(Mt 2,13-23)

Voici que le Seigneur, monté sur un nuage léger, vient en Égypte. Les faux dieux d’Egypte chancellent devant Lui (Is 19, 1). C’est ainsi que le grand Isaïe prophétise l’événement décrit dans l’Evangile de ce jour. Il s’agit de la fuite du Seigneur Jésus devant le glaive d’Hérode, de la fuite du Seigneur devant Ses serviteurs, de l’innocence devant la débauche, du fort devant les faibles.

Qui désigne-t-on sous l’aspect du nuage léger qui porte le Seigneur en Égypte ? C’est la Mère de Dieu. Elle était légère du fait de son absence de péché, de l’absence de malédiction, de son innocence sublime, de l’abondance de la grâce de Dieu. Corporelle, mais comme incorporelle ; un nuage, mais un nuage léger. Jadis, Dieu marchait devant Israël dans une colonne de nuée (Ex 13, 22), en sortant Son peuple d’Égypte et voici maintenant que Dieu marche sur un nuage léger vers l’Égypte, en fuyant le glaive de ce même peuple.

Pourquoi Celui-qui-donne-la vie fuit-Il devant un homme mortel? Ne pouvait-il pas y avoir une solution plus rapide et plus simple? Dieu, qui est le maître de la vie et de la mort, n’aurait-Il pu donner l’ordre à un ange de prendre l’âme du roi Hérode au lieu d’ordonner à Joseph de fuir devant Hérode en Égypte ? Dieu Tout-puissant aurait pu procéder ainsi, mais qu’aurait-Il accompli alors? Il aurait peut-être alors satisfait notre esprit humain et superficiel, mais II aurait porté atteinte au plan plein de sagesse de notre salut. Comment l’Évangile aurait-il révélé la terrible dépravation de la nature humaine à la suite du péché, comment se serait manifesté le besoin de salut du genre humain par l’action directe de Dieu, si Dieu avait déjoué le projet maléfique d’Hérode en le faisant mourir? Comment les aveugles les plus aveugles auraient-ils pu prendre clairement conscience du gouffre des péchés où l’humanité est tombée en s’éloignant du Dieu véritable en tant qu’Eclaireur de la route [de la vie], s’il ne s’était pas produit un événement où Dieu Lui-même fuit devant les hommes ?

Aussitôt après que les mages d’Orient, qui furent les premiers voyageurs lointains à venir jusqu’à Bethléem, eurent quitté cette ville, voici que l’ange du Seigneur apparut en songe à Joseph et lui dit: «Lève-toi, prends avec toi l’enfant et sa mère, et fuis en Egypte; et restes jusqu’à ce que je te dise. Car Hérode va rechercher l’enfant pour le faire périr (Mt 2, 13). Les anges de Dieu ne cessent de veiller et de garder l’Enfant divin, afin qu’aucun mal ne L’atteigne. Ceux qui L’ont servi depuis la création du monde au sein du royaume éternel, Le servent maintenant dans le royaume mortel. Ils sont infiniment émerveillés que le souverain immortel de la vie ait consenti à revêtir un corps mortel, exposé à des milliers de dangers, que le Roi se soit fait serviteur, prenant la forme d’esclave (Ph 2, 7). Voici que les anges viennent parmi les hommes, vivent près des hommes; or ils sont invisibles et incorporels pour nos sens. Quand ils se montrent aux hommes sous un aspect charnel, leur apparition dure peu de temps et leur enveloppe charnelle ne ressemble pas à notre corps terrestre, qui est susceptible d’être blessé ou tué. Cependant le Christ est né dans un véritable corps terrestre, que l’on peut blesser ou tuer. C’est pourquoi II fuit devant le glaive, pour bien montrer qu’il est un homme véritable et non un fantôme, comme le pensaient les hérétiques. Ainsi s’expliquent les interventions sans fin des anges, et leur veille vigilante, et la garde qu’ils assurent autour de l’Enfant sans défense.

