(Mt 1,18-25)

 

Quiconque s’approche avec obéissance et humilité du Seigneur Jésus- Christ, n’aura jamais plus envie de se séparer de Lui.

Les premiers exercices des recrues pour l’armée du Christ sont des exercices d’obéissance et d’humilité.

C’est dans l’obéissance et l’humilité que commence le monde nouveau, la création nouvelle, l’humanité nouvelle. Le monde ancien a enfreint l’obéissance à Dieu et l’humilité devant Dieu, détruisant ainsi le pont existant entre la terre et le ciel. Les instruments spirituels nécessaires à la reconstruction de ce pont sont en premier lieu, l’obéissance et l’humilité.

Tant qu’Adam était riche de l’obéissance et de l’humilité, il pouvait à peine faire la différence entre son esprit et l’esprit de Dieu, entre sa volonté et la volonté de Dieu, entre ses pensées et les pensées de Dieu. Il ne pouvait rien ressentir, désirer ou penser qui ne fut en Dieu et de Dieu. Comme les anges de Dieu, Adam se tenait dans le voisinage immédiat de Dieu, et c’est dans cette proximité immédiate qu’il voyait la source de la lumière, de la sagesse et de l’amour. Vivant au sein du soleil, il n’avait pas besoin d’allumer sa propre bougie ; au soleil, une telle bougie n’aurait ni brûlé ni éclairé.

Mais quand Adam manqua à l’obéissance et perdit l’humilité — deux vertus qu’on perd ou qu’on acquiert simultanément — alors sa relation immédiate avec Dieu fut rompue, le pont fut détruit, et il tomba dans une obscurité et une humidité terribles, où il ne pouvait s’éclairer qu’avec sa propre bougie, que la miséricorde de Dieu lui accorda au moment où il fut expulsé du paradis par la justice divine. Alors il se mit à faire une différence entre lui-même et Dieu, entre sa volonté et celle de Dieu, entre ses sentiments et ceux de Dieu, entre ses pensées et celles de Dieu ; non seulement il commença à se rendre compte de cette différence, mais ce n’est que de temps à autre et à peine qu’il fut capable de remarquer sa similitude avec Dieu.

Hélas, celui que sa désobéissance et son orgueil précipitèrent dans un tel abîme, fut celui qui avait été à l’origine créé à l’image de la Sainte et Divine Trinité. Hélas, nous sommes tous des descendants d’Adam, tous de petites pousses issues du cèdre cassé qui se dressait jadis majestueusement au-dessus de toutes les créations divines au paradis, de petites pousses envahies par de hautes mauvaises herbes d’une nature cruelle, qui est descendue comme un rideau entre nous et la source de l’amour immortel.

Regardez seulement comment, comme par un coup de baguette magique, la désobéissance et l’orgueil de l’ancêtre du genre humain modifient tout à coup toute la création autour de lui ; il se retrouve alors encerclé par toute une armée de désobéissants et d’orgueilleux.

Tant qu’Adam était obéissant et humble devant son Créateur, tout son environnement respirait l’obéissance et l’humilité. Mais quel changement de scène en un instant ! Au moment où Adam chuta, il ne fut plus entouré que d’êtres désobéissants. A ses côtés se tient la désobéissante Eve. Il y a aussi le tenant principal de la désobéissance et de l’orgueil — l’esprit de désobéissance, Satan. Il y a aussi toute la nature, désobéissante, rebelle et folle. Les fruits qui jusque-là fondaient délicieusement dans la bouche de l’homme commencent à l’agresser par leur goût amer. L’herbe qui ondulait comme la soie sous ses pieds se met à le griffer comme du verre. Les fleurs qui se réjouissaient quand leur seigneur les reniflait, se mettent à se recouvrir de ronces, comme pour le repousser. Les bêtes sauvages qui venaient câliner comme des agneaux autour de lui, commencent à se ruer de toutes leurs dents sur lui, les yeux rouges de colère. Tout revêt une attitude turbulente envers Adam. Alors celui qui était le plus riche au sein de toute la nature créée se sentit le plus pauvre. Vêtu jusque-là de la gloire des archanges, il se sentait maintenant humilié, isolé et nu ; tellement nu qu’il fut obligé d’emprunter à la nature de quoi couvrir sa nudité, à la fois charnelle et spirituelle. Pour son corps, il eut recours à la peau des bêtes et aux feuilles des arbres, alors que pour son esprit, il se mit à emprunter à toutes choses — aux choses ! — la connaissance et la raison. Celui qui jusque-là buvait à la source abondante de la vie, se trouvait maintenant dans l’obligation de marcher avec le bétail, de patauger dans la boue et de boire à la suite des animaux…

