(Mt 10, 32-38; 19, 27-30)

Le maître de maison envoie-t-il son serviteur responsable des brebis, sans lui avoir donné à manger ? Le père envoie-t-il son fils cultiver la terre sans la charrue et les bœufs ? Le général envoie-t-il le soldat au combat sans armes ? Non, ils ne le font pas.

Et Dieu n’envoie pas dans ce monde Ses serviteurs, Ses fils, Ses soldats, sans les avoir nourris, approvisionnés, et sans avoir donné des armes. Les hommes ne sont ni plus sages ni plus charitables que Dieu, loin de là ! Si eux-mêmes savent donner à leurs disciples ce dont ils ont besoin, Dieu sait d’autant plus fournir aux Siens ce dont ils ont besoin.

Le fait que Dieu accorde des bienfaits en abondance à ceux qui accomplissent Son œuvre, est attesté de façon éclatante par l’exemple des saints apôtres. Le fait que douze hommes, aux origines et aux occupations ordinaires, sans armes ni richesses, dépourvus d’éclat et de force terrestres, ont pu quitter leurs foyers et leurs familles pour partir dans le monde afin de propager l’Évangile du Christ, c’est-à-dire quelque chose d’entièrement nouveau et contraire à tout ce que le monde avait considéré jusque-là comme la vérité et le bien, cela ne peut s’expliquer que par l’aide de Dieu, le concours de Dieu, la grâce de Dieu. Avoir, en outre, le courage de se lever contre l’érudition mensongère des plus instruits, la richesse destructrice des plus riches et le pouvoir maléfique des plus puissants de ce monde, comment de simples pêcheurs auraient-ils pu oser le faire, si Dieu ne les avait nourris de Sa sagesse, protégé de Sa force et armé de Ses armes ? De plus, ils ont été capables de faire preuve d’une intrépidité et d’une endurance telles, quelles leur ont permis de supporter des souffrances inouïes et des humiliations indescriptibles: subir des supplices infligés par des hommes et affronter les intempéries ; être enchaînés ; être poursuivis par les railleries et les jets de pierres; connaître la faim dans les prisons ; endurer les transports sur les mers déchaînées, d’un bout à l’autre du monde; être livrés aux bêtes sauvages pour être déchiquetés et écartelés; voir le monde entier armé jusqu’aux dents contre eux, les douze pêcheurs ; en vérité, oui en vérité, ils ont dû avoir quelque assistance invincible et mystérieuse, quelque nourriture qu’on ne porte pas à la bouche pour se nourrir, mais une arme qu’on ne porte pas à la main et qui est invisible aux forces armées de l’ennemi (2 Co 10, 4). Après avoir bouleversé le monde entier par la prédication inouïe sur le Christ ressuscité — sur Dieu, qui est apparu aux hommes en chair, pour s’élever ensuite à nouveau dans Son Royaume céleste -, et planté les semences de la foi nouvelle, de la vie nouvelle, de la création nouvelle, ils ont quitté ce monde. Mais ce n’est qu’alors que la terre commence à s’embraser à leur suite : de leurs semences, de leurs paroles, de leurs traces de pas. Les peuples qui les ont persécutés se sont dispersés à travers le monde; les monarchies qui se sont dressées contre eux sont tombées impuissantes dans la poussière ; les foyers qui ne les ont pas accueillis se sont effondrés en ruines ; les grands personnages et les esprits sages qui les ont suppliciés ont vécu la honte et le désespoir et connu une mort particulièrement horrible. Mais leurs semences se sont développées et ont donné des fleurs. L’Eglise s’édifie sur leur sang et les ruines des créations oppressives et mensongères des hommes; ceux qui les ont accueillis chez eux se sont rendus célèbres ; ceux qui ont cru en eux et sont partis à leur suite ont été sauvés. Ah, que le Seigneur nourrit abondamment Ses ouvriers ! Comme Il ravitaille magnifiquement Ses fils fidèles ! Tel un grand chef militaire, Il donne des armes à tous Ses soldats !

