(Jn 5,1-15)

Heureux celui qui avec patience et espérance en Dieu endure toutes les souffrances au cours de cette vie ! Une seule de ses journées aura plus de poids que les mois et les années célestes d’un païen qui, soit se réjouit sans souffrir, soit souffre sans patience et espérance en Dieu.

Heureux celui qui ne fulmine pas contre les souffrances, mais s’interroge sur les raisons de ses souffrances avec patience et espérance en Dieu ! Où celui qui souffre trouvera-t-il les causes de ses souffrances? Il les trouvera soit en lui-même, soit chez ses parents, soit chez ses voisins. Le roi David a souffert à cause de son propre péché ; Roboam a souffert à cause de son père, le roi Salomon, et les prophètes ont souffert à cause des péchés de leurs voisins.

Mais si celui qui souffre cherche à approfondir les raisons de ses souffrances, où les trouvera-t-il ? Il les trouvera dans l’incrédulité originelle de l’homme envers Dieu, ou dans l’esprit du mal sombre et maléfique, dans des ténèbres très profondes et vénéneuses, ou dans la Providence divine amie-des-hommes et bienfaisante. Adam et Eve ont souffert à cause de leur incrédulité envers Dieu ; le juste Job a souffert à cause de l’esprit du mal sombre et vénéneux ; et le jeune aveugle de naissance, à qui le Seigneur miséricordieux a ouvert les yeux, a souffert pour la gloire de Dieu et sa récompense éternelle.

Le propre d’un homme intelligent est de chercher toujours les raisons de ses souffrances en lui-même, tandis que le propre de l’homme déraisonnable est d’élever toujours des plaintes contre autrui. Le raisonnable se souvient de tous ses péchés depuis l’enfance, il s’en souvient dans la crainte de Dieu et dans l’attente de souffrir à cause de ses péchés;

et quand les souffrances l’assaillent vraiment, en provenance d’amis ou d’adversaires, à travers des hommes ou des esprits maléfiques, tôt ou tard, il connait les causes de ses souffrances car il connait et garde en mémoire ses péchés. Le déraisonnable, lui, est oublieux, il oublie toutes ses injustices; et quand les souffrances l’assaillent, il se débat dans la douleur et se demande pourquoi c’est lui qui a mal à la tête, pourquoi c’est son patrimoine qui périclite, pourquoi ce sont ses enfants qui meurent. Dans sa fureur absurde, il montre du doigt toute créature, sur terre et au ciel, comme étant à l’origine de sa souffrance, avant de pointer le doigt sur lui-même, c’est-à-dire sur l’instigateur véritable de ses douleurs.

Heureux celui qui tire profit de ses propres tourments, sachant que toute souffrance des hommes au cours de cette courte vie a été permise par Dieu ami-des-hommes, pour le bien et dans l’intérêt des hommes ! C’est par miséricorde que Dieu permet aux hommes de souffrir à cause de leurs péchés, par miséricorde et non par justice. Car s’il s’agissait de justice, tout péché entraînerait inévitablement la mort, comme le dit l’apôtre Jacques: le péché, parvenu à son terme, enfante la mort (Je 1, 15). Au lieu de la mort, Dieu envoie un remède sous la forme de souffrances. La souffrance est une méthode divine, une méthode pour guérir l’âme de l’accusation du péché et de la mort.

L’homme déraisonnable croit que souffrir est mal. Le raisonnable, lui, sait que la souffrance n’est pas mauvaise, quelle n’est que la notification du mal et une façon de guérir le mal. Seul le péché constitue un mal véritable pour l’homme, et en dehors du péché il n’y a pas de mal. Tout le reste, que les hommes qualifient de mal, ne correspond pas au mal mais à la façon amère de soigner le mal. Plus le malade est gravement atteint, plus le remède proposé par le médecin lui parait amer. Il arrive parfois que le remède semble plus lourd et plus amer que sa propre maladie. De même, le pécheur peut avoir l’impression que ses souffrances sont plus lourdes et amères que le péché qu’il a commis. Mais ce n’est qu’une illusion, une forte autosuggestion ! Il n’y a pas de souffrance dans le monde qui puisse, même de loin, être aussi lourde et pernicieuse que le péché. Toutes les souffrances des hommes et des peuples sur terre ne sont rien d’autre que des remèdes que la Miséricorde éternelle offre en abondance aux hommes et aux peuples, afin de les sauver de la mort éternelle. Tout péché, même le plus petit, entraînerait inévitablement la mort si la Miséricorde ne permettait pas la souffrance, pour dégriser les hommes de l’ivresse du péché, en vue de la guérison accomplie à travers la souffrance par la force bienfaisante du Saint-Esprit vivifiant.