Hérode va rechercher l’enfant pour le faire périr. L’ange parle au futur. Cela signifie qu’Hérode n’a encore rien entrepris de concret contre l’enfant qui vient de naître. Mais Hérode ne cesse d’avoir en son cœur la peur de l’Enfant et, en ses pensées, l’intention de Le tuer. Personne sur terre n’est au courant de l’intention que nourrit Hérode. Mais pour Dieu, les pensées des hommes sont un livre ouvert qu’il lit facilement et clairement. Seul Dieu sait ce qu’Hérode manigance contre Jésus. Il est le seul à pouvoir découvrir le secret enfermé dans l’esprit criminel d’Hérode. Il le révèle à Joseph par l’intermédiaire de Son ange, et Joseph obéit, prend l’enfant et sa Mère et s’enfuit en Egypte.

Afin que s’accomplisse ce que le Seigneur avait fait dire au prophète Osée: et d’Egypte j’appelai mon fils (Os 11,1). Bien entendu, cela ne s’est pas produit parce que le prophète Osée l’avait prédit, mais il l’avait prédit parce que son esprit visionnaire lui a fait voir que cela allait se produire.

Quand l’évangéliste utilise l’expression : pour que s’accomplît (Mt 2,15), il signifie la même chose que : et cela s’accomplit. Mais comme rien dans l’Écriture Sainte ne relève du hasard, ce n’est pas par hasard qu’on utilise telle ou telle expression. Il en est de même dans ce cas. La Providence veut ici mettre en relief ses prosélytes bien-aimés de l’Ancien Testament, les prophètes. La Providence veut nous enseigner quelle exauce les paroles prononcées par ceux qui lui sont agréables, comme ces derniers ont exaucé la parole de Dieu, la volonté de Dieu. Quand les hommes obéissent à Dieu, Dieu se montre obéissant à l’égard des hommes. Aucun mortel ne peut dépasser Dieu dans le service docile des hommes, dans la mesure où les hommes servent docilement Dieu. Ce que les prophètes ont annoncé par avance au sujet du Christ, c’est ce que Dieu Lui-même a dit. Ils n’ont fait que le recueillir auprès de Dieu et l’ont donné au monde. Mais ils ne se sont pas appropriés cela, ils n’ont pas dit que ce qu’ils avaient reçu de Dieu était à eux. C’est pourquoi Dieu accorde un prêt à Ses serviteurs fidèles. Et c’est pourquoi Dieu les célèbre maintenant, en inspirant l’évangéliste pour qu’il écrive : pour que ‘s’accomplisse ce que le prophète avait affirmé. C’est ainsi que les apôtres et les évangélistes écrivent habituellement dans l’ensemble du Nouveau Testament. Dieu est tout joyeux de rendre joyeux ceux qui Lui obéissent; c’est la gloire de Dieu que de célébrer Ses serviteurs humbles et fervents.

Prends avec toi l’enfant et sa mère, et fuis en Egypte, commande l’ange de Dieu à Joseph. Pourquoi si loin, en Égypte ? Et pourquoi précisément en Egypte? Pourquoi pas dans un pays plus proche comme la Syrie? Damas ne se trouve pas dans le royaume d’Hérode. Ou dans le pays des Moabites ? Ou dans une autre province voisine non soumise au pouvoir d’Hérode? L’Égypte est loin. De nos jours, le voyage en chemin de fer dure toute une journée entre Jérusalem et la frontière égyptienne, puis une demi-journée de la frontière jusqu’au Caire, où la Sainte Famille s’était installée selon la tradition. Et combien de jours furent nécessaires pour traverser le désert de sable, sans point d’eau, de Gaza jusqu’à l’isthme de Suez, c’est-à-dire jusqu’au canal actuel? On pourrait effectuer plusieurs aller-retour jusqu’en Syrie, pendant le temps mis par un marcheur pour arriver au Caire. Pourquoi Dieu n’a-t-Il pas délaissé la parole du prophète et mis le Sauveur à l’abri dans le voisinage immédiat de la Judée ? Était-Il obligé d’accomplir littéralement la parole de Son prophète ? Pourquoi a-t-Il permis que l’enfant Jésus et Sa Mère endurent un si long périple ?