Regardez maintenant le Seigneur Christ et Son environnement. Tout y est obéissance et humilité ! L’archange Gabriel, représentant de l’obéissance et de l’humilité angéliques; la Vierge Marie — obéissance et humilité; Joseph — obéissance et humilité; les bergers — obéissance et humilité ; les sages venus d’Orient — obéissance et humilité ; les étoiles du ciel — obéissance et humilité. Obéissantes sont les tempêtes, obéissants les vents, obéissants la terre et le soleil, obéissants les hommes, obéissant le bétail, obéissant le tombeau lui-même. Tout est obéissant au Fils de Dieu, Nouvel Adam, et tout s’apaise devant Lui, car Lui-même est infiniment obéissant à Son Père et humble devant Lui.

On sait qu’à côté des nombreux produits de la terre que l’homme a . semés et dont il a pris soin, naissent d’autres produits qui n’ont pas été semés et dont nul n’a pris soin. Il en est de même des vertus : si on cultive assidûment l’obéissance et l’humilité dans son âme, on verra se développer à leurs côtés toute une gerbe d’autres vertus. L’une des premières est la simplicité, intérieure et extérieure. L’obéissante et humble Vierge Marie était parée simultanément de simplicité virginale. Il en était de même pour le juste Joseph, comme pour les apôtres et les évangélistes. Voyez seulement avec quelle simplicité exemplaire les évangélistes décrivent les plus grands événements de l’histoire du salut du genre humain, de l’histoire universelle ! Peut-on seulement imaginer avec quel luxuriance et quelle affectation un écrivain aurait décrit, par exemple, la résurrection de Lazare, s’il avait pu assister à un tel événement ? Ou à quelle phraséologie ou à quelle dramaturgie boursouflée il aurait eu recours pour décrire tout ce qui s’était passé dans l’âme de l’homme simple, obéissant et humble qu’était Joseph au moment où il apprit que sa protégée et fiancée était enceinte? Tout cela est décrit dans l’Evangile de ce jour en quelques simples phrases : Or telle fut la genèse de Jésus-Christ. Marie, Sa mère, était fiancée à Joseph: or, avant qu’ils eussent mené vie commune, elle se trouva enceinte par le fait de l’Esprit Saint. (Mt 1, 18). Auparavant, l’évangéliste avait retracé l’ascendance du Seigneur Jésus, ou plutôt l’ascendance du juste Joseph, de la tribu de Juda et de la lignée de David. Dans cette généalogie, l’évangéliste avait énuméré des hommes nés d’hommes par la voie et de façon naturelles, à l’instar de tous les hommes mortels nés dans ce monde. Soudain il se met à décrire la naissance du Seigneur et dit: Or tellefut la genèse de Jésus-Christ, comme pour montrer le caractère extraordinaire et surnaturel de Sa naissance, qui se distingue complètement de la manière dont naquirent tous les ancêtres de Joseph qui viennent d’être énumérés. Marie, Sa mère, était fiancée à Joseph. Aux yeux du monde, ces fiançailles pouvaient être considérées comme le préambule à la vie conjugale; mais aux yeux de Marie et de Joseph, cela ne pouvait être le cas. Choisie par Dieu, la Vierge Marie était, suite au vœu de ses parents, depuis toujours dédiée à Dieu. Elle avait librement accepté un tel engagement de ses parents, comme l’attestent ses longues années de service au sein du temple de Jérusalem. S’il n’avait tenu qu’à elle, elle aurait sûrement vécu jusqu’à sa mort dans le temple, comme Anne, fille de Phanouel (Lc 2, 36-37), mais la loi prescrivait autre chose, et il fallait donc qu’il en fut ainsi. Elle se fiança à Joseph, non pour mener une vie conjugale, mais bien pour échapper au mariage. Toutes les particularités de ces fiançailles et de leur signification appartiennent à la tradition de l’Église. Si les hommes respectaient la tradition relative à la Mère de Dieu, au juste Joseph et à toutes les personnalités mentionnées dans l’Évangile autant qu’ils respectent les traditions, souvent les plus folles, concernant les monarques, les chefs militaires et les philosophes de ce monde, chacun comprendrait clairement le sens des fiançailles de la Très Sainte Vierge avec Joseph.