On se dira que l’homme a peur de la souffrance parce qu’il craint la mort ; or la souffrance peut entraîner la mort. Mais qu’est-ce qui conduit le corps à la mort? la maladie ou le remède? Incontestablement la maladie, non le remède. De même, ce n’est pas la souffrance qui conduira l’âme à la mort, mais le péché, qui est à l’origine de la maladie de l’âme, de la mise à mort de l’âme. Le péché est précisément la semence de la mort, une semence extrêmement horrible qui, si elle n’est pas découverte à temps dans la souffrance et n’est pas consumée par la flamme du Saint-Esprit, se développera et remplira toute l’âme, ce qui fait que celle-ci ne sera pas le réceptacle de la vie, mais de la mort.

Il est donc évident que la souffrance doit être supportée avec patience et avec l’espérance en Dieu, et même avec gratitude envers Dieu et avec joie. Toi qui m’as fait tant voir de maux et de détresses, tu reviendras me tirer des abîmes de la terre… Or moi, je te rendrai grâce sur la lyre, en ta vérité, mon Dieu […]. Que jubilent mes lèvres, quandje jouerai pour toi, et mon âme que tu as rachetée! (Ps 71, 20-23). L’apôtre Pierre recommande aux fidèles : Dans la mesure où vous participez aux souffrances du Christ, réjouissez-vous (1 P 4, 13); aux côtés du Christ, de façon consciente et raisonnable, docilement et patiemment, afin de se purifier des péchés, de revivre, d’accueillir le Christ vivant en soi et autour de soi. Quand le grand Chrysostome fut sur le point de mourir en exil, torturé et humilié par des hommes, ses dernières paroles furent : « Gloire à Dieu pour tout ! » L’Ecriture sainte et l’histoire de l’Église offrent les plus grands exemples de patience dans la souffrance jamais connus par le genre humain. L’évangile de ce jour décrit un exemple similaire de grande et longue patience dans la souffrance. Et beaucoup plus que cela. En décrivant un homme très affaibli, qui avait pendant trente-huit ans souffert de paralysie, avec patience et espoir, l’évangile de ce jour nous révèle aussi, ou plutôt nous confirme, deux grands mystères. Le premier mystère est que cet homme malade depuis longtemps détenait la cause de sa maladie, sa souffrance, en lui-même, c’est-à-dire dans son péché. Le second mystère est que le Seigneur tout-puissant a guéri ce malade grâce à Sa puissance divine, en disant : «Lève-toi, prends ton grabat et marche» (Jn 5, 8). Ainsi, une nouvelle fois, fut révélée Son amitié divine pour les hommes et Sa toute-puissance divine, qui étaient cachées extérieurement par le léger manteau supplicié du corps humain.

En ce temps-là, Jésus monta à Jérusalem. Or il existe à Jérusalem une piscine Probatique, qui se dit en hébreu Bethzata et qui a cinq portiques (Jn 5,1). Auparavant, le Seigneur se trouvait en Galilée, d’où II était venu à Jérusalem pour une fête. Il est difficile de dire de quelle fête il s’agissait: la Pâque, la Pentecôte ou Pourim, mais ce n’est pas très important, car s’il en avait été ainsi, l’évangéliste l’aurait précisé. La piscine Probatique ou Bethesda portait ce nom à cause de la porte des brebis située à proximité, par laquelle passaient les brebis destinées au sacrifice ; et aussi parce que c’est dans cette piscine que les brebis destinées au sacrifice étaient lavées au préalable. Cette piscine existe encore de nos jours à Jérusalem ; elle est en grande partie détruite et n’est plus utilisée. Mais à l’époque des évangélistes, elle était encore en service et c’est pourquoi l’évangéliste dit : il existe à Jérusalem une piscine Probatique.