Nous sommes si prompts dans nos raisonnements d’hommes et nos questions redondantes! Dans nos interrogations, nous oublions que le plan du salut humain est un plan de la Sainte Trinité elle-même et qu’il ne saurait y avoir d’erreurs dans un tel plan. En accomplissant la parole de Son prophète, Dieu ne réalise pas seulement la parole du prophète, mais Sa propre parole. En envoyant Jésus en Egypte, Dieu poursuit plusieurs objectifs, comme c’est toujours le cas avec chacune de Ses actions. Les hommes ont rarement plusieurs objectifs en vue quand ils exécutent une action, mais Dieu poursuit rarement un seul but en accomplissant une de Ses œuvres. On peut affirmer que, dans Sa sagesse infinie, Il poursuit plusieurs objectifs dans chacune de Ses actions. En envoyant Jésus en Egypte, Dieu a d’abord pour objectif de sauver la vie de Son Fils, de Le faire échapper au massacre qui va se produire peu après à Bethléem.

Mais Dieu poursuit aussi d’autres objectifs. Quand les fils de Jacob voulurent par jalousie tuer leur frère Joseph, ce dernier trouva refuge en Egypte. Maintenant, quand Hérode veut par jalousie tuer Jésus, Jésus trouve son salut en Egypte. Dieu souhaite ainsi redonner la même leçon au peuple entêté d’Israël. Tout en se vantant de leur pureté et de leur foi en un Dieu vivant, les Juifs se dépêchent, par jalousie, de tuer le plus pur des purs, mais II s’enfuit devant eux et trouve, comme Joseph jadis, un refuge sûr pour Son existence en Egypte, tellement haïe et méprisée par les Juifs. Voici que l’Egypte, haïe et méprisée, accueille sous son toit le Messie que l’orgueilleuse et « très sage » Jérusalem veut mettre à mort. Cette leçon avait été enseignée par Dieu aux Juifs, plus de mille ans auparavant, par l’intermédiaire du jeune et innocent Joseph. Il répète maintenant cette leçon, afin de montrer le caractère incorrigible du peuple juif. Dans l’Egypte débauchée, où les hommes idolâtrent les crocodiles, l’innocence et la pureté trouvent refuge pour échapper aux persécutions des habitants de Jérusalem, qui se flattent pourtant de croire dans le Dieu Très-haut. Et il en fut ainsi à l’époque de notre ancêtre Jacob comme au temps d’Hérode ! C’est ce que Dieu veut montrer au peuple d’Israël en cachant l’enfant Jésus en Egypte. C’est pourquoi II l’envoie en Egypte, et non à Damas ou dans une autre contrée.

Une autre comparaison pleine d’enseignement peut être tirée de la situation du vertueux Joseph et de celle du Seigneur Jésus. De même que Joseph le persécuté réussit, grâce à sa pureté et avec l’aide de Dieu, à nourrir l’Égypte et ses frères ennemis, de même Jésus le persécuté fut le nourricier qui apporta le pain de vie non seulement à l’Egypte mais aussi à Israël et au monde entier. Voilà que Jérusalem jette des pierres sur Lui, mais II reviendra en Son temps apporter du pain à Jérusalem.

Voici encore un autre enseignement. Jadis, le pharaon donna l’ordre de tuer tous les enfants mâles d’Israël. Mais celui que Dieu avait choisi pour être le chef du peuple d’Israël, c’est-à-dire Moïse, le pharaon non seulement ne fut pas en mesure de le tuer, mais il l’accueillit involontairement et sans le savoir à sa cour, où il le nourrit et l’éleva. Or maintenant, Hérode avait ordonné que tous les enfants de Bethléem fussent tués, afin que l’enfant Jésus fût ainsi tué ; mais Dieu avait décidé que Jésus serait le chef de Son peuple et Roi, et que Son règne n’aurait pas de fin. Or il advint que non seulement la main d’Hérode ne put atteindre celui quelle visait, mais qu’Hérode et toute la Jérusalem païenne devinrent poussière quand Jésus ressuscité fut célébré sur la terre comme au ciel comme le Roi des rois. Que cela nous enseigne que, quand nous nous réfugions dans la main de Dieu, aucune main d’homme ne peut nous atteindre.