Le Seigneur ravitaille d’abord et arme Ses fidèles, puis les envoie au combat. Le fait qu’il en soit ainsi, a été démontré par le Christ pendant Sa vie terrestre, ainsi que par l’histoire de l’Église après la descente de l’Esprit Saint. Il est écrit dans l’Évangile que le Christ appela à lui Ses disciples et leur donna pouvoir sur les esprits impurs, de façon à les expulser et à guérir toute maladie et toute langueur (Mt 10, 1). Puis II leur dit de proclamer que le Royaume des cieux est tout proche. Guérissez les malades, ressuscitez les morts, purifiez les lépreux, expulsez les démons. Vous avez reçu gratuitement, donnez gratuitement (Mt 10, 7-8). Il leur donna donc d’abord le pouvoir, la puissance et la force, puis les envoya accomplir leur tâche. Pour réaliser une œuvre aussi grande, les apôtres devaient posséder une force très grande. Le fait qu’ils aient reçu effectivement cette force, se voit dans les paroles du Sauveur Lui-même: Vous avez reçu gratuitement. Pour démontrer aux apôtres combien cette force divine est immense et irrésistible et quelle sera toujours avec eux, le Seigneur leur commande de partir en toute insouciance accomplir leur œuvre, n’emportant avec eux ni or, ni argent, ni nourriture, ni deux tuniques, ni besace, ni sandales ; de ne pas se mettre en colère si on ne les reçoit pas ; de ne pas réfléchir à l’avance à ce qu’ils diront devant les tribunaux. Après leur avoir donné la force nécessaire, puis expliqué que cette force suffisait pour répondre à tous les besoins et tous les tourments de la vie, il finit par leur décrire ouvertement toutes les souffrances et les épreuves qui les attendaient. Voici que je vous envoie comme des brebis au milieu des loups. Puis II les encourage de nouveau: Ne craignez rien! Vos cheveux même sont tous comptés (Mt 10, 28-30). La force divine aide même les passereaux. Elle vous aidera encore plus.

Enfin, le Seigneur conclut l’évangile de ce jour par des paroles énergiques qui expriment clairement ce qui attend ceux qui utilisent la force donnée par Dieu pour faire le bien, et ce qui attend ceux qui n’en font aucun usage ou essaient de l’utiliser pour faire le mal: Quiconque se déclarera pour moi devant les hommes, moi aussi je me déclarerai pour lui devant mon Père qui est dans les deux; mais celui qui m’aura renié devant les hommes, à mon tour je le renierai devant mon Père qui est dans les deux (Mt 10, 32-33). La première déclaration est une récompense au soldat bon et fidèle qui a tenu et enduré ; la seconde est un châtiment infligé au mauvais soldat infidèle qui s’est laissé fléchir, s’est mis à douter et s’est rendu à l’ennemi. Car peut-il y avoir de récompense plus grande pour un homme que d’être reconnu comme Sien par le Seigneur Christ dans le Royaume des Cieux, devant le Père céleste et l’armée innombrable des anges? D’être inscrit dans le livre éternel des vivants; d’être couronné d’une gloire indicible et d’être placé à Sa droite, dans l’assemblée céleste et immortelle ? Et peut-il y avoir pire châtiment pour un homme que de se voir renié par le Seigneur Christ et de L’entendre dire devant l’assemblée de tous les anges et de tous les peuples, et en présence du Père céleste: «Je ne te connais pas; tu n’es pas à moi; tu ne figures pas dans le livre des vivants ; éloigne-toi de moi ! » Le fait qu’il soit indispensable de reconnaître et de confesser publiquement le nom du Seigneur Jésus, comme il est indispensable de croire de tout cœur en Lui, est mentionné par l’apôtre Paul: Si tes lèvres confessent que Jésus est Seigneur et si ton cœur croit que Dieu L’a ressuscité des morts, tu seras sauvé (Rm 10, 9). Cela signifie que nous sommes tenus, de toute notre âme et de tout notre cœur, de confesser le Seigneur Jésus. Comme l’homme se compose de l’âme et du cœur, il est nécessaire que l’homme tout entier confesse Celui qui est venu sauver l’homme tout entier.