Or, avant qu’ils eussent mené vie commune. Ces mots ne signifient pas qu’ils ont été ensuite unis par les liens du mariage. L’évangéliste ne s’intéresse ici qu’à la naissance du Seigneur Jésus et à rien d’autre ; il n’utilise les mots ci-dessus que pour montrer que Sa naissance a eu lieu sans union entre le mari et la femme. C’est pourquoi il faut comprendre les paroles de l’évangéliste comme s’il avait écrit : et en dehors de toute union, elle se trouva enceinte par le fait de l’Esprit Saint. Ce n’est que du fait de l’Esprit Saint qu’a pu intervenir la conception, qui a abouti, au milieu du règne de l’esprit des ténèbres et du mal, à l’instauration du royaume de l’Esprit de lumière et d’amour. Comment aurait-Il pu accomplir Sa mission divine dans le monde, si Sa venue au monde avait eu lieu par les voies terrestres fermées par le péché et contaminées par la pourriture de la mort ? Dans ce cas, le vin nouveau aurait eu le goût des vieilles outres et Celui qui est venu pour sauver le monde, aurait eu besoin d’être sauvé. Seul un miracle pouvait sauver le monde, le miracle de Dieu ; telle était la conviction de tout le genre humain sur terre. Mais quand ce miracle de Dieu a eu lieu, il ne fallait pas douter, mais s’incliner devant lui et y chercher remède et salut pour soi. Comment réagit Joseph en apprenant la grossesse de la Vierge Marie?

Joseph, son mari, qui était un homme juste et ne voulait pas la dénoncer publiquement, résolut de la répudier sans bruit (Mt 1, 19). Il agit donc en obéissance à l’égard de la loi de Dieu. Il obéit à la volonté de Dieu, telle que la volonté divine avait été annoncée jusque-là au peuple d’Israël. Il se comporte avec humilité à l’égard de Dieu. Ne soyez pas trop sourcilleux en matière de justice, met en garde le très sage Salomon, dans le livre de la Sagesse, ce qui signifie qu’il ne faut pas se montrer trop pointilleux en matière de justice à l’égard de ceux qui ont fauté, mais se souvenir de ses propres faiblesses et péchés et veiller à adoucir dans la miséricorde les sentences judiciaires prononcées à l’égard des pécheurs. Inspiré par cet état d’esprit, Joseph ne songea nullement à livrer la Vierge Marie à un tribunal à cause de son péché supposé : il ne voulait pas la dénoncer publiquement et résolut de la répudier sans bruit. Un tel plan nous montre Joseph comme un homme exemplaire, exemplaire dans la justice et la miséricorde, tel qu’il avait pu être éduqué dans l’esprit de l’Ancien Testament. Chez lui, tout est simple et clair, comme cela pouvait être le cas dans le cœur d’un homme vivant dans la crainte de Dieu.

Mais à peine le juste Joseph avait-il conçu cette issue convenable à la situation délicate où il se trouvait que le ciel intervint soudain dans son projet, avec un commandement inattendu : Alors qu’il avait formé ce dessein, voici que l’Ange du Seigneur lui apparut en songe et lui dit: Joseph, fils de David, ne crains pas de prendre chez toi Marie, ta femme, car ce qui a été engendré en elle vient de l’Esprit Saint (Mt 1,20). L’Ange du Seigneur, qui avait annoncé auparavant à la Très Pure Vierge la venue au monde du Dieu-homme, se met maintenant à déblayer la route devant Lui et dégage les chemins qu’il va fouler. Le soupçon de Joseph est un obstacle sur Sa route, un obstacle très important et dangereux. Il faut donc l’écarter. Pour montrer comment il est facile aux forces célestes d’accomplir ce qui est difficile à faire pour les hommes, l’ange n’apparait pas à Joseph en public, mais en songe. En appelant Joseph, fils de David, l’ange veut à la fois l’honorer et le mettre en garde. Comme descendant du roi David, il doit se réjouir devant ce mystère divin plus que d’autres hommes, mais il doit aussi le comprendre mieux que d’autres. Comment se fait-il que l’ange appelle la Vierge sa femme: ne crains pas de prendre chez toi Marie, ta femme ? De la même façon que le Seigneur sur la Croix a dit à Sa mère : Femme, voici ton fils! puis à son disciple: Voici ta mère (Jn 19, 26-27). En vérité, le ciel est économe en paroles, et aucun mot superflu n’est prononcé. S’il n’avait pas dû dire ces paroles, l’ange les aurait-il dites ? Si cette désignation de Marie comme la femme de Joseph constitue une pierre d’achoppement pour certains infidèles, il forme une barrière de pureté contre les forces impures, car la parole de Dieu n’est pas entendue seulement par les hommes mais aussi par l’ensemble des mondes, les bons comme les mauvais. Celui qui voudrait pénétrer tous les mystères de Dieu, devrait posséder la vision de Dieu vis-à-vis de toute la création, visible et invisible. Ce qui a été engendré en elle vient de l’Esprit Saint. C’est une œuvre divine, non humaine. Il ne faut pas observer la nature, ni craindre la loi. Celui qui agit ici est plus grand que la nature et plus fort que la loi ; sans Lui, la nature n’aurait pas de vie, ni les lois leur force.

