(Mt 21, 33-42)

Il n’y a rien de plus laid au monde que l’ingratitude, rien de plus outrageant ni de plus funeste pour l’âme. Que peut-il y avoir de plus laid que l’homme qui dissimule et laisse dans l’ombre le bien qui lui a été fait ? Et qu’y a-t-il de plus hideux que l’homme qui répond par l’absence de charité à la charité, par l’infidélité à la fidélité, par le déshonneur à l’honneur, par la moquerie à la bonté. Une telle ingratitude dresse un nuage noir entre l’homme ingrat d’un côté et le Père céleste et très pur de l’autre, qui est toute lumière sans artifice et toute bonté sans aucun ingrédient mauvais.

Les hommes s’emportent contre l’ingratitude des animaux, bien que les animaux les protègent souvent par reconnaissance, droiture et fidélité. Or que font les hommes pour mériter la reconnaissance des animaux? Presque rien, sinon par intérêt bien calculé où on donne peu afin de recevoir beaucoup. Et au-delà même de la récompense dix fois plus importante par laquelle les animaux paient aux hommes les services reçus d’eux, les hommes attendent avant tout la reconnaissance des animaux.

Les hommes s’emportent encore plus contre l’ingratitude des hommes. Si un homme peut fournir à un autre homme un service infiniment plus grand que n’importe quel animal, il peut aussi connaître une ingratitude infiniment plus grande de la part d’un autre homme que de la part d’un animal. Dans ce monde, la reconnaissance ne revêt tout son éclat divin véritable et l’ingratitude son véritable caractère infernal et hideux que dans l’homme, dans le genre humain. Car aucune créature vivante ne peut être aussi reconnaissante ni aussi ingrate que l’homme. L’homme le plus reconnaissant est très proche de la perfection. Sa reconnaissance envers toutes les créatures divines qui l’entourent fait de lui le meilleur habitant de cet univers étoilé ; sa reconnaissance envers les hommes fait de lui le meilleur habitant de la société des hommes ; et sa reconnaissance envers le Créateur du cosmos et envers les hommes fait de lui un digne habitant du Royaume de Dieu. Mais que représentent tous les dons de l’univers et de tous les hommes sur terre qu’un homme mortel peut recevoir, par rapport aux dons incomparables et innombrables qu’il reçoit jour et nuit de la part de Dieu ? Et qu’est-ce que toute reconnaissance à l’égard des choses et des hommes, par rapport à la reconnaissance indicible que nous devons à Dieu ? Tous les dons bienfaisants que nous recevons du monde et des hommes, nous les recevons en fait de Dieu à travers le monde et les hommes. Et combien d’autres dons Dieu ne donne-t-Il pas directement à chacun de nous, nous en informant directement dans notre âme, cela depuis notre naissance — voire avant — et jusqu’à la mort même ! Combien de dons le Seigneur Christ ne donne-t-Il pas à toutes les âmes baptisées, combien de trésors spirituels, combien de force bienfaisante! Ne pas en être reconnaissant, cela signifierait non seulement perdre sa dignité d’homme, mais s’abaisser à un niveau inférieur à celui des animaux et à celui de toutes choses existant dans l’espace très étendu de l’univers. Pour sauver le genre humain d’une telle humiliation, le Seigneur Jésus — sans aucun besoin personnel — a souvent publiquement manifesté Sa reconnaissance et Sa gratitude à l’égard de Dieu (Mt 11, 25; 14, 19; 26, 26-27). Les saints apôtres agissaient de même et louaient Dieu sans cesse (Ac 2,47), exprimant leur reconnaissance non seulement pour les faveurs dont ils avaient été personnellement les bénéficiaires, mais aussi pour celles accordées aux autres hommes. Je ne cesse de rendre grâces à votre sujet, écrit l’apôtre Paul aux fidèles d’Ephèse (Ep 1, 16), leur enseignant simultanément de rendre grâces en tout temps et à tout propos à Dieu le Père, au nom de notre Seigneur Jésus-Christ (Ep 5, 20). De même, à l’exemple des apôtres, l’Église de Dieu n’a cessé jusqu’à nos jours de remercier et de rendre grâce au Seigneur vivant, rappelant incessamment à ses fidèles de ne jamais oublier de rendre grâce à Dieu pour tout ce que Dieu leur envoie. Il n’y a pas de service divin qui ne débute avec les mots : Béni soit notre Dieu ! de même qu’il n’y en a pas qui ne s’achève par les mots : Gloire à Toi, Christ-Dieu, notre espérance, gloire à Toi! L’Eglise fait cela pour que dans l’âme des fidèles soient gravés la pensée, le chant et la prière de la reconnaissance ininterrompue à Dieu, de façon que chacun puisse dire pour lui-même comme le psalmiste : Je bénirai le Seigneur en tout temps, sa louange sera sans cesse en ma bouche (Ps 34,1).