Qui aime son père ou sa mère plus que moi n’est pas digne de moi. Qui aime son fils ou sa fille plus que moi n’est pas digne de moi (Mt 10,37). Ces paroles étranges ne peuvent être dites que par Celui qui a plus de mérites pour ta vie que ton père ou ta mère. Seul peut parler ainsi Celui qui t’aime davantage que ton père ou ta mère ; Celui qui aime ton fils et ta fille plus que toi-même tu peux les aimer. Ton père et ta mère ne t’ont fait naître que pour vivre cette vie passagère, tandis que Lui te fait naître pour avoir la vie éternelle; ton père et ta mère t’ont fait naître pour endurer des souffrances et des humiliations, tandis que Lui te fait naître pour la joie éternelle et la gloire éternelle. En outre, ton père et ta mère prennent auprès de Lui pour te donner. Ton père et ta mère te préparent de la nourriture, tandis que Lui te permet de respirer. Qu’est-ce qui est plus important : se nourrir ou respirer ? Ton père et ta mère t’ont permis d’être vêtu, tandis que Lui t’a revêtu d’un cœur. Qu’est-ce qui est plus indispensable ? le vêtement ou le cœur ? C’est Lui qui t’a amené dans ce monde ; ton père et ta mère sont la porte par laquelle II t’a introduit. Qu’est-ce qui a plus de mérite : celui qui t’amène dans une ville, ou la porte par laquelle tu pénètres dans cette ville ?

Bien entendu, le Seigneur n’exclut pas l’amour pour les parents et la famille, que nous devons avoir pour l’ensemble de nos proches, et qui nous a été prescrit dans l’un des deux principaux commandements du Christ. Le Seigneur Lui-même a exprimé Son amour envers Sa Très Sainte Mère, même sur la Croix, lui désignant son apôtre bien-aimé Jean, comme étant Son fils à la place de Lui-même. Mais il prononce les phrases citées ci-dessus à propos des persécutions et des supplices qui attendent Ses apôtres. Leur père et leur mère prendront peur; leurs fils et leurs filles prendront peur et diront aux apôtres du Christ : renie le Christ et vis paisiblement avec nous et ne sors pas de chez toi. Vis comme les autres hommes ; ne t’occupe pas de la foi nouvelle ! Elle peut te séparer de nous et te conduire au supplice. Que ferons-nous alors ? On pourra nous faire souffrir de faim et nous rouer de coups ; on pourra même nous tuer. Est-ce que nous t’avons fait naître, diront leur père et leur mère, pour souffrir d’amertume au moment de notre vieillesse ? Est-ce que tu nous a fait naître, diront leurs fils et leurs filles, pour subir des railleries de la part de nos camarades, être persécutés et pourchassés, et peut-être finalement tués? Si tu nous aimes, abandonne le Christ et vis avec nous dans la paix et la sérénité. Voilà, c’est dans de tels moments décisifs, que l’apôtre doit choisir: qui lui est plus proche et qui aime-t-il davantage, le Christ ou ses parents? le Christ ou ses propres enfants? De ce choix dépend toute son éternité, mais aussi l’éternité de sa famille. Jamais dans la vie, l’homme ne sera placé devant un dilemme plus terrible ; il ne peut mettre un pied dans un chemin et l’autre dans l’autre. Dans cet instant, l’homme ne peut diviser son cœur; il doit le donner à l’un ou à l’autre. S’il offre son cœur au Christ, il pourra être sauvé ainsi que sa famille ; s’il offre son cœur à son père et à sa mère, à son fils et à sa fille, il se perdra sûrement lui-même ainsi que sa famille. S’il a renié le Christ devant le monde, il sera lui aussi renié par le Christ lors du Jugement dernier, devant le Père céleste et toutes les armées des anges et des saints. La difficulté de ce moment décisif, le Seigneur l’a prédit aux apôtres en disant : On aura pour ennemis les gens de sa famille (Mt 10, 36) ; leur famille les retiendra, plus que quiconque, pour ne pas suivre le Christ et les jugera très sévèrement s’ils le font. En vérité, ce ne sont pas nos ennemis qui nous lient à ce monde, mais nos amis, non des étrangers mais des parents. Afin de rendre la séparation avec leur famille plus facile et afin d’apaiser la conscience de ceux qui veulent quitter tous les leurs pour Le suivre, le Seigneur leur dit par avance de ne se soucier de rien, à l’instar des passereaux qui ne se soucient de rien. Que Ses disciples ne se soucient pas de savoir qui va, en leur absence, nourrir et vêtir les membres de leur famille. Ils seront nourris et vêtus par Celui qui nourrit et habille les passereaux. Sans que le Père céleste le veuille et le sache, pas un seul passereau ne peut tomber par terre. Comme si le Seigneur voulait dire : rien ne peut arriver à votre famille et à vous-même sans que le Père céleste le veuille et le sache. Pour les membres de votre famille, comme pour vous-même, les cheveux même sont tous comptés. Vous pouvez donc les laisser et partir à ma suite. En fait, même quand vous êtes avec eux, ce n’est pas vous qui prenez soin d’eux, mais Dieu. De même, c’est Dieu qui prendra soin d’eux, en votre absence.