Les cinq portiques disposés autour de la piscine servaient à accueillir les très nombreux malades qui cherchaient dans cette piscine un remède pour eux-mêmes, comme le montre l’extrait suivant: Sous ces portiques gisaient une multitude d’infirmes, aveugles, boiteux, impotents, qui attendaient le bouillonnement de l’eau. Car l’ange du Seigneur se lavait par moments dans la piscine et agitait l’eau; le premier alors à y entrer, après que l’eau avait été agitée, recouvrait la santé, quel que fût son mal (Jn 5,3-4). Une multitude de malades venus de toutes parts, souffrant de toutes sortes de maladies, se rassemblait en ce lieu prodigieux, afin d’y trouver un remède recherché en vain auprès des hommes et de la nature en d’autres lieux. Le constat que cette eau ne guérissait pas d’elle-même grâce à ses caractéristiques naturelles, ses composants minéraux, mais grâce à la puissance céleste, résulte évidemment du fait quelle devenait médicinale de temps en temps, c’est-à-dire uniquement quand la Providence divine faisait descendre un ange qui agitait l’eau. Quelle scène étrange et dramatique ! Imaginez cinq portiques tout remplis de gens désespérés et de souffrants venus de tous les côtés du pays ! Imaginez cinq groupes humains pleins de douleurs et de lamentations, de pleurs et de puanteur ! Au milieu d’une ville grouillante d’êtres humains, à l’affût de plaisirs, en quête de richesses, luttant pour les honneurs et le pouvoir, jouant la comédie avec leurs corps comme avec leurs âmes ; et en ce lieu, marqué par l’agonie précédant la mort, la mort lente et douloureuse et un seul point vers lequel tous les regards convergent — l’eau ; une attente unique — celle de l’ange ; un seul souhait — recouvrer la santé. Et la santé, dans quel but ? leur demanderez- vous. S’agit-il de la comédie générale du corps et de l’âme, qui se produit autour deux? Mais même sans eux, est-ce que le nombre de ceux qui s’y livrent n’est pas déjà suffisant? Ou est-ce pour servir Dieu? Mais celui qui souffre avec patience et espérance en Dieu, ne sert-il pas déjà très bien Dieu? Ou souhaitez-vous être guéris simplement pour être guéris, la vie pour elle-même ? Mais ce qui est un moyen ne peut être un but. Quand Dieu vous a envoyé dans cette vie, Il l’a fait avec un but ; quand II vous accorde la santé, Il le fait aussi dans un but. N’est-ce pas un temps de service qu’accomplit l’homme sur terre, n’y mène-t-il pas la vie d’un mercenaire ? dit le juste Job (Jb 7,1). Si l’homme est dans l’armée, il s’y trouve en vue de s’entraîner, de combattre et de vaincre ; s’il mène une vie de mercenaire, il y reçoit un salaire en vue de faire face à ses besoins. Mais vivre pour vivre — et une vie terrestre de surcroît — et avoir la santé pour la santé — cela correspond à une vie sans but et à une santé sans but. Vivre et être en bonne santé à cause de la comédie du péché, n’est-ce pas avoir un couteau tranchant sous la gorge? Cinq portiques archipleins d’invalides de naissance — quel entraînement bizarre dans la patience et l’espérance de Dieu ! Quelle image étrange et animée, quel présage étrange et palpable de l’état dans lequel pourront se trouver tous ceux qui dans la ville et autour de la piscine, gaspillent leur vie et leur santé — et dans quel but ? Pour accumuler des péchés !

Mais si les cinq portiques de la piscine de Bethesda ont été depuis longtemps détruits, on ne doit pas s’imaginer que l’histoire de la misère et de la détresse humaine, qui y avait été accumulée, soit achevée pour toujours. Vous ne devez pas vous imaginer que cette histoire se trouve loin de vous et quelle n’a rien de commun avec votre vie. Est-ce que dans vos cinq sens, comme dans les cinq portiques, il n’y a pas eu accumulation de douleurs et de misères, de larmes et de puanteur, de péchés et d’actes insensés, de pensées malades, de désirs aveugles et de passions, de tentatives bancales et d’espérances vaines ? Ah, Bethesda, Bethesda, comme tu es universelle ! Jadis, l’ange de Dieu y a fait office de berger en sauvant, une par une, des brebis perdues, jusqu’au jour où apparut le Berger de tous les anges et de tous les hommes. L’ange silencieux, serviteur de son Créateur, se servait de l’eau de Bethesda pour purifier les brebis malades de l’infection pécheresse, mais quand le Bon Pasteur — le Verbe créateur de Dieu dans le corps et dans l’action — descendit à Bethesda, Sa parole créatrice éloigna l’infection du péché, vidant ainsi Bethesda. Le Bon Pasteur ! C’est pourquoi Bethesda a été appelée par les prophètes, la piscine des brebis ! Et les brebis écoutent sa voix [..] et les brebis le suivent parce qu’elles connaissent sa voix (Jn 10, 3-4), la voix du Bon Pasteur.

