(Mc 8, 34-38; 9, 1)

Grande est la force de la Vérité, et rien au monde ne peut résister à cette force.

Grand est le pouvoir guérisseur de la Vérité, et il n’y a pas de souffrance ni d’infirmité au monde pour lesquelles la Vérité n’est pas le remède.

Dans leurs souffrances et infirmités, les malades cherchent un médecin qui leur donnera un médicament contre leurs maux. Nul ne cherche un médecin qui donnerait des médicaments sucrés, mais chacun cherche un médecin qui connaît un médicament éprouvé, sans tenir compte s’il est sucré, amer ou sans goût. Plus le médicament prescrit par un médecin à un malade est amer, plus dur est le traitement et plus, semble-t-il, les malades ont confiance dans ce médecin.

Pourquoi est-ce seulement des mains de Dieu que les hommes ne supportent pas de prendre un médicament amer? Pourquoi cherchent-ils et attendent-ils seulement des friandises venant de Dieu? Parce qu’ils ne ressentent pas le poids de leur maladie de pécheur et croient qu’ils ne peuvent guérir qu’avec des friandises.

Ah, si les hommes se demandaient pourquoi tous les médicaments pour les maladies du corps, sont aussi amers ! Le Saint-Esprit leur répondrait que c’est pour être à l’image des médicaments spirituels et servir d’apprentissage à l’amertume de ceux-ci. Car de même que les maladies du corps sont l’image et l’apprentissage des maladies spirituelles, de même les médicaments pour le corps sont l’image et l’apprentissage des médicaments spirituels.

Les maladies de l’esprit, ces maladies essentielles et fondamentales, ne sont-elles pas plus graves que les maladies du corps ? Comment alors les médicaments pour l’esprit ne seraient-ils pas plus amers que les médicaments pour le corps ?

Les hommes prennent soin, un très grand soin de leur corps ; quand leur corps tombe malade, ils n’épargnent ni efforts, ni temps, ni richesses, dans le seul but de rendre la santé à leur corps. Alors aucun médecin n’est trop coûteux pour eux, aucune station thermale trop éloignée, aucun médicament trop amer, en particulier quand on leur annonce en plus, la proximité de la mort physique. Ah, si les hommes prenaient autant soin, avec autant de moyens, de leur âme ! S’ils cherchaient avec autant de zèle un médecin et un médicament pour leur âme !

Il est difficile de marcher pieds nus sur l’herbe. Mais si un homme aux pieds nus meurt de soif et qu’une source se trouve de l’autre côté des broussailles, cet homme ne se décidera-t-il pas à s’avancer sur ces broussailles, quitte à saigner et à se blesser, afin de parvenir jusqu’au point d’eau, plutôt que de rester sur l’herbe tendre de ce côté des broussailles et d’y mourir de soif?

«Il nous est impossible de prendre un médicament aussi amer», disent de nombreuses personnes affaiblies par le péché. C’est pourquoi le Médecin ami-des-hommes a d’abord pris Lui-même un médicament amer, le plus amer de tous, bien qu’il fut en bonne santé, dans le seul but de montrer aux malades que cela n’est pas impossible. Ah, comme il est plus difficile à un homme en bonne santé de prendre et d’avaler un médicament pour malades qu’à un malade lui-même ! Or, Lui l’a pris afin que le prennent aussi ceux qui sont mortellement malades.

«Il nous est impossible d’aller pieds nus dans les broussailles, aussi assoiffés que nous soyons et aussi torrentielle et fraîche que soit la source d’eau de l’autre côté ! », disent aussi ceux qui ont été affaiblis par le péché. Aussi le Seigneur ami-des-hommes a-t-Il Lui-même traversé pieds nus le champ de broussailles et Le voilà maintenant de l’autre côté qui crie et nous invite à la source d’eau vive. « C’est possible ! crie-t-Il, Je Suis passé par-dessus les épines les plus blessantes et les ai émoussées avec mes pas ; venez donc ! »

« Si la Croix est le médicament, il nous est impossible de prendre ce médicament ! Et si la Croix est le chemin, il nous est impossible de prendre cette voie ! » Ainsi s’expriment ceux qui sont malades de leur péché. Aussi le Seigneur ami-des-hommes a-t-Il pris la croix la plus lourde sur Lui, afin de montrer que c’est possible.