Ici, le père et la mère, les fils et les filles, ont une signification intérieure. Les mots de père et de mère désignent nos maîtres et guides spirituels, dont l’enseignement mensonger forge en nous un état d’esprit contraire au Christ et à l’Evangile. Il s’agit de nos parents spirituels. Ils nous enseignent la sagesse terrestre, qui sert plus au corps qu’à l’âme, et nous sépare du Christ, tout en nous asservissant à la terre. Tant que nous ne connaissons pas le Christ, nous considérons ces parents spirituels comme des idoles ; que nous suivions personnellement leur enseignement ou que nous lisions leurs ouvrages, nous leur offrons nos cœurs, notre amour, notre respect, nous les célébrons et les gratifions. Celui qui les aime plus que le Christ, n’est pas digne d’aimer le Christ. Les mots de fils et de fille désignent, dans une perspective intérieure, nos actions, nos activités, nos créations, nos constructions et nos écrits, et tout ce dont nous nous enorgueillissons, comme fruits de notre esprit ou de nos mains. C’est dans ces produits que se trouvent notre cœur, notre amour, notre fierté. Mais que sont toutes nos réalisations et toutes nos œuvres à côté du Christ? Des nuages de fumée à côté du soleil ! De la poussière du temps à côté du marbre de l’éternité ! Par conséquent, quiconque les aime plus que le Christ, n’est pas digne du Christ.

Le Seigneur dit aussi: Qui ne prend pas sa croix et ne suit pas derrière moi, n’est pas digne de moi (Mt 10,38). Le mot de croix correspond d’abord à tout ce qui se rattache aux mots employés précédemment, c’est-à-dire la séparation avec le père et la mère, et avec le fils et la fille, avec la famille et les amis et maîtres, ainsi qu’avec nos activités. La croix est une douleur, et la séparation est une douleur.

Par ailleurs, le mot de croix désigne toutes les souffrances, tourments et misères, que celui qui suit le Christ va rencontrer sur son chemin. Mais tout cela est indispensable pour l’amour véritable, afin de l’enflammer encore davantage; cela est aussi inévitable que le remède amer pour le malade qui souhaite guérir. Tout homme suivant le Christ rencontrera sur son chemin des souffrances, des tourments et des misères diverses, et c’est cela qui différenciera les croix. C’est pourquoi le Seigneur dit que chacun doit porter sa croix.