De tous les exemples d’ingratitude humaine envers Dieu, le plus sombre et le plus horrible est l’exemple de l’ingratitude du peuple juif à l’égard du Seigneur Jésus-Christ. Cet exemple est décrit dans l’évangile de ce jour, par le Seigneur Lui-même, sous la forme d’un récit prophétique concernant un propriétaire et de mauvais vignerons. Ce récit a été raconté par le Seigneur dans le temple de Jérusalem devant les grands prêtres et les chefs du peuple, peu de temps avant Son ultime martyre et Sa crucifixion.

Un homme était propriétaire, et il planta une vigne; il l’entoura d’une clôture, y creusa un pressoir et y bâtit une tour; puis il la loua à des vignerons et partit en voyage (Mt 21, 33). De même qu’en une autre circonstance, le Seigneur évoque un homme qui était roi, Il parle ici d’un homme qui était propriétaire, mentionnant ainsi un bon propriétaire, c’est-à-dire Dieu. Car aussi impuissant et humilié que l’homme puisse être dans ce monde, Dieu n’a nulle honte à porter le nom d’homme. Dans le monde entier, c’est l’homme qui est la principale et la plus précieuse créature de Dieu et c’est pourquoi Dieu porte le nom d’homme, afin de montrer ainsi l’excellence de l’homme par rapport à toutes les autres créatures et Son amour infini envers l’homme. L’esprit enténébré des païens et des parias de Dieu a pu donner le nom de Dieu à des manifestations et des phénomènes naturels comme le feu, le soleil, le vent, l’eau, les pierres, les arbres, les animaux, mais non le nom d’homme. La foi chrétienne a été la seule à élever l’homme bien au-dessus de toute la nature créée, l’homme étant le seul à avoir été jugé digne que le Créateur suprême porte son nom. La vigne désigne le peuple juif que Dieu a choisi pour faire passer à travers lui le salut de tout le genre humain. Dieu Lui-même appelle le peuple juif Sa vigne (Is 5,1). La clôture autour de la vigne correspond aux lois que Dieu a données au peuple élu et qu’il a érigées comme un mur pour le protéger des autres peuples. Il a établi une loi en Israël; elle ordonnait à nos pères d’enseigner ces choses à leurs fils (Ps 77, 5). Le pressoir désigne la promesse du Messie, véritable Sauveur du genre humain, qui a nourri le peuple élu à travers les siècles comme une boisson vivifiante. Le Seigneur Jésus s’est ainsi désigné, en disant: Si quelqu’un a soif, qu’il vienne à moi (Jn 7, 37: 4, 14) et Qui croit en moi n’aura jamais soif(Jn 6, 35). La tour désigne l’ancien temple sacrificiel, anticipation de la sainte Eglise de Dieu après l’arrivée du Christ. Le Seigneur Lui-même (Mt 16, 18; 21, 42) et les Apôtres (Ep 2, 20) comparent l’Église à une construction. Le terme de vignerons se réfère aux dirigeants populaires, aux prêtres et aux enseignants. Que signifie l’expression : partit en voyage ? Dieu peut-il partir et s’éloigner des hommes ? Cette expression signifie d’une part que Dieu, après avoir déterminé et accompli tout ce qu’il fallait pour le salut des hommes, leur a laissé la liberté d’utiliser tous Ses dons pour assurer leur salut ; d’autre part, elle traduit la patience de Dieu envers les péchés des hommes et leurs actions insensées contre leur propre salut — la patience et la longue tolérance de Dieu, qui dépassent tout entendement humain.