Dans l’évangile d’aujourd’hui, le Seigneur recommande la croix, cette médecine amère, à quiconque souhaite se sauver de la mort.

Le Seigneur dit: «Si quelqu’un veut venir à ma suite, qu’il se renie lui-même, qu’il se charge de sa croix, et qu’il me suive» (Mc 8, 34). Le Seigneur ne pousse pas les gens devant Lui sur la croix, mais les appelle à Le suivre, Lui qui porte Sa croix. Avant de les appeler, Il avait prédit Sa passion: «Le Fils de l’homme doit beaucoup souffrir, être rejeté par les anciens, les grands prêtres et les scribes, être tué et, après trois jours, ressusciter» (Mc 8, 31). Il est venu pour cela, pour être le Chemin. Il est venu pour être le premier dans les souffrances et le premier dans la gloire. Il est venu pour montrer que tout ce que les hommes tenaient pour impossible, est possible, et le rendre possible.

Il ne pousse pas les hommes, ne les force pas ; Il propose et recommande. Si quelqu’un veut\ Par leur libre volonté les hommes sont tombés dans la maladie du péché ; par leur libre volonté, ils doivent se soigner et guérir du péché. Il ne cache pas que le remède est amer, très amer, mais II rend la prise plus facile aux hommes car II le prend le premier, bien qu’en bonne santé, et montre son action éclatante.

Qu’il se renie lui-même. Le premier homme, Adam, s’était renié lui-même en tombant dans le péché; il avait renoncé au véritable et juste soi-même. En demandant aux hommes de se renier eux-mêmes, le Seigneur demande qu’ils renoncent à leur être mensonger. En termes simples : Adam avait renié la Vérité et s’était fixé au mensonge ; le Seigneur demande maintenant aux descendants d’Adam de renoncer au mensonge et de s’accrocher à nouveau à la Vérité, dont ils s’étaient détachés. Se renier soi-même signifie renoncer à un non-être trompeur qui s’était imposé à toi à la place de ton être issu de Dieu. Renonce aux préoccupations terrestres qui ont refoulé la vie spirituelle, aux passions qui ont refoulé les bonnes actions, à la peur servile qui a obscurci la dignité de la filiation divine en toi et aux grondements contre Dieu qui ont engourdi l’esprit d’obéissance envers Dieu. Renonce aux mauvaises pensées, aux mauvaises aspirations et aux mauvaises œuvres. Renonce au respect idolâtre de la nature et de ton corps. Renonce, en un mot, à tout ce que tu considères être toi, mais qui est en fait le diable, le péché, la corruption, la tromperie, et la mort. Renonce aux mauvaises habitudes qui te sont devenues une seconde nature ; renonce à cette seconde nature ; car ce n’est pas une nature créée par Dieu, mais une illusion accumulée et endurcie en toi — un mensonge qui se déplace sous ton nom, et toi sous le sien.