En outre, le mot de croix ne désigne pas seulement la souffrance et la douleur auxquelles l’homme est confronté à l’extérieur, mais aussi la souffrance et la douleur intimes au moment de la séparation avec soi- même, avec son propre vieil homme, avec ses habitudes pécheresses et ses passions, avec son corps. C’est l’une des croix les plus lourdes, qu’on ne peut pas porter sans l’aide de Dieu et un très grand amour de l’homme pour le Christ. Mais cette croix-là aussi doit infailliblement être prise sur soi. Car le Seigneur dit aussi : Qui aura trouvé sa vie la perdra et qui aura perdu sa vie à cause de moi la trouvera (Mt 10, 39). Cela signifie que celui qui aura conservé avec soin son âme ancienne, toute tâchée de péchés et toute recouverte de la poussière des passions, la perdra sans aucun doute, car rien de sale ni d’impur ne paraîtra devant le visage de Dieu. Mais celui qui aura perdu son âme ancienne, qui l’aura reniée, qui l’aura rejetée à cause du Christ, c’est-à-dire en vue de sa renaissance et de sa régénération, pour l’homme nouveau et l’âme nouvelle, la trouvera : il trouvera cette âme nouvelle, plus éclatante et plus riche, cent fois plus éclatante et plus riche; tout comme recevra cent fois plus, celui qui a renoncé à son père ou à sa mère de chair, à ses frères ou à ses sœurs, épouses ou enfants.

Le mot de croix désigne également la vénérable Croix du Christ, vénérable et vivifiante. Nous ne laissons pas une croix terrestre et n’abandonnons pas une souffrance pour la remplacer par une autre, semblable. Nous prenons sur nous la Croix du Christ, c’est-à-dire la souffrance, la douleur et le martyre, pour nous purifier du péché, pour la régénération de l’âme et pour la vie éternelle. Voici ce que l’apôtre Paul dit à propos de la Croix du Seigneur : Pour moi, que jamais je ne me glorifie sinon dans la Croix de notre Seigneur Jésus-Christ, qui a fait du monde un crucifié pour moi et de moi un crucifié pour le monde (Ga 6, 14). Pour celui qui porte la Croix du Christ, le monde devient mort et lui-même devient mort pour le monde, mort pour le monde mais vivant pour Dieu. Que cette Croix soit une folie pour certains et un scandale pour d’autres (1 Co 1, 23), ne constitue nullement une surprise. Car ceux qui sont dotés de l’âme ancienne de pécheur et prisonniers de ce monde et de leurs passions charnelles, ne peuvent pas comprendre les souffrances d’un homme dont le but n’est pas un bienfait terrestre, la santé ou la richesse, les honneurs ou la gloire. Cependant, la Croix du Christ correspond aux souffrances et aux douleurs que l’on supporte en vue de la santé et de la richesse de l’âme, de l’honneur et de la gloire du Christ, qui est le Roi du nouveau royaume et le seul amour de ceux qui Le confessent.

Alors, prenant la parole, Pierre lui dit: « Voici que nous, nous avons tout laissé et nous t’avons suivi, quelle sera donc notre part?» (Mt 19,27) L’apôtre Pierre posa cette question au moment où le Seigneur donnait ses conseils à un jeune homme riche qui recherchait la vie éternelle ; Il lui conseilla de vendre tous ses biens et d’en distribuer le produit aux pauvres, puis de Le suivre. Le jeune homme en fut contrit, car il était très riche. Alors Pierre posa la question citée ci-dessus, que l’Eglise a rattachée à l’évangile de ce jour à cause du lien spirituel étroit entre les deux. Saint Pierre demande au nom de tous les apôtres : que va-t-il se passer pour eux ? Ils ont, en effet, tout abandonné: leurs foyers, familles et occupations pour partir à Sa suite.

