur du silence, après quoi vient l’horreur de la condamnation. Et dans son courroux son maître le livra aux tortionnaires, jusqu’à ce qu’il eût remboursé tout son dû (Mt 18,34). Quand la miséricorde de Dieu se transforme en justice divine, alors Dieu devient terrible. Le bienheureux David s’adresse ainsi à Dieu: Toi, le terrible! Qui tiendra devant ta face, sous le coup de ta fureur? (Ps 75, 8). De son côté le visionnaire Isaïe dit: Voici venir de loin le nom du Seigneur, sa colère est ardente! (Is 30, 27). C’est avec cette colère ardente que le roi se déchaîna contre le serviteur impitoyable et le livra aux tortionnaires, c’est-à-dire aux mauvais esprits. Car les mauvais esprits sont les véritables tortionnaires des hommes. A qui serait donc livré celui que son absence de miséricorde a détaché de Dieu et que Dieu Lui-même a appelé méchant, à qui d’autre sinon aux principaux détenteurs du mal, les diables ? Pourquoi dit-on : jusqu’à ce qu’il eût remboursé tout son dû ? Pour montrer qu’il a été livré pour subir des tourments éternels. Car il est inimaginable qu’un débiteur ayant une telle dette puisse jamais la rembourser; par ailleurs une telle condamnation définitive n’est pas prononcée par Dieu durant la vie d’un homme, mais seulement après sa mort, quand il n’y a plus ni repentir ni possibilité quelconque de rembourser son dû pour les péchés commis sur terre.

C’est ainsi que vous traitera aussi mon Père céleste, si chacun de vous ne pardonne pas à son frère du fond du cœur (Mt 18,35).Telle est la conclusion de ce récit et son sens principal. Dans ces mots, on ne trouve aucune ambiguïté ni réserve. Notre comportement à l’égard de notre frère sera celui que Dieu aura à notre égard. C’est ce que nous annonce le Seigneur Jésus, chez qui il n’y a ni ignorance ni erreur. Le Christ ne dit pas ici : votre Père, mais mon Père céleste; si nous ne pardonnons pas à nos frères, nous perdons le droit d’appeler Dieu «notre Père». En outre, le Seigneur souligne la nécessité de pardonner du fond du cœur. Le roi avait pardonné à son serviteur surendetté du fond du cœur, car il est dit que le maître fut apitoyé; or la pitié vient du cœur. Par conséquent, si nous ne pardonnons pas à notre frère et si nous ne le faisons pas du fond du cœur, avec commisération et amour, Dieu, notre Créateur et celui de nos frères, se comportera avec nous exactement comme le roi avec son serviteur impitoyable. Cela signifie que nous serons nous aussi livrés à des tortionnaires, des esprits enragés, qui nous feront souffrir éternellement dans le royaume des ténèbres, là où sont les plaintes et les grincements de dents (Mt 8, 12). S’il n’en était pas ainsi, le Seigneur Jésus nous l’aurait-Il dit? Or, Il l’a dit non seulement dans ce récit sur le serviteur impitoyable, mais aussi dans d’autres circonstances. Car c’est de la façon dont vous jugez qu’on vous jugera, et c’est la mesure dont vous vous servez qui servira de mesure pour vous (Mt 7,2). Ne s’agit-il pas d’un enseignement identique, sans ambiguïté ni réserve ? D’ailleurs le Seigneur n’a-t-Il pas placé cet enseignement même dans la prière principale qu’il nous a confiée, la prière au Seigneur: et pardonne-nous nos offenses comme nous pardonnons aussi à ceux qui nous ont offensés ? C’est par ces mots terribles que, chaque jour, quand nous récitons le Notre Père, nous renouvelons pour ainsi dire notre pacte avec Dieu, en Le priant de se comporter avec nous comme nous nous comportons avec nos proches ; de nous pardonner comme nous pardonnons ; de se montrer charitable avec nous comme nous le sommes nous-mêmes avec nos débiteurs. Comme nous nous engageons facilement envers Dieu et quelle responsabilité terrible nous prenons sur nous ! Il est facile à Dieu de nous pardonner autant que nous pardonnons aux autres; il Lui est facile de pardonner à chacun de nous, même une dette de dix mille talents. Ab, si nous étions prêts, avec cette même facilité divine, à faire remise à notre frère d’une dette de cent deniers ! Croyez bien que, quelle que soit la dette d’un homme envers un autre, le péché d’un frère envers un autre et d’un ami envers un autre, cela ne représente pas plus de cent deniers par rapport à la dette immense de chacun de nous à l’égard de Dieu. Tous sans exception, nous sommes débiteurs envers Dieu. Et chaque fois que nous songeons à poursuivre un ami devant un tribunal à cause d’une dette, il faut que nous nous souvenions que nous sommes infiniment plus débiteurs à l’égard de Dieu, qui est prêt à être patient avec nous, à nous accorder des délais et à pardonner. Il faut nous rappeler que la mesure dont nous nous servirons, servira de mesure pour nous. Et par-dessus tout, il faut nous souvenir des dernières paroles du Christ, prononcées en rendant Son dernier soupir sur la Croix: Père, pardonne-leur ! (Lc 23, 34). Qui possède un reste de conscience intacte aura honte devant de tels rappels, et il se gardera de poursuivre en justice ses petits débiteurs.

Hâtons-nous, mes frères, de pardonner à tous leurs péchés et leurs offenses, afin que Dieu nous pardonne nos péchés et offenses innombrables. Hâtons-nous de le faire, avant que la mort ne vienne frapper à la porte en disant : trop tard ! Derrière la porte de la mort, nous ne serons plus en mesure de pardonner, et on ne pourra plus nous pardonner. Gloire donc au Dieu de miséricorde et au Dieu de justice. Gloire et louange au Maître divin et notre Seigneur Jésus-Christ, avec Son Père et avec le Saint-Esprit, Trinité unique et indissociable, maintenant et toujours, de tout temps et de toute éternité. Amen.