Quand s’approcha le moment des fruits, il envoya ses serviteurs aux vignerons pour en recevoir les fruits (Mt 21, 34). De même qu’un homme ordinaire envoie ses serviteurs au moment déterminé pour recevoir les fruits de la part des vignerons, de même Dieu envoie Ses serviteurs auprès du peuple d’Israël afin de recueillir le fruit spirituel de tout ce que Dieu a donné à ce peuple afin qu’il en prenne soin. Les prophètes sont des serviteurs de Dieu, tandis que les fruits des vignobles correspondent à tous les bienfaits découlant du respect de la loi de Dieu. Le terme de vignerons se rapporte d’abord aux dirigeants populaires, aux prêtres, scribes et enseignants, qui sont les premiers appelés à apprendre la loi de Dieu au peuple en paroles et en actes et qui sont responsables devant Dieu tant pour eux-mêmes que pour le peuple. Car on leur a donné plus de pouvoir et plus de sagesse, et celui qui a reçu plus, est aussi celui à qui on demande plus. Ces dirigeants et responsables populaires auraient dû, au moins par reconnaissance envers Dieu, accueillir les émissaires de Dieu avec le respect et l’amour qu’ils avaient reçus de Dieu. Or, que firent-ils ?

Les vignerons se saisirent de ses serviteurs, battirent l’un, tuèrent l’autre, en lapidèrent un troisième (Mt 21, 35). Voilà comment les hommes rendent en mal ce qu’ils ont reçu en bien! Voilà l’ingratitude sombre des hommes ! Les prophètes avaient mentionné aux dirigeants du peuple la loi de Dieu, la volonté divine, Ses bienfaits. Les prophètes avaient souligné le caractère salvateur, la beauté et l’agrément de la loi divine, demandant sa mise en application dans la vie individuelle comme dans la vie sociale. Au nom de Dieu, ils réclamaient de bonnes œuvres comme fruits de la loi divine. Mais ils ne trouvèrent pas de telles bonnes œuvres ; venus dans le vignoble afin d’y cueillir du raisin, ils ne trouvèrent pas de raisin. Non seulement les chefs du peuple les accueillirent les mains vides, mais ils se saisirent d’eux, les dénigrèrent, les insultèrent, frappant les uns, tuant d’autres et lapidant encore d’autres. Ainsi, le prophète Michée fut frappé, Zacharie fut tué devant l’autel, Jérémie fut lapidé, Isaïe fut scié avec une planche en bois et Jean le Précurseur fut décapité.

De nouveau il envoya d’autres serviteurs, plus nombreux que les premiers, et ils les traitèrent de même (Mt 21, 36). Ses autres serviteurs, ce sont de nouveau des prophètes. Plus le peuple élu dégénérait et s’éloignait de Dieu, plus nombreux étaient les serviteurs que le Dieu miséricordieux envoyait pour mettre le peuple en garde, afin que les chefs populaires soient dénoncés et que tous ne périssent pas comme des vignes stériles, qu’on coupe pour les jeter dans le feu. Mais ces autres serviteurs de Dieu n’eurent pas un sort meilleur que les premiers. Eux aussi furent frappés, tués ou lapidés par les chefs du peuple, les prêtres, les scribes et les docteurs. Plus la patience de Dieu se prolongeait, plus l’ingratitude des hommes envers Dieu était grande et odieuse.