Jésus leur dit: En vérité, je vous le dis, à vous qui m’avez suivi: au renouvellement de toutes choses, quand le Fils de l’homme siégera sur Son trône de gloire, vous siégerez vous aussi sur douze trônes, pour juger les douze tribus d’Israël (Mt 19, 28). A la question de Pierre, le Seigneur répond en s’adressant à tous les apôtres. Mais Judas le traître se trouve parmi eux; va-t-il, lui aussi, siéger sur un trône? À cette époque, Judas n’avait pas encore trahi le Christ, bien que l’idée de la trahison ait peut-être déjà germé dans son cœur. Sachant à l’avance que Judas va le trahir, le Seigneur parle de façon conditionnelle et avec prudence. Voyez comme le Christ ne dit pas : vous tous, mais vous qui m’avez suivi. Avec ces mots, le traître Judas est exclu ; en effet, il cheminait encore aux côtés du Christ, mais il ne marchait pas à la suite du Christ. Bientôt, il se séparera tout à fait du Christ et des apôtres, et un autre viendra à sa place, puis ira siéger sur son trône.

À Ses fidèles apôtres, le Seigneur promet une récompense énorme. Ils seront juges de tout le peuple d’Israël, non de toute l’humanité, car c’est Lui qui sera le Juge unique de toute l’humanité — mais du peuple d’Israël, dont eux-mêmes sont issus. Ce peuple va condamner les apôtres dans cette vie, mais les apôtres le jugeront lors du Jugement dernier, quand tous les peuples et tous les hommes seront partagés entre le côté droit et le côté gauche et quand les uns seront appelés à la béatitude éternelle et les autres à la souffrance éternelle. Alors, lors de cette nouvelle naissance, douze apôtres siégeront à la droite du Seigneur sur douze trônes de gloire et jugeront leur peuple, qui fut leur juge dans cette vie. Mais leur tribunal ne sera pas un tribunal de vengeance, mais un tribunal de justice.

Ce que le Seigneur a répondu aux apôtres ne concerne que les apôtres. À cette réponse, Il va ajouter quelque chose qui concerne tous ceux qui L’ont fidèlement suivi, à toutes les époques: Et quiconque aura laissé maisons, frères, sœurs, père, mère, enfants ou champs, à cause de mon nom, recevra bien davantage et aura en héritage la vie éternelle (Mt 19, 29). Les apôtres et les saints n’ont-ils pas reçu dans ce monde, cent fois plus que ce qu’ils ont laissé à cause du nom du Christ? Ne construit-on pas des centaines et des centaines d’églises autour du globe terrestre, qui portent leurs noms? Des centaines de millions d’hommes et de femmes ne les considèrent-ils pas comme leurs pères spirituels et frères spirituels ? La promesse donnée par Dieu à Abraham, s’est accomplie littéralement avec les saints de Dieu : leur postérité spirituelle est devenue aussi nombreuse que les étoiles du ciel et que le sable qui est sur le bord de la mer (Gn 22,17). Des saintes, des martyres et des jeunes vierges ne sont-elles pas devenues des mères et des filles spirituelles pour d’innombrables fidèles qui, grâce à leur exemple, ont suivi le Christ ? Les apôtres et les saints n’ont-ils pas aujourd’hui sur terre, comme tout au long de l’histoire de l’Église du Christ, d’innombrables enfants spirituels et d’innombrables épouses spirituelles ? Après qu’eux-mêmes aient quitté leurs foyers et leurs pays, est-ce que tous les foyers des fidèles ne sont pas devenus leurs foyers, et tous les pays leurs propres pays ? En quittant peu de choses — même au début de leur mission apostolique — ils ont tous reçu beaucoup; ils n’étaient pas pauvres et nul n’était dans le besoin (Ac 4, 34). La filiation spirituelle est plus riche que la filiation charnelle. Le gain spirituel est plus grand que le gain physique. C’est pourquoi le Seigneur ajoute que tous ceux qui Le suivent, auront en héritage la vie éternelle.

Au sens profond, le foyer désigne l’âme ancienne, pécheresse; les frères et sœurs, le père, la mère et l’épouse symbolisent nos attachements terrestres ; les enfants désignent nos activités pécheresses alors que la terre symbolise tout le monde sensible, avec notre propre corps. Quiconque laisse tout cela pour le Christ, recevra cent fois plus et mieux que ce qu’il avait. Et par-dessus tout, la vie éternelle.