Il y avait là un homme qui était infirme depuis trente-huit ans. Jésus, le voyant étendu et apprenant qu’il était dans cet état depuis longtemps déjà, lui dit: « Veux-tu recouvrer la santé ? » L’infirme Lui répondit: « Seigneur, je n’ai personne pour me jeter dans la piscine, quand l’eau vient à être agitée; et le temps que j’y aille, un autre descend avant moi. » (Jn 5, 5-7). Le Seigneur visionnaire avait discerné par avance et de loin ce qu’il convenait de lui faire. Ainsi ce n’est pas par hasard qu’il s’est retrouvé près de la mer de Galilée, dans la région de Gadara — même si Ses compagnons ont pu avoir cette impression, car II avait vu dans Son esprit que dans cette contrée se trouvaient deux démoniaques qu’il devait guérir. Ce n’est pas non plus par hasard qu’il s’est retrouvé à la porte de la ville de Nain au moment même où on transportait le fils défunt d’une veuve, car II avait de nouveau vu qu’à cet endroit et à ce moment, l’attendait une grande œuvre. Ce n’est pas non plus par hasard qu’il s’est retrouvé à Jérusalem à l’occasion de cette fête, et ce n’est pas par hasard et par curiosité qu’il est entré dans ce lieu de douleur, la piscine des brebis ; tout cela s’est produit parce qu’il l’avait pressenti et discerné et de loin, dans l’espace et le temps. Il est évident qu’il n’est pas venu à Jérusalem à cause de la fête, comme Ses compagnons ont pu le penser, mais précisément à cause de ce malade et de l’acte qu’il lui restait à accomplir sur lui.

Un malade exceptionnel, un malade terrifiant! Pour les hommes, une maladie de trente-huit jours semble durer infiniment; que dire alors d’une maladie qui dure trente-huit ans ? La durée chronologique dépend de notre état et de notre humeur. Les moments de bonheur sont ailés, alors que les moments de souffrances n’ont pas d’ailes et souvent pas de jambes. À l’homme paralysé, le temps paraît paralysé ; il lui semble que le temps est aussi immobile que lui-même. En multipliant au minimum par trois la durée de trente-huit années passées avec cette maladie, on obtient approximativement la durée véritable du temps équivalent pour un homme en bonne santé, capable de bouger, de travailler, d’être joyeux. C’est donc l’équivalent d’un siècle vécu par des hommes en bonne santé, que cet homme paralysé a vécu sur son grabat, en repoussant le temps devant lui, plutôt que d’être lui-même repoussé par le temps. Quelle patience héroïque chez cet homme! Quels efforts surhumains pour se rapprocher de la piscine au moment où l’eau vient à être agitée par l’ange de Dieu! Quelle espérance indomptable dans la guérison, jour après jour, année après année — et même décennie après décennie! Même si ce malade a tellement souffert à cause de ses propres péchés, on ne peut pas ne pas l’admirer; en songeant à lui, il est impossible de ne pas penser aux nombreux anonymes, hommes et femmes, jeunes gens et jeunes filles de notre époque qui, confrontés à des souffrances infiniment plus petites et d’une durée réduite, ont porté atteinte à leurs jours et sont partis vers l’autre monde après un suicide.