Le message de l’ange à Joseph montre clairement que la Vierge Marie ne lui avait dit mot de son entrevue avec le grand archange ; de même il apparaît quelle n’a nullement cherché à se justifier quand Joseph eut l’intention de la répudier. L’annonce de l’archange, comme tous les mystères célestes qui lui étaient progressivement révélés, elle les conservait avec soin, les méditant en son cœur (Lc 2,19 ; 2,51). Dans sa foi en Dieu et son obéissance à Dieu, elle ne craignait nulle humiliation devant le monde. « Si mes souffrances sont agréables à Dieu, pourquoi ne les supporterais-je pas?» disaient plus tard les martyrs chrétiens. Vivant constamment en prière et dans la pensée de Dieu, la Très Pure pouvait se dire : « si mon humiliation est agréable à Dieu, pourquoi ne le supporterai-je pas?» Pourvu que je sois droite devant le Seigneur, qui connaît les cœurs, le monde peut faire de moi ce qui lui plaît. Elle savait cependant que le monde entier ne pouvait rien lui faire, que Dieu n’aurait pas autorisé. Quelle conciliation apaisée devant le Seigneur vivant, et quel dévouement merveilleux devant Sa volonté ! De plus, quelle âme héroïque chez une tendre jeune fille ! Le secret du Seigneur est pour ceux qui Le craignent (Ps 25,14). Alors que des pécheresses, de nos jours comme de tout temps, font même appel à de faux témoins pour se défendre, la Vierge Marie qui n’a aucun homme comme témoin, mais le Dieu Très-Haut, ne se justifie pas, ne se trouble pas, mais se tait, elle se tait et attend que Dieu Lui-même la justifie à Son heure. Et Dieu se hâta de justifier celle qu’il avait élue. Le même ange qui lui avait révélé le grand mystère de sa conception, se hâte maintenant de prendre la parole à la place de la jeune fille silencieuse.

Après avoir expliqué à Joseph ce qui avait eu lieu, l’ange de Dieu va maintenant plus loin et lui explique ce qui va se produire : Elle enfantera un fils et tu l’appelleras du nom de Jésus car c’est Lui qui sauvera Son peuple de ses péchés (Mt 1,21). Il ne dit pas : elle t’enfantera un fils ; il dit simplement : elle enfantera ; car elle n’enfantera pas pour lui, mais pour le monde entier. L’ange recommande à Joseph de se comporter envers le Nouveau-né en véritable père, et c’est pourquoi il lui dit : tu l’appelleras du nom de Jésus, qui signifie le Sauveur ; aussi le reste de la phrase commence par « car » : car c’est Lui qui sauvera Son peuple de ses péchés.