Que signifie: se charger de sa croix? Cela signifie recevoir volontairement des mains de la Providence toute amertume médicinale qui est proposée. Si de grandes catastrophes ont lieu, sois obéissant à la volonté de Dieu, comme Noé le fut. Si on te demande de faire preuve d’abnégation, fais-le avec la foi avec laquelle Abraham a voulu offrir son fils en sacrifice. Si tes biens disparaissent, si tes enfants meurent soudainement et qu’une grave maladie te frappe, supporte tout avec patience, sans éloigner ton cœur de Dieu, comme Job. Si tes amis te quittent et que tu te retrouves encerclé par des ennemis, supporte tout sans murmures et avec l’espoir d’une aide prochaine de Dieu, comme le firent les apôtres. Si on te mène au supplice pour le Christ, sois reconnaissant à Dieu pour un tel honneur, comme des milliers d’hommes et femmes martyrs chrétiens. On ne te demande pas de faire quelque chose que nul avant toi n’a accompli, mais de suivre les nombreux exemples laissés par d’autres qui ont mis en œuvre la volonté du Christ, apôtres, saints, confesseurs et martyrs. Il faut aussi savoir qu’en recherchant notre crucifixion sur la croix, le Seigneur ne cherche que la crucifixion du vieil homme, plein de mauvaises habitudes et au service du péché ; par cette crucifixion, le vieil homme proche des animaux qui est en nous, se trouve mis à mort, et un homme nouveau, à l’image de Dieu et immortel, retrouve vie. Comme le dit l’Apôtre : notre vieil homme a été crucifié […] afin que nous cessions d’être asservis au péché (Rm 6, 6). La croix est lourde à porter au vieil homme de chair, avec ses passions et ses convoitises (Ga 5, 24), mais elle n’est pas lourde à l’homme spirituel. Le langage de la croix, en effet, est folie pour ceux qui se perdent, mais pour ceux qui se sauvent, pour nous, il est puissance de Dieu (1 Co 1, 18). C’est pourquoi nous faisons gloire de la Croix du Christ, et faisons gloire de notre croix pour le Christ. Le Seigneur ne nous demande pas de prendre Sa Croix, mais la nôtre. Sa Croix est la plus lourde. Il n’a pas été crucifié sur la Croix à cause de Ses péchés, mais des nôtres ; c’est pourquoi Sa Croix est la plus lourde. Nous sommes crucifiés à cause de nos propres péchés ; c’est pourquoi notre croix est plus légère. Et quand nous souffrons beaucoup, nous ne devons pas dire que nous souffrons trop, outre mesure. Le Seigneur est vivant, Il connaît la mesure de nos souffrances et ne permet pas que nous souffrions plus que ce que nous pouvons supporter. La mesure de nos souffrances n’est pas moins déterminée et précisée que la mesure entre le jour et la nuit, ou celle du mouvement des étoiles. Plus nos souffrances augmentent, plus notre croix devient lourde, plus la puissance de Dieu augmente, comme le dit l’apôtre Paul : De même en effet que les souffrances du Christ abondent pour nous, ainsi, par le Christ, abonde aussi notre consolation (2 Co 1,5).

Avant tout, notre grande consolation est dans le fait que le Seigneur nous appelle à venir à Sa suite. Qu’il me suive! dit le Seigneur. Pourquoi le Seigneur appelle-t-Il ainsi ceux qui se chargent de leur croix ? La première raison tient à Sa volonté qu’ils ne tombent pas et ne soient écrasés sous la croix. Telle est hélas la faiblesse de l’être humain : même pour l’homme le plus robuste, la croix la plus légère est trop lourde s’il la porte sans aide céleste. Regardez comment les gens désespérés deviennent incrédules à la suite de la plus petite secousse ! Comme ils se révoltent contre le ciel et la terre après la moindre piqûre d’une aiguille ! Comme ils se balancent, désemparés, à gauche et à droite en quête d’un appui et d’une protection dans le néant de ce monde, tout en pensant que le monde ne peut leur fournir ni appui ni protection et que le monde entier est un néant désespéré ! C’est pourquoi le Seigneur nous appelle à venir à Sa suite. Car ce n’est qu’en Le suivant que nous pourrons nous tenir au pied de notre croix. C’est en Lui que nous trouverons force, courage et réconfort. Pour nous, Il sera la lumière sur une route sombre, la santé dans la maladie, un ami dans la solitude, une joie dans la souffrance et une richesse dans la misère. Dans le cas d’un malade souffrant de douleurs physiques, on laisse une veilleuse brûler toute la nuit. Dans la nuit de notre existence, nous avons besoin de la lumière inextinguible du Christ, qui allégera nos souffrances et nous permettra de garder l’espoir de voir l’aube poindre.