Il y a encore une autre leçon. Dieu avait jadis envoyé le peuple d’Israël en Egypte, afin d’y trouver de la nourriture. Mais par la suite, Israël se montra ingrat et désobéissant ; il commença à renoncer à la pureté de la foi et se mit à adhérer au paganisme égyptien, à s’abandonner aux ténèbres égyptiennes et à la débauche. Dieu avait fait sortir Son peuple d’Egypte, lui donnant un chef dans la personne de Moïse et accomplissant des miracles innombrables sous les yeux de Son peuple. Dieu l’avait nourri et abreuvé dans le désert pendant quarante années, et tout au long de ces quarante années, le peuple avait bougonné contre Dieu, dans l’ingratitude et la désobéissance. Dieu avait conduit Son peuple vers la Terre Promise, Il avait dispersé tous ses ennemis, Il l’avait installé, Il lui avait apporté l’ordre, Il l’avait enrichi. Mais le peuple d’Israël n’avait cessé de bougonner contre Dieu, dans l’ingratitude et la désobéissance. Le Seigneur Jésus, au contraire, fuit sans aucun murmure à travers le désert vers l’Egypte, vit misérablement en pays étranger, revient à travers le désert vers Israël, sans murmurer la moindre parole, sans une seule pensée ou protestation à l’encontre de Son Père céleste. Lui-même, Sa très sainte Mère et le juste Joseph revivent en peu de temps toute l’histoire des souffrances du peuple d’Israël, le cœur rempli de gratitude, de fidélité et d’obéissance envers le Très-Haut; cela pour servir de réprimande au peuple désobéissant d’Israël, et de modèle et d’exemple à nous tous.

Il existe enfin une importante raison, qui concerne toute l’humanité, qui explique pourquoi le Seigneur Jésus est parti en Egypte et non vers

un autre pays. En fait, Il n’a pas entrepris Sa mission dans le monde seulement dès l’âge de trente ans et en ouvrant Sa bouche divine pour enseigner. Il a commencé Sa mission dès le moment où il a été conçu. Dès Sa conception sous l’action du Saint-Esprit, Il a eu un disciple, qui était la très sainte Mère de Dieu. Joseph ne s’était-il pas consacré au Christ, avant même la naissance du Christ ? Sa naissance n’a-t-elle pas ouvert le ciel aux bergers et rempli les mages d’Orient de vérité, de prière et d’immortalité ? Hérode, et les seigneurs et les scribes de Jérusalem au cœur dur, ne se sont-ils pas détachés de Lui et dressés contre Lui, alors qu’il était encore couché dans la crèche ? Dès Sa conception, il devint pour les uns la pierre angulaire de l’œuvre du salut et pour les autres une pierre d’achoppement. Dès Sa conception, le monde autour de Lui fut divisé «en chèvres et en moutons». Avant tous les autres, Marie et Joseph furent momentanément partagés à Son égard. Alors que Marie savait qu’il était le fruit du Saint-Esprit, Joseph le considérait comme un fruit du péché. Mais cette divergence entre eux dura peu de temps. En revanche, la division créée à la suite de Sa naissance entre les bergers et les mages d’Orient d’une part et Hérode et les sages de Jérusalem d’autre part, allait demeurer à jamais. Le Christ est venu pour semer, mais aussi pour vanner. Cette tâche, Il l’a commencée lors de Sa conception dans un corps d’homme, l’a poursuivie jusqu’à Sa mort et Sa glorieuse Résurrection ; Il l’a prolongée jusqu’à nos jours et la prolongera jusqu’au Jugement Dernier. Il n’est pas venu au monde pour n’être qu’un simple penseur. Il a surgi dans le drame de la vie humaine, comme dans les ténèbres de l’Égypte, pour être la lumière, le chef, le penseur, l’acteur, la victime et le vainqueur. Il a véritablement entamé Son œuvre dans le monde à l’instant où Son messager, l’archange Gabriel, est descendu à Nazareth pour annoncer Sa venue.