L’archange est un véritable messager de Dieu. Il dit ce qu’il a appris de Dieu, il connaît véritablement Dieu. Il fait comme si la nature avec ses lois n’existait pas. Il ne connaît que la Toute-Puissance du Dieu vivant, comme Adam jadis. En disant: c’est Lui qui sauvera Son peuple de ses péchés, l’archange a préfiguré l’œuvre fondamentale du Christ. Le Christ va venir pour sauver les hommes non d’un mal subalterne, mais du mal principal, du péché, qui est la source de tout mal dans le monde. Il doit sauver l’arbre de l’humanité non d’une nuée de chenilles qui l’avait attaqué par hasard, mais de vers infiltrés dans ses racines, qui entraînent l’assèchement de l’arbre entier. Il ne vient pas pour sauver l’homme d’un autre homme, ni un peuple d’un autre peuple, mais tous les hommes et tous les peuples de l’emprise de Satan, le semeur et le seigneur du péché… Il vient en médecin immortel et général, devant lequel se trouvent les Hébreux et les Romains, les Grecs et les Egyptiens, et tous les peuples de la terre, malades et très malades, qui sont en train de s’assécher du fait d’un même microbe, le péché. Le Christ, plus tard, a parfaitement accompli ce que l’archange avait prédit. Tes péchés te sont par donnés ! telle était Sa parole victorieuse tout au long de Son activité terrestre parmi les hommes. En ces mots sont contenus le diagnostic de la maladie et le remède. Le péché, tel est le diagnostic de la maladie ; le pardon du péché, tel est le remède. Joseph fut le premier homme mortel de la Nouvelle Création, à avoir été digne d’apprendre le but véritable de la venue du Messie et la véritable nature de Son œuvre.

Ce que l’archange avait dit à Joseph était suffisant pour que celui-ci, dans son obéissance et selon le commandement direct de Dieu, renonçât à toute idée de répudiation de Marie. Le ciel ordonne, Joseph s’incline. Cependant le procédé habituel du ciel riétait pas de donner des ordres aux hommes sans faire appel à leur entendement et à leur libre-arbitre. Dès l’origine, Dieu avait tenu à ce que l’homme agisse comme un être libre. Car c’est dans la liberté, dans la libre autodétermination de l’homme que réside toute la magie de l’homme. Sans la liberté, l’homme ne serait qu’un habile produit mécanique fabriqué par Dieu, que Dieu aurait manipulé exclusivement selon Sa volonté et Sa force. De tels produits fabriqués par Dieu existent dans la nature ; mais Dieu a dévolu à l’homme une position particulière, lui accordant la liberté de se prononcer pour Dieu ou contre Dieu, pour la vie ou la mort. C’est une position très éminente, mais en même temps très périlleuse. C’est pourquoi Dieu ne donne pas à Adam le simple commandement : tu peux manger de tous les arbres du jardin, mais de l’arbre de la connaissance du bien et du mal, tu ne mangeras pas, mais II ajoute aussitôt: car le jour où tu en mangeras, tu mourras (Gn 2, 16-17). Avec ces derniers mots, Dieu donne une matière à son intelligence et un motif à l’exercice de sa volonté : ne pas goûter à l’arbre interdit, car le jour où tu en mangeras, tu mourras. L’archange procède de même avec Joseph. Après avoir ordonné à Joseph d’accueillir Marie et de ne pas la répudier, et lui avoir expliqué que le fruit de ses entrailles virginales était le fait de l’Esprit Saint, l’archange rappelle à Joseph la prophétie très claire du grand prophète : Voici, la jeunefille est enceinte, elle va enfanter un fils et elle Lui donnera le nom d’Emmanuel, ce qui signifie Dieu avec nous (Is 7,14).