La deuxième raison pour laquelle le Seigneur nous demande de Le suivre, aussi importante que la première, concerne le but du renoncement volontaire à soi et de l’acceptation de se charger de la croix. Nombreux furent ceux qui avaient en apparence renoncé à eux-mêmes, afin de se mettre en avant encore plus dans ce monde. Nombreux furent ceux qui se sont infligés des efforts et des labeurs innombrables dans le seul but d’être admirés et glorifiés par les gens. Nombreux furent ceux qui ont agi et continuent d’agir ainsi, en général au milieu de peuples païens, afin d’acquérir une réputation de mages ou de sorciers, par ambition personnelle et volonté de tirer un profit matériel. Il ne s’agit nullement d’un renoncement à soi, mais de promotion personnelle ; une telle croix ne conduit pas à la résurrection et au salut, mais à la déchéance totale et à la soumission au diable. Cependant, celui qui marche avec sa croix à la suite du Christ, est affranchi de tout orgueil, de toute volonté de dominer les autres et de tout désir de gloire mondiale et de profit. De même qu’un malade absorbe un médicament amer, non pour montrer qu’il est capable d’avaler un médicament aussi amer, mais dans le but de guérir, de même un chrétien véritable renonce à lui-même, c’est-à-dire exècre son être malade, prend sa croix sur lui, comme un remède amer mais salvateur, puis part à la suite du Christ, son Médecin et Sauveur, non pour que les hommes le louent et le glorifient, mais pour sauver son âme de la folie mortelle dans cette vie et du feu qui ronge dans l’autre.

Qui veut en effet sauver sa vie la perdra, mais qui perdra sa vie à cause de moi et de l’Evangile la sauvera (Mc 8, 36). Voilà des paroles sévères et inexorables! Voilà un feu qui veut consumer le vieil homme jusqu’à la racine, même avec la racine ! Le Christ Seigneur n’est pas venu uniquement pour améliorer le monde, mais pour le transformer, le régénérer: pour jeter le vieux fer dans le feu et en forger un nouveau. Il n’est pas un réparateur, mais un Créateur. Il n’est pas un raccommodeur, mais un tisserand. Celui qui veut conserver un vieil arbre vermoulu le perdra. Il pourra faire tous les efforts qu’il voudra autour de l’arbre — l’arroser, le nettoyer, l’enclore, le protéger — les vers s’attaqueront à l’arbre de l’intérieur et l’arbre pourrira et tombera. Celui qui coupe un arbre vermoulu et le jette avec les vers dans le feu, puis s’occupe des jeunes pousses en les protégeant des vers, pourra conserver l’arbre. Celui qui veut préserver sa vieille âme d’Adam rongée et pourrie par le péché, la perdra ; car Dieu ne permettra pas qu’une telle âme se présente devant Lui, et tout ce qui ne se présente pas devant Lui sera inexistant. Mais celui qui a perdu cette vieille âme, sauvera son âme nouvelle, née de nouveau de l’Esprit (Jn 3, 6) et mariée au Christ. L’âme constitue en fait notre vie et c’est pourquoi l’Écriture Sainte dit: Qui veut en effet sauver sa vie la perdra, mais qui perdra sa vie à cause de moi et de l’Evangile la sauvera. Car celui qui veut conserver sa vie de mortel à tout prix, perdra les deux vies : la mortelle et l’immortelle; la première parce que, même s’il a réussi à prolonger sa vie terrestre, il finira quand même par la perdre dans la mort, et l’immortelle parce qu’il ne s’en sera pas soucié et n’aura pas fait d’effort. En revanche, celui qui s’efforce d’acquérir la vie immortelle à travers le Christ, y aura accès et la gardera dans l’éternité, bien qu’il eût perdu la vie terrestre et temporelle. Cette vie terrestre et temporelle, l’homme peut la perdre à cause du Christ et de l’Évangile, ou quand il se sacrifie au moment nécessaire et meurt en martyr pour le Christ et Son saint Évangile, ou quand il se met à mépriser toute son existence en tant que pécheur et indigne et s’offre de tout son cœur, de toute son âme et de toutes ses forces au Christ, en se mettant à Son service, lui donnant tout et attendant tout de Lui. On peut perdre son âme, c’est-à-dire sa vie, soit en se suicidant, soit en se sacrifiant pour une cause injuste, dans une querelle ou dans une dispute. Un tel homme ne pourra pas conserver son âme, car l’Évangile dit : à cause de moi et de l’Evangile. Seuls le Christ et l’Évangile sont incomparablement meilleurs que notre âme. C’est la plus grande richesse dans le temps et dans l’éternité, et nul homme ne doit hésiter à sacrifier tout à cause de ce trésor incorruptible. Mais pourquoi le Seigneur ajoute-t-Il: et de l’Evangile? N’est-il pas suffisant de dire: à cause de moi ? Non, ce n’est pas suffisant. Le Seigneur dit à cause de moi et de l’Evangile, afin d’élargir ainsi les raisons de mourir personnellement et de vivre en Dieu et d’augmenter de nouveau le nombre de ceux qui sont sauvés. Est donc sauvé celui qui perd sa vie pour le Christ vivant et immortel. Est également sauvé celui qui perd sa vie à cause des œuvres du Christ dans le monde et de Son saint enseignement. Enfin, est sauvé celui qui perd la vie à cause d’un seul commandement du Christ ou d’une seule de Ses paroles. Le Seigneur est Celui qui a constitué la vie; celui qui se sacrifie pour l’auteur de la constitution de la vie s’est sacrifié aussi pour Sa constitution, et à l’inverse, celui qui se sacrifie pour Sa constitution, s’est sacrifié pour Lui. En s’identifiant à Son œuvre et à Son enseignement, le Seigneur élargit ainsi la possibilité de salut d’un grand nombre.