C’est pourquoi Sa fuite en Égypte ne doit pas être considérée comme une fuite en vue de Son salut, mais bien plus pour assurer le salut du genre humain, c’est-à-dire une partie importante du plan du salut dans son ensemble. De quoi s’agit-il ? Il s’agit de son contact personnel avec la race chamitique. Né dans la race sémitique, Il n’était pas destiné à une race unique, mais à toute l’humanité. Il fallait qu’il prenne contact avec les trois principales races de l’humanité, ce qu’il fit. En Judée vivaient les Sémites. En Égypte, se trouvaient les Chamites. La question se pose de savoir où il eut des contacts avec la troisième race humaine, issue de Japhet. Mais les Romains issus de Japhet, n’avaient-ils pas régné en Égypte? Et toute l’Asie ancienne et l’Afrique n’étaient-elles pas remplies d’Hellènes, dès l’époque d’Alexandre le Grand ? En outre, tout le Nouveau Testament n’est-il pas écrit dans une langue issue de Japhet, le grec? Pilate qui L’a condamné à mort, et le capitaine des gardes sur le Golgotha qui L’a reconnu comme Fils de Dieu, n’étaient-ils pas tous deux descendants de Japhet? Les Chamites avaient été maudits depuis l’ancêtre Noé à cause du péché commis par Cham, celui d’avoir désobéi à ses parents (Gn 9, 20-27), tandis que les Sémites et les Japhétites avaient été bénis. Mais en arrivant dans le monde, le Seigneur ne fît pas de différence entre ceux qui avaient été maudits et ceux qui avaient été bénis. Car tous les hommes sur terre étaient frappés de malédiction, dans les chaînes du péché et de la mort. Cependant, en dehors d’un contact personnel dans Sa prime enfance, le Seigneur eut plus tard des contacts avec les Chamites en tant que Maître et Guérisseur, dans les régions de Tyr et de Sidon (Mc 7, 24; Mc 3, 8). À la question de savoir en quoi l’enfant Jésus pouvait être utile aux descendants de Cham en Egypte alors qu’il ne pouvait ni parler ni accomplir de miracles, on pourrait répondre en se demandant s’il y a eu un seul instant dans la vie terrestre de Jésus où II n’a pas parlé — il n’est pas toujours nécessaire de parler avec la langue — et accompli de miracle… Le soleil ne dispose pas de langue, mais il parle beaucoup chaque jour à quiconque sait l’écouter; il ne possède pas de mains pour faire des miracles, mais chaque jour il accomplit des miracles pour celui qui sait voir. Nous, mortels, sommes incapables de mesurer ou évaluer toute l’influence de l’enfant Jésus sur l’Egypte, mais on ne peut avoir de doute sur le fait que cette influence fut infiniment grande. La femme hémorroïsse n’a-t-elle pas été guérie par le simple toucher de la frange de Son manteau (Mt 9, 20) ? Comment Sa présence thaumaturgique n’aurait-elle pu avoir une énorme influence sur les habitants d’Egypte? En fait, l’influence de Son séjour dans le pays de Cham est parfaitement visible dans l’histoire ultérieure du christianisme. C’est en Egypte qu’a fleuri le monachisme le plus lumineux et le plus héroïque de l’Église chrétienne, avec saint Antoine à sa tête. C’est en Égypte que fut versé le sang innocent de nombreux martyrs. Il suffit à cet égard de mentionner les noms des saintes vierges Barbara et Catherine. L’Egypte a fourni de grands et éminents théologiens ainsi que des penseurs chrétiens de grande valeur. Les chrétiens d’Égypte ont enduré un combat terrible avec un très grand hérétique chrétien, Arius, finissant par le confondre et en triompher, ce qui a enrichi l’Église d’une victoire inestimable. C’est le texte égyptien du Symbole de la foi qui fut adopté par le concile

œcuménique de Nicée, et saint Athanase d’Alexandrie a brillé comme un soleil ardent dans le pays jadis rempli des ténèbres des pharaons.