Ce qui a été dit précédemment — tu L’appelleras du nom de Jésus — n’est pas en contradiction avec ce qui vient d’être dit : et elle Lui donnera le nom d’Emmanuel, ce qui signifie Dieu avec nous. Dans le premier cas, Joseph reçoit l’ordre de lui donner le nom de Jésus, c’est-à-dire le Sauveur, alors que dans le deuxième cas on affirme que l’Enfant sera appelé, par les hommes et les peuples, Emmanuel, c’est-à-dire Dieu avec nous. L’un et l’autre nom expriment, chacun à sa manière, le sens de la venue du Christ dans le monde et de Son action dans le monde. Il viendra en effet pour pardonner les péchés, pour remettre les péchés et sauver les hommes du péché, c’est pourquoi il sera appelé Sauveur — Jésus[1]. Qui peut remettre les péchés, sinon Dieu seul? (Mc 2, 7). Personne au monde; nul, au ciel et sur terre, n’a le droit et le pouvoir de remettre les péchés et de sauver du péché sinon Dieu seul. Car le péché est le ver principal de la maladie des hommes. Nul ne connaît l’horreur vertigineuse du péché comme Dieu, qui est sans péché ; nul ne peut arracher le ver à la racine comme Dieu. Et comme le Christ remettait les péchés, donnant ainsi la santé aux hommes, Il est vraiment Dieu parmi les hommes. Si on voulait établir un lien de causalité entre les noms, alors le nom d’Emmanuel viendrait avant celui de Jésus. Car pour que le Nouveau-né puisse accomplir Son rôle de Sauveur, Il doit être Emmanuel, c’est-à-dire qu’il doit venir au milieu de nous… L’ordre des noms importe peu cependant, que l’on dise : Emmanuel, donc Sauveur, ou bien Sauveur, car Emmanuel. En tout cas, le fait le plus évident est qu’il n’y a pas de salut pour le monde si Dieu n’y vient pas ; et que pour les hommes, il n’y a ni remède ni salut si Dieu n’est pas avec nous. Si Dieu n’est pas avec nous, non seulement comme une idée ou en songe, mais avec nous tels que nous sommes, avec une âme comme nous et un corps comme nous, dans la misère et la souffrance comme nous, et enfin, dans ce qui nous différencie le plus de Dieu, dans la mort comme nous. C’est pourquoi chaque religion qui enseigne que Dieu n’est pas venu dans la chair et qu’il ne peut venir en chair, est mensongère car elle représente Dieu comme impuissant et impitoyable ; elle Le représente comme une marâtre, non comme une mère. Elle Le représente impuissant, en prenant toujours soin de Le tenir à l’écart du combat le plus important, celui avec • Satan, le péché et la mort. Il faut enchaîner Satan, il faut arracher tout germe de péché des racines de l’âme humaine, il faut écraser l’aiguillon de la mort, il faut accomplir une tâche plus grande et plus lourde que de tenir le monde sur ses épaules. Notre Dieu a assumé ce combat, et de façon victorieuse. Les tenants d’autres religions craignent de voir, même en pensée, leurs dieux soutenir un tel combat, où leurs adversaires pourraient l’emporter… Seigneur, pardonne à ceux qui s’interrogent ainsi ! Tu n’aurais pas été le créateur miséricordieux du monde si Ta miséricorde ne ‘T’avait pas conduit à descendre au milieu de nous, si Tu t’étais contenté de contempler notre misère d’un lointain brumeux et indolore, sans jamais plonger un doigt froid dans notre brasier ni fouler de tes pas la grotte où des bêtes sauvages nous étranglent ? En vérité, Tu es descendu parmi nous plus bas encore qu’aucun amour humain l’exige ; Tu es né dans un corps afin de vivre avec les créatures charnelles et les sauver ; tu as communié au calice des souffrances de toutes tes créatures ; Tu n’as partagé avec personne le calice de cette communion amère, l’absorbant toi-même jusqu’à la dernière goutte. C’est pourquoi Tu es notre Sauveur, car Tu as été Dieu parmi nous ; Tu as été Dieu parmi nous, c’est pourquoi Tu as pu être notre Sauveur. Gloire à Toi, Christ Emmanuel !

Joseph s’est rendu compte de plus en plus clairement, avec crainte et tremblement, qu’un tissu était en train d’être tissé autour de lui, plus vaste que la lumière solaire et plus étendu que l’air; un tissu dont le Très-Haut Lui-même était le fondement et dont toutes les créatures constituaient la trame. Le rôle qui lui était attribué, au centre même de la fabrication de la Nouvelle Création, était de servir d’instrument de Dieu. Tant que l’homme ne sent pas qu’à travers lui Dieu accomplit Son œuvre, il demeure faible et chétif, indécis et plein de mépris pour lui-même. Mais quand l’homme sent que Dieu l’a pris dans Ses mains comme le forgeron prend le fer pour le forger, l’homme se sent à la fois fort et apaisé, précis dans ses actes et fier de son Dieu.