Que sert donc à l’homme de gagner le monde entier, s’il ruine sa propre vie ? Et que peut donner l’homme en échange de sa propre vie (Mc 8,36-37) ? Ces mots éclairent beaucoup les paroles précédentes. Ils montrent que le Seigneur apprécie l’âme humaine plus que le monde entier. On voit ainsi quelle âme l’homme doit perdre afin de conserver l’âme : une âme dégradée, plongée dans le monde, encombrée par le monde et prisonnière de lui. Si l’homme perd une telle âme, il sauvera son âme véritable ; s’il rejette la vie mensongère, il gagnera sa vie véritable.

A quoi sert de gagner le monde entier, quand le monde est destiné à la déchéance et à abîmer l’âme, qui est destinée à l’immortalité ? Le monde approche de sa fin, et sera finalement rejeté comme un vêtement usé qui a fait son temps. Les âmes véritables, les âmes amies du Christ, s’envoleront alors vers le royaume de la jeunesse éternelle. La fin du monde est le début de la nouvelle vie de l’âme. Quelle est l’utilité du monde entier pour l’homme, alors qu’il doit bientôt quitter ce monde et que le monde entier doit, dans un temps qui n’est pas lointain, se séparer de l’être et s’évanouir comme un rêve qui s’est achevé? Quel secours attendre d’un mortel désemparé? Et quelle rançon donner pour son âme? Même si le monde entier était à lui, Dieu ne recevrait pas le monde à la place de l’âme. Mais le monde aussi n’appartient pas à l’homme, mais à Dieu; Dieu l’a créé et donné à l’âme pour un usage temporaire en vue d’un bien supérieur, plus élevé et plus précieux que le monde. Le don principal accordé par Dieu à l’homme est une âme à l’image de Dieu. Ce don principal, Dieu en cherchera la restitution le moment venu. Or, rien ne peut être restitué à Dieu à la place de l’âme. L’âme est le souverain, tout le reste est asservi. Dieu ne recevra pas un esclave à la place du souverain, ni rien de temporel à la place de l’immortel. Or, quelle rançon donnera le pécheur pour son âme ? Pendant qu’il est encore dans son corps en ce monde, il s’enthousiasme pour les nombreuses valeurs du monde ; mais quand il se sépare de son corps, il se rend compte — pourvu qu’il ne soit pas trop tard ! — qu’en dehors de Dieu et de l’âme, il n’existe pas d’autres valeurs. Alors, ne lui viendra à l’esprit, aucune idée de rançon ni de remplacement de l’âme. Ah, comme est effrayante la position d’une âme pécheresse quand sont rompus tous ses liens avec le monde et Dieu, et quelle se retrouve nue et misérable, très misérable, dans le monde spirituel ! Qui appeler au secours ? Quel nom invoquer ? À quel pan de manteau s’accrocher quand on tombe dans un puits sans fond — quand on tombe éternellement dans un puits sans fond ? Bienheureux soient donc ceux qui, au cours de cette vie, se sont appuyés sur le Christ, qui ont invoqué Son nom jour et nuit, de façon indissociable de leur respiration et de leurs battements de cœur. Au-dessus de l’abîme, ils sauront qui appeler au secours. Ils sauront quel nom invoquer. Ils sauront à quel pan de manteau s’accrocher. En vérité, ils seront hors de danger, sous l’aile du Seigneur bien-aimé.