Finalement il leur envoya son fils, en se disant: ils respecteront mon fils (Mt 21,37). Tous les serviteurs de Dieu furent humiliés, toutes les mises en garde de Dieu rejetées, toutes les bonnes œuvres de Dieu méprisées. La patience des hommes, dans une telle situation, aurait été épuisée. Mais la patience de Dieu est plus grande que celle du médecin le plus patient en train de soigner un homme pris de démence. A la dizaine de gestes d’ingratitude semblables, les hommes auraient répondu par des coups de poing. Mais voyez ce que Dieu plein de douceur fait: au lieu d’un coup de poing violent, Il envoie Son Fils unique ! Ah, que la bonté de Dieu est inépuisable ! La mère la plus dévouée n’aurait pas manifesté autant de miséricorde ni de patience envers son propre enfant que le Dieu vivant l’a fait envers les hommes créés par Lui ! Mais quand vint la plénitude du temps, dit l’Apôtre, Dieu envoya son Fils (Ga 4, 4), quand s’acheva le temps de l’attente divine pour qu’Israël donne des fruits, quand s’acheva le temps de la méchanceté et de l’anarchie des autorités populaires, quand s’acheva enfin le temps de la patience divine. Quand le vignoble se retrouva comme brûlé par le mildiou, que le pressoir fut à sec et que la tour du vignoble fut transformée en une grotte de brigands, alors apparut soudain dans le vignoble le Fils du propriétaire, le Fils Unique de Dieu. Dieu savait par avance que les vignerons n’hésiteraient pas du tout à faire avec Son Fils exactement ce qu’ils avaient fait avec Ses serviteurs. Pourquoi dit-Il alors : ils respecteront mon fils ? Pour nous faire honte avec ces mots, nous qui aujourd’hui encore, n’accueillons pas le Fils de Dieu parmi nous avec le respect et l’amour qui Lui sont dus. Et nous montrer également le niveau d’impudence atteint par l’ingratitude des hommes au sein du peuple élu, pourtant si favorisé par les bienfaits de Dieu. Voyez seulement jusqu’où allait l’ignominie de cette impudence née de l’oubli de Dieu et de l’aversion à Son égard: Les vignerons, en voyant le fils, se dirent par-devers eux: Celui-ci est l’héritier: venez, tuons-le, que nous ayons son héritage. Et le saisissant, ils le jetèrent hors de la vigne et le tuèrent (Mt 21, 38). Quelle image parfaite de ce qui va se produire bientôt avec le Seigneur Jésus ! De même que ces mauvais vignerons étaient prêts à tuer leur propriétaire, afin de se saisir de son vignoble, de même les grands prêtres juifs, les pharisiens et les scribes ont tué le Seigneur Jésus afin de soumettre complètement le peuple à leur pouvoir et à leur appétit. Que faisons-nous ? se demandaient entre eux les chefs du peuple juif : Si nous le laissons ainsi, tous croiront en lui (Jn 11,47-48). Sur la proposition de Caïphe, ils décidèrent de Le tuer. Vaine fut l’expérience millénaire montrant que l’homme de Dieu ne peut être tué, qu’il vit plus puissamment, gronde plus fortement et pèse encore plus sur la conscience. Leurs ancêtres avaient tué beaucoup de prophètes de Dieu, mais ils furent par la suite obligés de leur élever des monuments. Ils y furent obligés, car les prophètes tués devenaient plus terribles pour eux dans la mort, que pendant leur vie. Ils avaient des yeux pour voir, mais ne pouvaient voir ; ils avaient la mémoire pour savoir ce qui s’était passé pendant mille ans avec ceux qui avaient été tués, et ce qui s’était passé avec leurs assassins, mais ils n’avaient pas retenu tout cela et ne pouvaient d’ailleurs pas s’en souvenir. Venez, tuons-le ! C’est la solution la plus facile pour les hommes, mais la plus inefficace, depuis Caïn jusqu’à Caïphe, et de Caïphe jusqu’au dernier tueur sur terre ! Tuer un juste, c’est seulement le renvoyer auprès de Dieu dont il est issu ; cela signifie aussi le placer dans une position inexpugnable dans le combat, lui donner une arme invincible et le rendre mille fois plus fort que ce qu’il était dans son enveloppe charnelle sur terre. Que dire ? Tuer un juste signifie aider le juste à vaincre et se condamner soi-même à la défaite et à la déchéance finale. Que savait le grand-prêtre juif Caïphe, s’il ne savait pas cela ? Il savait moins que rien ; car si son savoir n’avait été que minime, il ne se serait pas résolu à tuer le Christ, et à se précipiter ainsi lui-même — non le Christ — dans la déchéance éternelle. Venez, tuons-le ! Car tout le peuple allait à Sa suite. Ils parlaient ainsi entre eux : nous sommes restés seuls, sans pouvoir, sans honneurs, sans argent. Qui va nous servir? Qui va nous glorifier? Qui allons-nous duper? Qui allons-nous dépouiller? Aussi tuons-Le, et prenons en héritage ce dont Lui-même a hérité : le peuple, notre vignoble, que nous avons géré jusqu’à présent et dont nous avons été les seuls à jouir des vendanges.