Quand Joseph s’éveilla de son songe, il fit ce que l’ange lui avait ordonné et prit de nouveau Marie chez lui, et il ne la connut pas jusqu’au jour où elle enfanta unfis, et il L’appela du nom de Jésus (Mt 1,25). Quand nous lisons le saint Evangile, il nous faut insuffler l’esprit de l’Évangile en nous, et non notre propre esprit dans l’Évangile. Quand il décrit le miracle de la naissance du Sauveur, l’évangéliste a pour but principal de montrer que cette naissance a eu lieu de façon miraculeuse. Il s’agit ici de la quatrième preuve de cet événement, que l’évangéliste Matthieu rapporte dans l’évangile de ce jour. Il a d’abord dit que la Vierge Marie était fiancée à Joseph ; puis il a indiqué quelle s’était trouvée enceinte par le fait de l’Esprit Saint; en troisième lieu, il a dit qu’un ange lui était apparu en songe lui annonçant sa grossesse comme miraculeuse et surnaturelle ; enfin, en quatrième lieu, il répète cette même pensée en disant que Joseph ne la connut pas jusqu’au jour où elle enfanta un fils, son premier-né. Il est clair comme le jour que l’évangéliste ne songe même pas à préciser que Joseph, après cette naissance, n’a pas eu de relation avec Marie. Ce qui n’avait pas eu lieu jusqu’au jour où elle enfanta un fils, n’a pas eu lieu après la naissance de son fils. Quand on dit de quelqu’un qu’il ne fait pas attention aux paroles du prêtre pendant un service liturgique, on ne veut pas dire que cette personne, à la fin de la Liturgie, fait attention aux paroles du prêtre. De même, quand on dit qu’un berger chante en gardant ses moutons, on ne veut pas dire qu’il ne chante pas quand les moutons ont cessé de paître. Le mot premier-né se rapporte toutefois exclusivement au Seigneur Jésus (Ps 89,27 ; 2 S 7,12-16; He 1, 5-6 ; Rm 8,29), qui est le premier-né parmi les rois et l’aîné d’une multitude de frères (Rm 8, 29), c’est-à-dire parmi les hommes sauvés et adoptés comme fils. Si le mot aîné (premier-né) était écrit avec une lettre majuscule, comme un nom propre, il n’y aurait aucune ambiguïté… Il faut précisément lire comme un nom propre : et elle enfanta un fils, son Premier-né. Le Seigneur Jésus est le Premier-né en tant que créateur du nouveau royaume, le nouvel Adam.

On dit que saint Amoun de Nitrie (fêté le 4 octobre) vécut dix-huit ans avec son épouse légitime sans avoir de relation charnelle avec elle. De même la sainte martyre Anastasie fut mariée de longues années à un sénateur romain nommé Publius sans avoir de rapport charnel avec lui. On ne cite ici que deux exemples parmi des milliers d’autres. Avec sa

virginité très pure, avant la nativité, pendant la nativité et après la nativité, la Vierge Marie a été à l’origine de l’existence virginale de milliers de jeunes filles et de jeunes garçons à travers l’histoire de l’Eglise. En prenant exemple sur sa virginité, de nombreuses femmes mariées ont mis fin à leur mariage pour se consacrer à la pureté virginale. En suivant son exemple, de nombreuses femmes profondément débauchées se sont arrachées à leur vie de débauche pour purifier leur âme souillée dans les larmes et la prière. Comment pourrait-on imaginer que la Très Pure Vierge, pilier et inspiratrice de la pureté et de la chasteté chrétiennes à travers les siècles, puisse être inférieure du point de vue de la virginité aux saintes Anastasie, Thècle, Barbara, Catherine, Parascève et à d’innombrables autres? Comment pourrait-on imaginer quelle, qui a porté en son sein son Seigneur dénué de toute passion, pût éprouver l’ombre d’une passion charnelle; elle, qui a porté et enfanté Dieu, «était vierge non seulement de corps mais aussi dans l’âme», a écrit saint Ambroise. Et la Bouche d’or[2], comparant l’Esprit Saint à une abeille, dit: «de même qu’une abeille ne veut pas entrer dans un récipient puant, de même le Saint-Esprit ne veut pas entrer dans une âme impure».

Mais cessons de parler de cela, car cela mérite moins de discours et plus d’émerveillement. Là où existent l’obéissance et l’humilité devant le Dieu vivant, existe la pureté. Le Seigneur guérit Ses serviteurs obéissants et humbles de toute passion et de tout vice terrestres. Consacrons-nous donc à la purification de notre conscience, de notre âme, de notre cœur et de notre esprit, afin de devenir, nous aussi, dignes de la force bienfaisante du Saint-Esprit; afin que la terre cesse de déverser ses semences sur notre personnalité intime, et que l’Esprit Saint insuffle en nous la vie nouvelle et l’homme nouveau, à l’image de notre Seigneur et Sauveur Jésus-Christ. Gloire et louange à Lui, avec le Père et le Saint-Esprit — Trinité une et indivise, à travers tous les temps et toute l’éternité. Amen.

[1] Jésus, en hébreu, signifie «Yahvé sauve» (NdE).

[2] Saint Jean Chrysostome (NdE).