Mais voici la crainte principale de tous ceux qui dans cette vie, n’ont pas peur du péché — le Seigneur dit: Car celui qui aura rougi de moi et de mes paroles dans cette génération adultère et pécheresse, le Fils de l’homme aussi rougira de lui, quand il viendra dans la gloire de Son père avec les saints anges (Mc 8, 38). Entendez cela, vous tous les fidèles, et ne comptez pas outre mesure sur la miséricorde divine. En vérité, la miséricorde divine ne se répandra que dans cette vie sur les blasphémateurs non repentis, mais au Jugement Dernier la justice remplacera la miséricorde. Entendez cela, vous tous qui vous rapprochez chaque jour de la mort inévitable, entendez cela et frémissez dans l’âme et dans le cœur. Ces mots n’ont pas été prononcés par votre ennemi, mais par votre plus grand ami. La même bouche qui, sur la Croix, a pardonné à Ses adversaires, a prononcé aussi ces paroles terribles mais justes. Celui qui aura eu honte du Christ dans ce monde, le Christ le rendra honteux à la fin de ce monde. Celui qui aura eu honte du Christ devant les pécheurs, le Christ le rendra honteux devant les saints anges. Homme, de quoi te glorifieras-tu si tu as honte du Christ? Si tu as honte de la vie, tu te glorifieras de la mort! Au lieu de la vérité, c’est du mensonge que tu te glorifieras ! Au lieu de la miséricorde, c’est de la malveillance que tu te glorifieras ! Au lieu de la justice, c’est de l’injustice que tu te glorifieras ! Au lieu du martyre sur la Croix, c’est de la monstruosité des idoles que tu te glorifieras ! Au lieu de l’immortalité, c’est de la puanteur sépulcrale de la pourriture de la mort que tu te glorifieras ! Et devant qui enfin aurais-tu honte du Christ ? Est-ce devant un meilleur que Lui ? Non, parce qu’il n’existe pas de meilleur que Lui. Cela signifie que tu as honte du Christ devant quelqu’un de pire que Lui. Mais est-ce qu’un fils a honte de son père devant un ours, ou une fille de sa mère devant un renard? Pourquoi donc aurais-tu honte du Meilleur devant un maléfique, du plus Pur devant un impur, du plus Puissant devant un futile, du plus Sage devant un obtus? Pourquoi aurais-tu honte du Seigneur majestueux devant le genre humain adultère et pécheur? Est-ce parce que ce genre humain ne cesse de s’agiter devant tes yeux, tandis que le Seigneur n’est pas visible ? Mais dans peu de temps, le Seigneur va apparaître en gloire, sur des nuées d’anges innombrables, et le genre humain va s’évanouir devant Ses pieds comme la poussière devant un vent puissant. En vérité, tu n’auras pas alors honte du Seigneur de gloire mais de toi-même, mais cette honte te sera inutile. Il vaut donc mieux avoir honte maintenant tant que la honte peut aider, avoir honte de tout devant le Christ et non du Christ devant tous. Pourquoi le Seigneur dit-Il: de moi et de mes paroles ? Celui qui aura rougi de moi, signifie : qui doute de ma divinité et de mon incarnation divine du sein de la Très Sainte Mère de Dieu, de mon martyr sur la Croix, de ma résurrection, et qui a honte de ma pauvreté dans ce monde et de mon amour pour les pécheurs. Qui a honte de mes paroles signifie: qui doute de l’Évangile, qui renie mon enseignement, qui travestit mon enseignement et à travers l’hérésie introduit l’agitation et la discorde parmi les fidèles, qui s’enorgueillit de ma Révélation et s’efforce de la remplacer par une autre, la sienne, ou qui cache intentionnellement et passe sous silence mes paroles prononcées devant les forts et les puissants de ce monde, ayant honte de moi et peur pour lui. Les paroles du Christ sont un testament vivifiant pour le monde, de même que Ses Souffrances, Son corps et Son sang. Le Seigneur ne dissocie pas Ses paroles de Lui-même, ni ne leur accorde moins d’importance qu’à Sa personne. Sa parole est inséparable de Lui. Sa parole a autant de force que Sa personne. C’est pourquoi II a dit à Ses disciples: Déjà vous êtes purs grâce à la parole que je vous ai dite (Jn 15, 3). C’est avec Sa parole qu’il purifiait les âmes, guérissait les malades, pourchassait les esprits, ressuscitait les morts. Sa parole est créatrice, purificatrice, source de vie. En quoi est-ce d’ailleurs miraculeux quand on dit dans l’Évangile : et le Verbe était Dieu (Jn 1,1)?