Le Seigneur utilise le nombre cent parce qu’il symbolise la plénitude de tous les nombres, marquant ainsi toute la plénitude des dons que les fidèles vont recevoir. Ce ne sont pas des centaines, mais des centaines de milliers d’hommes et de femmes qui ont laissé tout ce qu’ils avaient et reçu tout ce qu’on vient d’évoquer. C’est à eux qu’est consacrée cette journée de dimanche: le dimanche de tous les saints. Certains saints disposent de jours de célébration spécifiques dans l’année ; ce sont les saints les plus célèbres. Mais il existe à leurs côtés, un nombre immense de saints, qui sont restés cachés aux yeux des hommes, mais qui ne sont pas moins connus du Dieu vivant et omniscient. Ils constituent l’Église du Christ qui a triomphé et s’est distinguée ; ils sont en contact très étroit avec nous, qui formons sur la terre l’Église combattante, militante. À travers ces saints, le Seigneur brille comme le soleil à travers les étoiles. Car ils sont les membres vivants du Corps du Christ (Ep 5, 30). Ils sont vivants, puissants et proches de Dieu. Mais ils sont tout aussi proches de nous. Ils ne cessent d’observer la vie de l’Église sur terre; ils nous suivent attentivement, de la naissance à la mort ; ils entendent nos prières, connaissent nos tourments, nous assistent avec leur force et leurs prières, qui s’élèvent comme l’encens vers les hauteurs des anges jusqu’au trône de Dieu (Ap 8,3-4). Ce sont les grands martyrs pour le Christ, les saints et les pères théophores, les pasteurs et les docteurs de l’Eglise, les pieux rois et reines qui ont défendu l’Église de Dieu contre les persécuteurs, les confesseurs et les ermites, les ascètes et les anachorètes, les stratilates et les fols-en-Christ, en un mot, tous ceux pour qui l’amour pour le Christ a laissé dans l’ombre tout autre amour sur terre et qui au nom du Christ, ont tout laissé et tout enduré jusqu’à la fin, ce qui leur a permis d’être sauvés et d’en sauver d’autres avec eux. Aujourd’hui encore, ils nous aident afin que nous soyons sauvés ; car en eux, il n’y a ni égoïsme, ni jalousie : ils se réjouissent que le plus grand nombre d’hommes et de femmes soient sauvés et accèdent à la gloire où ils se trouvent. Eux tous ont triomphé par la foi. Eux tous ont éteint la force enflammée qui, sous la forme de passions, consume les êtres humains impuissants. Nombre d’entre eux subirent l’épreuve des dérisions et des fouets, et même celle des chaînes et de la prison. Ils ont été lapidés, sciés, ils ont péri par le glaive […] eux dont le monde était indigne, errant dans les déserts, les montagnes, les cavernes, les antres de la terre (He 11, 36-38). Mais cette vie est un examen dans les actes, et les récompenses se donnent dans l’autre monde. Eux ont passé l’examen brillamment et viennent maintenant nous aider afin que nous ne soyons pas déshonorés, mais passions l’examen comme eux, afin d’être au Royaume de Dieu semblables à eux. En vérité, Dieu est merveilleux et extraordinaire dans Ses saints !

Ce dimanche, dédié par l’Église à la commémoration de tous les saints, a été placé intentionnellement au premier dimanche après la célébration de la Descente de l’Esprit Saint, afin de nous instruire, afin que nous apprenions que tous les saints, comme les apôtres, se sont montrés de très grands héros dans l’histoire du genre humain, non pas tant par leur force que grâce à l’aide de la force bienfaisante du Saint-Esprit. Ils ont été nourris par le pain de Dieu, ravitaillés par la Providence divine, armés par les armes de Dieu. C’est pourquoi ils ont pu persévérer dans le combat, tout endurer et triompher de tout. L’exemple des apôtres comme celui de tous les saints nous révèle clairement une grande et douce vérité, qui est que Dieu n’envoie pas Ses serviteurs sur le terrain sans nourriture, ni Ses ouvriers dans les champs sans outils, ni Ses soldats au combat sans armes. Gloire et merci au Seigneur Très-Haut, qui a célébré Ses saints dans la victoire et qui a été célébré à travers eux !