« Veux-tu recouvrer la santé?» lui demande le seul ami à s’être penché sur son grabat en trente-huit ans. «Seigneur, je n’ai personne!» répond-il. Les aveugles ont leur chef-accompagnateur, les boiteux ont des parents à leurs côtés, ceux qui sont privés d’un membre ont des amis, mais moi, je ne dispose de personne, nulle part dans ce vaste monde, qui ait pitié de moi pour me transporter près de l’eau au moment où elle est bienfaisante. Le temps que je rampe jusqu’à l’eau, un autre malade a été mis dans l’eau et se retrouve guéri, ce qui me condamne à refaire des efforts pour revenir en arrière jusqu’à ma couche. Cela dure ainsi depuis trente-huit ans ! Seigneur, je n’ai personne, et je ne peux pas payer de serviteur. Au milieu de la multitude de gens de Jérusalem, chômeurs, riches, puissants, n’y en a-t-il pas au moins un, prêt à tendre une main secourable à cet homme paralysé, pour son propre salut, ou du moins à lui envoyer un serviteur pour l’aider ? Il n’y en a pas un seul ! Était-il nécessaire que vînt un homme de la lointaine Galilée, après trois jours d’une marche fatigante, pendant que toute cette masse oisive déambulait jour et nuit dans la Vieille Ville, à quelques mètres seulement du grabat du malade ? Il y avait beaucoup de promeneurs à proximité, mais il n’y avait personne. Au milieu de tant de prêtres ! Le temple était situé de l’autre côté de la rue. Ces prêtres innombrables lisaient la Loi de Dieu et enseignaient la charité au peuple, mais pas un seul ne vint, ni n’eut l’idée d’envoyer quelqu’un aider le paralysé. Oui, il y avait beaucoup de prêtres dans le temple, mais d’homme point. Il y avait une multitude de Juifs, des milliers, venus pour la grande fête à Jérusalem. Peu leur importait le sort d’un homme qui souffre triste et silencieux; ce qui comptait pour eux, ‘c’était la journée du sabbat. Des milliers et des milliers d’entre eux sont venus pour vénérer le sabbat, de même que leurs ancêtres avaient vénéré le veau d’or dans le désert. Des milliers et des milliers de Juifs, mais d’homme point.

Voici un homme, un seul! Voici le Seigneur, plus compatissant qu’un parent proche, plus miséricordieux qu’un ami, plus serviable qu’un serviteur. Il n’a pas entrepris ce voyage long et fatigant de Galilée jusqu’à

Jérusalem à cause du sabbat et de la fête, mais à cause de cet homme qui souffrait. Il est venu aussi pour dénoncer, par des actes et pas seulement par des mots, le caractère terriblement impitoyable d’une humanité abrutie. Un homme est venu à cause d’un homme.

Jésus lui dit: «Lève-toi, prends ton grabat et marche ! » Et aussitôt l’homme recouvra la santé; il prit son grabat et il marchait (Lc 5, 8-9). A partir de cet instant, probablement pour toujours, l’ange de Dieu cessa de descendre à la piscine des brebis et d’y agiter l’eau; voilà en effet qu’était apparu le Messie, le supérieur des anges, qui Lui-même guérit directement. Tant que les hommes étaient soumis à la loi, le Seigneur envoyait par Ses serviteurs de l’aide à ces serviteurs. Mais quand la grâce fut apparue et quelle eut remplacé la loi, alors le Seigneur devint plus proche des hommes, tel un père de ses fils, en leur accordant Ses dons directement de Sa main.

On pourra se demander pourquoi le Seigneur n’a pas posé à ce malade la question habituelle : Est-ce que tu crois ? Pourquoi n’a-t-Il pas exigé de lui comme de tant d’autres d’avoir la foi’? Mais la foi de cet homme qui souffre n’est-elle pas très évidente ? Pendant trente-huit ans, n’est-il pas resté patiemment étendu à cette même place, dans l’espoir de l’aide céleste ? Il ne croyait pas seulement dans l’action miraculeuse de l’ange de Dieu; il avait aussi d’une certaine façon, foi dans le Seigneur Jésus, sinon il ne L’aurait pas interpellé en L’appelant Seigneur: Seigneur, je n’ai personne! Il faut d’ailleurs se souvenir que le Seigneur a guéri de nombreux infirmes, des muets par exemple, à qui II ne pouvait demander s’ils avaient la foi ; Il l’a fait par pure miséricorde. Dans ce cas survenu à Bethesda, le Seigneur a donc agi par pure miséricorde envers un homme qui souffre depuis longtemps, dans un environnement impitoyable ; mais le Seigneur a également voulu grâce à cet acte de miséricorde, dénoncer l’absence de pitié non seulement des habitants de Jérusalem mais aussi celle de tous les hommes de tous les temps, qui observent leur proche en train de souffrir sans faire le moindre geste pour l’aider. Enfin, le Seigneur a guéri à dessein ce malade un jour de sabbat — Il aurait pu faire de même un vendredi, mais II a voulu dénoncer l’idolâtrie des Juifs pour le jour du sabbat et montrer que l’homme est plus important que le sabbat et que la miséricorde est plus importante que toutes les formalités de la loi. Cet acte du Christ porte la caractéristique originale de la méthode divine, qui consiste à atteindre plusieurs objectifs a la fois.