Cette génération est appelée adultère au sens large par le Seigneur, à l’instar des anciens prophètes qui appelaient adultère, le fait de vénérer d’autres divinités (Ez 23, 37). Commet un adultère celui qui oublie son épouse et part avec une autre, mais aussi celui qui oublie le Dieu vivant et commence à vénérer le monde créé. Celui qui renonce à la foi dans le Seigneur et se met à croire dans les hommes, qui abandonne son amour pour Dieu et le déplace vers les hommes et les choses, commet un tel adultère. En un mot, tous les péchés par lesquels ton âme s’éloigne de Dieu pour s’attacher à quelqu’un ou à quelque chose en dehors de Dieu, peuvent être regroupés sous le terme général d’adultère, car ils possèdent toutes les caractéristiques de l’adultère commis par un homme ou une femme. Par conséquent, celui qui fait honte au Christ Seigneur, fiancé de l’âme humaine, ressemble en vérité à la fiancée qui, devant des hommes dévergondés, fait honte à son fiancé. Le Seigneur ne qualifie pas seulement cette génération de pécheresse, mais à!adultère et pécheresse. Pourquoi? Pour dénoncer tout particulièrement l’adultère. Ce terme désigne ici les péchés les plus graves, toxiques et mortels, qui dissuadent l’homme de suivre le Christ, de faire preuve d’abnégation, de porter la croix et de se régénérer.

Mais voici la fin originale de l’évangile d’aujourd’hui : Et il leur disait: «En vérité je vous le dis, il en est d’ici présents qui ne goûteront pas la mort avant d’avoir vu le Royaume des cieux venu avec puissance» (Mc 9, 1). On pourrait dire à première vue que ces mots n’ont pas de rapport avec ce qui a été évoqué précédemment. Cependant ce lien est évident et la conclusion est admirable. Le Seigneur ne veut pas quitter Ses fidèles sans réconfort, en les invitant à prendre leur croix, à renoncer jusqu’à leur âme, tout en les menaçant d’un châtiment terrible s’ils avaient honte de Lui et de Ses paroles. Le Seigneur installe maintenant un arc-en-ciel dans le ciel, après la tempête. Il se hâte d’annoncer leur récompense à ceux qui Lui obéissent et Le suivent avec leur croix. Cette récompense parviendra à certains, même avant la fin du monde et du Jugement Dernier, voire même avant la fin de leur vie sur terre. Ils ne goûteront pas à la mort avant d’avoir vu le Royaume des Cieux venu avec puissance. Comme le Seigneur est très sage dans Ses homélies ! Il ne parle jamais de condamnation, ne mentionnant pas non plus la récompense ; Il ne conduit pas les hommes sur un chemin épineux sans mentionner la joie au bout du chemin; Il ne profère pas de menaces sans évoquer de réconfort. Il ne laisse pas le ciel encombré de nuages sombres sans montrer peu après l’éclat du soleil et la beauté de l’arc-en-ciel.