La solution choisie, les mauvais vignerons la mirent en pratique rapidement : Et le saisissant, ils le jetèrent hors de la vigne et le tuèrent. Voyez comme le Christ discerne ce qui va Lui arriver, jusqu’aux circonstances particulières du récit. Tous les évangélistes disent que les Juifs conduisirent le Christ derrière la ville, sur un site appelé Golgotha (Lc lieu des Crânes) ou Ossuaire, situé en dehors des murailles de Jérusalem. C’est ce que signifient les mots : ils le jetèrent hors de la vigne. Ils veulent dire aussi que les chefs juifs vont rejeter le Christ, Le détacher du peuple juif, Le reniant en tant que Juif, Le rejetant par-dessus la clôture de leur peuple et Le remettant comme un étranger à des étrangers, des Romains, afin qu’eux Le jugent.

Lorsque viendra le maître de la vigne, que fera-t-il à ces vignerons-là ? (Mt 21,40). C’est ce que demande le Seigneur Jésus aux chefs du peuple. Lorsque viendra le maître de la vigne, demande-t-Il, après avoir dit au début de ce récit: Il partit en voyage. L’arrivée du maître de la vigne marque la fin de la patience du propriétaire. Quand arrivera la fin de la patience de Dieu, alors commencera Sa colère. Qui le Seigneur Jésus imagine-t-Il comme le maître de la vigne: Lui-même ou Son Père? Peu importe. Je suis dans le Père et le Père est en moi (Jn 14,11), a dit le Seigneur. L’essentiel est que la patience de Dieu et l’insolence des vignerons ‘s’achèveront rapidement après la mort du Fils de Dieu.

Que va faire le maître de la vigne aux mauvais vignerons ? C’est précisément ce que le maître demande aux mauvais vignerons. Celui qui est condamné à mort interroge ses juges et assassins ! D’habitude, ceux qui sont à la veille de la mort sont troublés et ne savent quoi dire, alors que leurs juges — s’ils sont justes — gardent leur sang-froid. Ici, c’est exactement l’inverse. Le Christ, qui connaît le choix secret des autorités de Le tuer, garde son sang-froid et sait quoi dire, tandis que Ses juges injustes sont troublés et ne savent quoi dire. Ainsi chaque crime enlève à l’homme deux choses : le courage et la raison.

Voici donc ce qu’ils répondent au Christ: Ils lui disent: «Il fera misérablement périr ces misérables, et il louera la vigne à d’autres vignerons, qui lui en livreront les fruits en leur temps » (Mt 21,41). Voyez comme ils ne savent pas ce qu’ils disent ! Ils se condamnent eux-mêmes ! Selon les évangélistes Marc et Luc, il semble que ce soit le Seigneur qui ait prononcé ces mots. Selon Matthieu, il est évident que c’est le Seigneur qui leur demande de s’exprimer, de dire ce qu’ils pensent. Comme il ne peut y avoir de contradiction entre les évangélistes, il est très probable que c’est le Seigneur

Lui-même qui a dit ce que le propriétaire allait faire avec les mauvais vignerons ainsi qu’avec son vignoble, puis qu’il leur a demandé ce qu’ils en pensaient. Ils commencèrent par confirmer ce que le Seigneur avait dit et furent d’accord avec Lui, mais aussitôt, s’étant aperçus que cela s’appliquait à eux, ils s’écrièrent, selon saint Luc: A Dieu ne plaise! (Lc 20, 16). On voit ainsi leur trouble et leurs contradictions ! Qui sont ces autres vignerons à qui le propriétaire va remettre la vigne ? Il faut d’abord savoir que la vigne sera nouvelle, de même que les vignerons. A partir du Christ, le vignoble de Dieu va se diffuser à l’ensemble du genre humain et ne se composera plus du seul peuple d’Israël, mais de tous les peuples de la terre. Cette vigne nouvelle s’appellera l’Eglise de Dieu, et ses ouvriers — ou vignerons — seront les apôtres, les saints, les pères et les docteurs de l’Eglise, les martyrs et les confesseurs, les évêques et les prêtres, les pieux et christophores rois et reines, ainsi que tous les autres serviteurs dans cette vigne du Seigneur. Ils en livreront les fruits en leur temps, devenant ainsi, après le Christ, une race élue, un sacerdoce royal, une nation sainte (IP 2,9). Car avec le Christ, cesse l’élection du peuple juif, et cette élection se transmet à tous ceux qui croient en Christ, à tous les peuples de la terre.