Bien entendu, cette énumération des raisons qui ont conduit le Seigneur Jésus à se mettre à l’abri d’Hérode en Egypte ne saurait être exclusive. Nous reconnaissons même que nous n’avons pas développé toutes les raisons accessibles aux mortels, et encore moins celles qui sont enfermées secrètement dans la profondeur du trésor de l’ordre voulu par Dieu.

Mais revenons maintenant au maléfique Hérode et regardons ce qu’est en mesure de faire un homme que la passion du pouvoir transforme en bête féroce.

Alors Hérode, voyant qu’il avait été joué par les mages, fut pris d’une violente fureur et envoya mettre à mort, dans Bethléem et tout son territoire, tous les enfants de moins de deux ans, d’après le temps qu’il s’était fait préciser par les mages (Mt 2,16). En fait, les mages n’avaient pas trompé Hérode. Ils ne lui avaient rien promis. Car l’Évangile dit: Sur ces paroles du roi, ils se mirent en route (Mt 2,9). Mais le tyran Hérode avait pris l’habitude que quiconque avait entendu sa volonté fiât tenu de l’accomplir. C’est pourquoi il considéra comme une tromperie le fait que les mages ne reviennent pas à Jérusalem pour l’informer au sujet du divin Enfant.

C’est pourquoi il fut pris d’une violente fureur. La fureur faisait partie de l’atmosphère qu’il respirait chaque jour, comme c’est le cas, sans exception, de tous les hommes esclaves de leurs passions. Nous pouvons d’ailleurs l’éprouver sur nous-mêmes: plus nous nous abandonnons à une passion, plus nous devenons des enfants coléreux. Or la colère est source de tueries, car en fin de compte elle conduit au meurtre. C’est dans la colère que Caïn a tué son frère Abel (Gn 4) ; Saul s’enflamma de colère contre son fils Jonathan et brandit sa lance pour le frapper (1 S 30-33) ; Le roi Nabuchodonosor fut rempli de colère à l’égard de Shadrak, Meshak et Abed Nego, et donna l’ordre de les jeter dans la fournaise de feu ardent (Dn 3, 19-20). Le grand prêtre des Juifs et les scribes frémissaient de rage et ils grinçaient des dents contre Etienne […] et se mirent à le lapider (Ac 7, 54-58).

Alors Hérode, esclave de toutes les passions déicides terrestres et saisi de fureur, envoya ses bourreaux et mit à mort, dans Bethléem et dans toute sa région, tous les enfants de moins de deux ans. Ce que le pharaon avait fait jadis avec les enfants en Egypte, Hérode le faisait maintenant à Bethléem. C’est ce qui arrive souvent avec nous: le péché que nous