Beaucoup de premiers seront derniers, et de derniers seront premiers (Mt 19, 30). C’est par ces paroles prophétiques que le Seigneur conclut son discours aux apôtres. Ces paroles se sont accomplies jusqu’à nos jours, mais ce n’est qu’au Jugement dernier quelles seront divulguées pleinement. Les apôtres étaient considérés comme les derniers des hommes en Israël, alors que les pharisiens et les hypocrites, qui persécutaient les apôtres, étaient tenus au premier rang: Nous sommes devenus comme l’ordure du monde, jusqu’à présent l’universel rebut (1 Co 4, 13). Or, les apôtres sont devenus les premiers, alors que leurs persécuteurs sont les derniers dans le ciel comme sur terre. Judas le traître était parmi les premiers, mais à la suite de sa trahison de Dieu, il est devenu dernier. De nombreux saints ont été considérés comme les derniers, puis sont devenus premiers, alors que ceux qui les avaient torturés et couverts de mépris sont tombés des premières places dans les honneurs et la gloire de ce monde, à la dernière place devant le visage de Dieu. Au Jugement dernier, il sera révélé qu’un très grand nombre de gens qui sont considérés aujourd’hui comme les premiers, se retrouveront aux dernières places, alors qu’un grand nombre de ceux qui sont considérés aujourd’hui par eux-mêmes et par le monde comme les derniers, seront élevés aux premiers rangs.

Cette sentence revêt aussi un sens intérieur. En chacun de nous existe un combat entre l’homme inférieur et l’homme supérieur. Quand ce qui est bas, ignoble, blâmable, effrayant, règne en nous, alors l’homme inférieur occupe la première place en nous, et l’homme supérieur la dernière. Mais si l’homme confesse ses péchés, se repent et communie au Christ vivant, alors l’homme inférieur en lui tombe de la première à la dernière place, tandis que le supérieur s’élève de la dernière à la première place. A l’inverse, quand la beauté et la douceur de l’enseignement du Christ règnent en nous dans l’humilité et l’obéissance envers le Seigneur, dans la foi et les bonnes œuvres, alors l’homme supérieur occupe le premier rang et l’inférieur, le dernier. Mais il arrive, hélas, que dans ce cas, un homme bon et pieux acquière trop de confiance en lui, et que cette grande confiance donne naissance à de l’orgueil, ce qui génère tous les autres maux, comme un escalier par lequel l’homme inférieur grimpe à la première place tandis que le supérieur est relégué à la dernière. Et c’est ainsi que le premier devient le dernier, et le dernier, le premier.

C’est pourquoi il est nécessaire de faire sans cesse attention à soi, de ne jamais avoir trop confiance en soi, mais de placer toute son espérance dans la prière adressée au Seigneur et dans Ses armes victorieuses à la force

bienfaisante. Je puis tout en Celui qui me rend fort (Ph 4, 13), dit l’apôtre Paul. Disons, nous aussi, la même chose : nous pouvons tout, Seigneur Tout-puissant, par Toi et par Ta force toujours présente en nous. Nous ne pouvons rien par nous-mêmes, sinon commettre le péché. Nous avons faim sans Toi, qui es notre maître de maison. Nous sommes nus sans Toi, notre Père. Nous sommes désarmés et sans forces sans Toi, qui es notre général-en-chef. Mais avec Toi, nous avons tout et nous pouvons tout, ô notre Sauveur victorieux. Reconnaissants pour tout, nous Te prions : ne T’éloigne pas de nous et ne nous prive pas de Ton aide jusqu’à la fin de notre vie. Gloire à toi, Seigneur Jésus, avec le Père, Trinité unique et indivise, maintenant et pour toujours, à travers tous les temps et toute l’éternité. Amen.