Le Seigneur qui s’exprime devant une multitude de gens et Ses disciples, dit : il en est d’ici présents qui ne goûteront pas la mort avant d’avoir vu le Royaume des Cieux venu avec puissance} A qui fait-Il allusion? En premier lieu, à tous ceux qui auront respecté Son commandement de porter la croix et faire don de soi. Ils ressentiront sur eux-mêmes, dès cette vie, la force du Royaume de Dieu. L’Esprit de Dieu descendra sur eux, les purifiera, les éclairera et leur ouvrira les portes des mystères célestes, comme ce fut le cas avec les apôtres et l’archidiacre Étienne. Les apôtres n’ont-ils pas vu, au Cinquantième jour, le Royaume de Dieu dans sa puissance, quand la puissance leur fut envoyée d’en-haut? Tout rempli de l’Esprit Saint, Etienne fixa son regard vers le ciel; il vit alors la gloire de Dieu (Ac 7,55). Et l’évangéliste Jean n’a-t-il pas vu le Royaume de Dieu avant sa mort physique ? Et l’apôtre Paul ne s’est-il pas élevé au troisième ciel avant de goûter à la mort? Mais laissons de côté les apôtres. Qui sait combien nombreux furent ceux qui, tout en écoutant ce sermon du Christ, ont ressenti la force de l’Esprit Saint et vu le Royaume de Dieu, avant de quitter ce monde ?

Mais, outre cette interprétation-ci de ces paroles du Christ, quelques saints commentateurs de l’Évangile donnent aussi une autre analyse de ce texte. En fait, ils rattachent ces paroles du Sauveur à trois de Ses disciples, Pierre, Jacques et Jean, qui peu après ce sermon, ont vu au Mont-Thabor, la Transfiguration du Seigneur aux côtés de Moïse et d’Elie. Il est indubitable que cette interprétation est correcte, mais elle n’exclut pas la première. Ces trois apôtres ont véritablement vu le Royaume de Dieu en puissance au Mont-Thabor, où le Seigneur Jésus est apparu dans l’éclat de Sa gloire céleste, et où, venus de l’autre monde, sont apparus visibles Moïse et Elie, chacun d’eux placé d’un côté du Seigneur en gloire. Mais il ne faut nullement penser que cela soit le seul cas où des hommes mortels ont vu le Royaume de Dieu apparaître dans sa puissance. L’épisode du Thabor est véritablement majestueux et à sa manière exceptionnel, mais ce cas n’exclut pas les innombrables autres cas où des hommes mortels ont vu dans cette vie, bien que d’une autre façon, le Royaume de Dieu dans sa puissance et sa gloire.

Si nous le voulons, nous aussi pouvons voir le Royaume de Dieu venir dans sa puissance, avant de goûter à la mort. L’évangile de ce jour dit clairement à quelles conditions cela peut être révélé. Prenons de notre plein gré notre croix et partons à la suite du Seigneur.

Prenons soin de perdre notre âme ancienne, notre vie pécheresse, et apprenons qu’il est plus important pour l’homme de sauver son âme que de conquérir le monde entier. Ainsi nous aussi, nous nous rendrons dignes, avec la miséricorde de Dieu, de voir le Royaume de Dieu, grand en force et incomparable en gloire, où les anges avec les saints, glorifient nuit et jour le Dieu vivant, Père et Fils et Saint-Esprit, Trinité unique et indissociable, maintenant et toujours, de tout temps et de toute éternité. Amen.