A Dieu ne plaise! C’est ce que dirent les mauvais vignerons au Fils de Dieu, en s’apercevant que ce terrible récit se rapportait à eux. Sans ces mots, que rapporte l’évangéliste Luc, il y aurait un vide dans l’évangile de Matthieu ; on ne comprendrait pas en effet pourquoi le Seigneur a dit ce qui suit. Cependant après ces paroles des responsables juifs, les mots du Christ deviennent compréhensibles; Il leur dit: N’avez-vous jamais lu dans les Ecritures: «Lapierre qu’avaient rejetée les bâtisseurs, c’est elle qui est devenue pierre de faite; c’est là l’œuvre du Seigneur et elle est admirable à nos yeux (Mt 21,42). La pierre, c’est évidemment le Christ; les bâtisseurs, ce sont les responsables, prêtres et scribes juifs ; la pierre de faîte, c’est le lien entre Israël et le paganisme, entre l’ancien choix et le nouveau, entre l’ancienne Église et la nouvelle. Le Christ se trouve sur cette pierre de faîte, à la fin de l’ancien et au début du nouveau ; Il appelle dans Son Royaume aussi bien les Juifs que les païens, avec le même amour, puisque les uns et les autres se sont montrés stériles lors de Son arrivée. En particulier les Israélites, en Le rejetant comme les bâtisseurs rejettent toute pierre inutile. Comme ces bâtisseurs se sont lourdement trompés ! Ils ont rejeté la pierre angulaire de la vie humaine, de l’histoire humaine, de l’histoire de tout le monde créé ! En fait, ils ne L’ont pas rejeté, mais ont pris leur élan pour le faire et se sont retrouvés eux-mêmes rejetés: Lui s’établit sur la pierre de faîte de la nouvelle construction, de la Nouvelle Création. C’est là l’œuvre du Seigneur et il était impossible detre plus sage et plus juste. Et elle est admirable à nos yeux. En lisant les Saintes Écritures (Ps 117, 22) nous pouvons, nous aussi, avoir l’impression de l’œuvre admirable du Seigneur, sans savoir à qui ces mots s’adressent. Nous ne savons pas comme cette pierre est terrible, car celui qui tombera sur cette pierre s’y fracassera et celui sur qui elle tombera, elle l’écrasera (Mt 21, 44; Le 20, 18). En vérité, les Juifs obstinés se sont fracassés sur cette pierre et elle les a écrasés. Ils ont trébuché contre cette pierre de scandale et s’y sont fracassés alors que le Seigneur Jésus était encore physiquement présent sur la terre. Plus tard, après la Crucifixion et la Résurrection, cette pierre est tombée sur eux en les écrasant. En effet, peu de temps après que les mauvais vignerons eurent tué le Fils du Maître de la vigne, une armée romaine conduite par Titus déferla sur Jérusalem, dévasta la ville, expulsa les Juifs de leurs foyers et les dispersa à travers le monde. Il arriva ainsi aux Juifs quelque chose de pire et de plus terrible qu’aux peuples qui avaient péché et disparu dans leurs péchés, comme les Assyriens, les Babyloniens, les Phéniciens, les Égyptiens et d’autres. Il est arrivé aux Juifs quelque chose de semblable à ce qui était arrivé à Caïn. Dieu n’avait pas voulu que quiconque mât Caïn, mais II avait mis sur lui un signe rappelant son crime et l’avait chassé, le laissant errer à travers le monde. Caïn avait été ainsi condamné aussitôt après avoir commis son crime, mais il n’en fut pas de même pour les Juifs. Ils avaient tué et lapidé les prophètes de Dieu les uns après les autres, et Dieu l’avait supporté, retardant la sentence, attendant le repentir et envoyant sans cesse de nouveaux prophètes. Ce n’est que quand le Sauveur fut tué qu’une condamnation juste vint les frapper. Parfois Dieu punit aussitôt le délinquant, parfois II retarde la condamnation de sorte que les hommes se mettent à penser que le châtiment n’arrivera jamais et que le criminel restera impuni. Quand Miryam, sœur de Moïse, eut condamné son frère, elle devint lépreuse, blanche comme neige à cause de la lèpre (Nb 12, 10). Quand Dathan et Abiron eurent condamné les anciens de leur communauté, la terre ouvrit sa bouche et les engloutit (Nb 16, 32). Ananie et sa femme Saphire s’approprièrent et détournèrent des biens de l’Église, puis moururent (Ac 5, 5). Mais Dieu ne punit pas immédiatement chaque délinquant. Au contraire, une grande partie des crimes et des péchés ne sont pas punis au moment où ils ont été perpétrés, mais plus tard, voire encore plus tardivement ou même après la mort du pécheur. La punition du péché intervient selon l’ordre plein de sagesse voulu par