Or c’était le sabbat, ce jour-là. Les Juifs dirent donc à celui qui venait d’être guéri : « C’est le sabbat. Il ne t’est pas permis de porter ton grabat» (Jn 5,9-10).

Ah, les âmes mesquines ! Ali, les cœurs endurcis ! Au lieu de se réjouir qu’un ver de terre rampant par terre se soit redressé et soit redevenu un homme, au lieu de le féliciter pour sa guérison, au lieu d’alerter toute la ville et de l’inviter à célébrer le Dieu vivant et ami-des-hommes — au lieu de tout cela, ils s’insurgent contre cet homme pour avoir ramassé son misérable grabat et avoir voulu rentrer chez lui ! Si un homme mort s’était relevé de sa tombe un jour de sabbat sous leurs yeux, ils ne se seraient pas émerveillés de sa résurrection mais lui auraient reproché qu’un tel acte fut accompli un jour de sabbat !

Il leur répondit: « Celui qui m’a rendu la santé m’a dit: Prends ton grabat et marche». Ils lui demandèrent: «Quel est l’homme qui t’a dit: «Prends ton grabat et marche»? (Jn 5, 11-12). Regardez encore une preuve de l’étroitesse d’esprit des Juifs et de leur idolâtrie du sabbat ! L’homme guéri mentionne d’abord sa guérison comme le fait essentiel, puis le fait de prendre son grabat comme un élément accessoire, tandis que les Juifs ne font pratiquement pas attention à sa guérison, à sa vie. Il aurait été naturel qu’après sa réponse, ils lui demandassent : Qui est cet homme qui t’a guéri ? Mais non ; ils ne l’interrogent que sur le fait secondaire, comme accessoire : « Quel est l’homme qui t’a dit: «Prends ton grabat et marche» ? Voyez comme le peuple élu s’est abâtardi ! Voyez quelle mauvaise herbe a poussé sur le champ qui a jadis produit Moïse, Isaïe et David ! Voyez comme la piété sublime du peuple hébreu a dégénéré en espionnage sabbatique ! Et comme le service des prêtres au Dieu vivant a été travesti en une surveillance policière autour de la statue de la déesse Sabbat!

Mais celui qui avait été guéri ne savait pas qui c’était; Jésus en effet avait disparu, car il y avait foule en ce lieu (Jn 5, 13). Sur son grabat, le malade guéri avait regardé le Seigneur dans les yeux; il avait senti Son souffle vivifiant; il avait reconnu Son pouvoir de thaumaturge; il L’avait appelé Seigneur, mais à côté de cela, il ne connaissait pas le nom de Celui qui l’avait guéri ni la localité d’où II était venu. Le Seigneur, après avoir accompli Son œuvre, s’était aussitôt éloigné de la foule, laissant les événements se dérouler ensuite par eux-mêmes. Il est le Semeur, qui plante la bonne graine, mais laisse la graine pousser seule et apporter avec le temps un fruit conforme au sol où elle a été semée. Ayant accompli Sa bonne œuvre, une œuvre de Dieu à la fois par Sa puissance et par Sa miséricorde, Il s’est éloigné des hommes, afin de ne pas être glorifié par eux, comme II l’a dit un peu plus tard : de la gloire, je rien reçois pas qui vienne des hommes (Jn 5,41). Il s’est éloigné des hommes afin que d’autres

hommes ne L’envient pas, comme c’était souvent le cas. Enfin, Il s’est éloigné des hommes pour servir d’exemple à nous tous, qui nous appelons chrétiens. Une bonne action est parfaite dans la mesure où elle est faite par pure philanthropie, pour la gloire de Dieu. Quiconque veut faire de bonnes actions, ne doit pas les faire dans un esprit de vanité ou en vue de louanges des hommes. Car celui qui fait volontairement étalage de ses bonnes actions, ressemble à un homme qui placerait ses brebis au milieu des loups. Il faut donc veiller précieusement sur ses bonnes actions, afin qu’elles ne donnent pas lieu à des éloges de la part des hommes et ne suscitent pas la jalousie d’autrui. Celui qui provoquerait sciemment les éloges et la jalousie des hommes, commettrait, avec sa bonne action, deux mauvaises actions : les éloges lui nuiraient personnellement et la jalousie nuirait aux autres.

Après cela, Jésus le rencontre dans le Temple et lui dit: « Voilà, tu as recouvré la santé; ne pèche plus, de peur qu’il ne t’arrive pire encore» (Jn 5,14). Ayant guéri le corps de ce malade, le Seigneur parachève maintenant Son œuvre d’un point de vue spirituel, en lui déclarant que le péché a été la cause de sa terrible maladie et le mettant en garde de ne plus pécher de peur qu’il ne t’arrive pire encore. On ignore le péché que cet homme a commis ; mais cela importe peu, car ce qui est incontestable est que tout péché correspond à une offense faite à Dieu, à une déviation par rapport à Lui ; de même, tout péché, s’il n’entraîne pas le repentir, doit tôt ou tard entraîner des souffrances et des tourments. Ne pèche plus, de peur qu’il ne t’arrive pire encore; cela signifie que maintenant que tu as été gracié par Dieu et que ton péché t’a été pardonné, tu ne dois plus mettre Dieu à l’épreuve, car au lieu de Sa miséricorde, tu pourrais être confronté à l’épée de la justice divine. Si tu as pu chercher des excuses à ton ancien péché dans ta connaissance insuffisante de Dieu et de Sa puissance, ce que tu viens de vivre ne te permet plus de chercher la moindre excuse. Voilà une mise en garde admirable et terrible pour nous tous : si nous avons ressenti sur nous-mêmes la miséricorde divine, nous ne devons plus pécher, afin de ne pas être exposés à des souffrances pires que celles pour lesquelles nous avons été graciés.

L’homme s’en fut révéler aux Juifs que c’était Jésus qui lui avait rendu la santé (Jn 5, 15). Il l’avait dit en toute bonne conscience et de bonne foi. On l’avait interrogé sur Jésus et il pensait qu’il devait le dire. En même temps, il se sentait redevable à l’égard de son bienfaiteur et considérait qu’il devait annoncer Son nom à tous et à chacun, en particulier à ceux qui l’interrogeaient à ce sujet. Après être resté couché pendant trente- huit ans et ne pensant à rien d’autre qu’à sa douleur, lui, le misérable, ne pouvait imaginer la méchanceté qui se trouvait dans le cœur de ces hommes qui l’interrogeaient sur Jésus. Comment pouvait-il deviner qu’ils se renseignaient sur Jésus, non afin de Le célébrer, mais afin de Le tuer pour avoir perturbé le sabbat ?

Vous remarquerez que cet homme dit aux Juifs que c était Jésus qui lui avait rendu la santé. Cet homme ne pense qu’à sa guérison et à Celui qui l’a guéri, tandis que les Juifs sont préoccupés par le sabbat et Celui qui a perturbé le sabbat. Peut-être que dans ces moments exceptionnels, il ne ressentait pas de différence entre lui-même et les Juifs au sujet de Jésus. Il leur prêtait ses propres réflexions, ses sentiments pleins d’enthousiasme sur la rencontre avec Dieu, le miracle accompli par Dieu sur lui-même et ne pouvait donc pas s’apercevoir de leurs pensées maléfiques, qui se dissimulaient comme des serpents sous les feuilles. Il songeait à glorifier le Seigneur Jésus, son Bienfaiteur, tandis que les Juifs songeaient à Le tuer, comme il est dit plus tard : ainsi les Juifs n’en cherchaient que davantage à Le tuer (Jn 5, 18). Pourquoi cherchaient-ils à Le tuer? Est-ce parce qu’il était le seul homme que le malade paralysé de Bethésda avait vu en trente-huit ans? Oui, certainement. Mais aussi parce qu’il était le seul homme à attacher plus de valeur à la vie d’un homme qu’à une statue inerte de la déesse Sabbat.

Mais au milieu de ces défilés et guet-apens de la méchanceté juive, le Seigneur cheminait intact, propageant Son Evangile d’amour des hommes en actes et en paroles, jusqu’au moment où il Lui convint de s’abandonner aux mains des Juifs, afin de montrer Sa grandeur véritable à travers l’humiliation et vaincre la mort à travers la mort. Pour cela, gloire et louange à Lui avec le Père et le Saint-Esprit — Trinité unique et indissociable, maintenant et toujours, de tout temps et de toute éternité. Amen.