Dieu pour ce monde. Si Dieu ne punissait pas certains pécheurs aussitôt après que le péché a été commis, nous désespérerions dans l’attente de la justice divine; et si Dieu ne retardait pas patiemment le châtiment des autres pécheurs, comment apprendrions-nous à être patients envers ceux qui nous offensent? Enfin, le fait que Dieu ne punit nullement certains grands pécheurs pendant leur vie sur terre doit nous aider tous à conforter notre foi dans le Jugement à venir de Dieu, qui n’épargnera aucun pécheur que les tribunaux terrestres ont épargné. Malheur à celui qui se délecte, en toute impunité, de ses péchés jusqu’à la mort! Ne l’enviez pas ! Il a reçu dans cette vie ce qu’il voulait, mais dans l’autre vie, il n’aura rien à recevoir, sinon sa condamnation. Si Jésus, qui était exempt de tout péché, a tant souffert et subi tant de tortures, comment chacun de nous, pécheur, ne souffrirait-il pas, nous que Dieu aime malgré tout ? Mais celui qui commet beaucoup de péchés et ne souffre nullement, n’est en rien semblable au Christ et n’aura aucun rapport avec Lui dans le Royaume de Dieu. Soyons dans la crainte si toute notre vie s’est écoulée sans douleur ni souffrance, mais avec beaucoup de péchés non repentis. Mais réjouissons-nous si nous avons enduré de nombreuses tortures et souffrances et avons été ainsi conduits à nous repentir devant Dieu et à corriger nos parcours. Que nul ne croie qu’il est possible de retarder le repentir sous prétexte que Dieu est patient. S’il a si longtemps supporté les Hébreux, Il pourrait me supporter encore quelque temps… Mais il ne faut pas nous tromper: Dieu peut, selon Sa Providence, nous supporter encore quelque temps sans que nous nous repentions, mais II peut aussi laisser tomber Sa main sur nous dans les minutes à venir. L’ajournement du repentir rend celui-ci de plus en plus difficile, puisque l’habitude du péché consolide de plus en plus les racines du péché en nous, obscurcissant sans cesse davantage notre esprit et engourdissant notre cœur. Nous cheminons alors, apathiques, au milieu de péchés de plus en plus lourds, à l’instar des mauvais vignerons qui ont d’abord tué les prophètes et fini par tuer le Fils de Dieu. Dès lors, que pouvons-nous attendre pour nous, sinon le sort qui fut réservé aux mauvais vignerons ? La pierre angulaire posée par Dieu et destinée à la demeure de notre salut, s’élèvera au-dessus de nos têtes puis nous écrasera. Car le Seigneur, qui est puissant dans la miséricorde, est aussi puissant dans Sa justice.

Hâtons-nous donc de profiter de cette miséricorde tant qu’elle nous est offerte en abondance. N’attendons pas que la main de la miséricorde s’éloigne de nous et que la main de la justice tombe sur nous. Ne retardons pas la préparation des fruits dans le vignoble de notre âme ; mais tenons- nous prêts, quand les serviteurs du Maître viendront, à leur donner aussitôt des fruits cueillis et rassemblés. Chaque jour, les anges de Dieu collectent des âmes humaines et les transportent en dehors de ce monde, comme les vendangeurs le font avec le raisin de la vigne. Notre tour ne pourra pas être oublié. Ah, que nos fruits ne se montrent pas « pourris » ! Que nos âmes ne se montrent pas desséchées ! Anges nourriciers, réveillez notre conscience, soutenez-nous et aidez-nous avant que sonne la dernière heure ! Seigneur Jésus, aie pitié de nous ! Gloire et louange à Toi, avec le Père et le Saint-Esprit, maintenant et toujours, de tout temps et de toute éternité. Amen.