dénonçons chez autrui, nous le faisons nous-mêmes. Il n’est pas écrit que les bourreaux avaient mis à mort ; c’est bien lui, Hérode, qui mit à mort. L’évangéliste veut ainsi rejeter toute la responsabilité de cet acte sanglant sur Hérode, le donneur d’ordres, et non sur les exécutants de cette action. Devant Dieu, c’est Hérode qui doit en répondre, non les bourreaux. Car il est probable que les bourreaux n’auraient pu imaginer un plan aussi satanique, consistant à tuer autant d’enfants innocents, afin de tuer aussi Celui qui les gênait. Toute la culpabilité n’est imputable qu’au seul Hérode. L’évangéliste veut ainsi nous mettre en garde de ne pas faire de mauvaises actions, fût-ce par l’intermédiaire de tiers. En effet, si nous persuadons quelqu’un de tuer, c’est nous qui avons tué, non lui ; si nous persuadons quelqu’un de mentir, c’est nous qui avons menti, non lui ; si nous persuadons quelqu’un de voler, c’est nous qui avons volé, non lui ; si nous persuadons quelqu’un de succomber à la débauche, c’est nous qui y avons succombé, non lui ; si nous persuadons quelqu’un de commettre un péché, c’est nous qui avons péché, non lui. Si l’évangéliste avait eu à décrire le péché commis par quelqu’un que nous aurions incité à un tel acte, il aurait mentionné notre nom, non le sien, tout comme dans ce cas-ci, il mentionne le nom d’Hérode en tant que meurtrier, et non les noms des bourreaux. Il ne les traite même pas de bourreaux, il ne leur donne aucune dénomination. Il dit simplement : Hérode envoya mettre à mort. Il ne précise pas qui fut envoyé, il dit simplement : Il envoya. Car il importe peu de savoir qui fut envoyé par Hérode, puisque Hérode sera seul à répondre devant le tribunal de Dieu.

Le fait qu’un grand nombre d’enfants aient péri dans ce massacre décidé par Hérode, est attesté par deux expressions : tous les enfants et tout son territoire. Il aurait pu écrire : il mit à mort, dans Bethléem et ses environs, les enfants âgés de moins de deux ans. Mais il insiste à dessein : tous les enfants et tout son territoire. Comme Bethléem était une ville et que son territoire comprenait plusieurs villages, il est clair qu’un grand nombre d’enfants furent tué.

C’est ainsi que des enfants furent les premiers martyrs pour le Christ. Leur mort prématurée en martyrs s’explique par le gouffre du péché des hommes; elle justifie qu’ils aient acquis la couronne de gloire et d’immortalité au Royaume du Christ. Ceux que le Christ avait le plus aimés, furent les premiers à périr pour Lui. Ceux qu’il allait plus tard embrasser et bénir (Mc 10, 16) furent les premiers à communier par le martyre au Nouveau Testament. Dans l’Ancien Testament, ce furent les prophètes qui moururent pour Dieu ; dans le Nouveau Testament, ce sont les enfants et tous ceux qui sont purs comme des enfants, qui meurent. Car le fondement du Nouveau Testament est: Si vous ne retournez pas à l’état des enfants, vous n’entrerez pas dans le Royaume des Cieux (Mt 18, 3). Mais tous ceux qui retourneront à letat des enfants, seront confrontés à leurs Hérodes, des Hérodes plus ou moins sanguinaires, qui par jalousie les frapperont et persécuteront, jusqu’à les mettre à mort. Aucun martyr pour le Christ ne se retrouvera sans couronne au Royaume du Christ, et aucun Hérode n’échappera à un châtiment sévère, tout comme le roi Hérode n’a pu y échapper ni sur terre ni au ciel. En vérité, tout pécheur en armes se trompe grandement en pensant être plus fort qu’un enfant innocent. Rien au monde n’est plus fort que la pureté et l’innocence. Car derrière les purs et les innocents, se tiennent les anges de Dieu aux épées de feu. Nous aussi, nous nous trompons souvent quand, aveuglés par le péché, nous croyons qu’avec notre force, notre pouvoir et nos armes, nous sommes plus puissants qu’un seul enfant chétif de deux ans. Il suffit d’entendre les confessions d’un infanticide pour être abasourdi! Il faut savoir comment les enfants qui ont été tués poursuivent leurs assassins jour et nuit, publiquement et en songe, ne leur accordant nul repos ni calme, jusqu’à ce qu’ils soient conduits à se repentir ou à être pendus! Celui qui a tué un innocent, s’est tué lui-même. Celui qui meurt innocent, s’est sauvé et a vaincu. Ce ne sont pas les rois qui sont forts, ce sont les enfants qui le sont. Ce ne sont pas les rois qui sont vainqueurs, ce sont les enfants qui le sont. Cela est une grande nouveauté pour le monde ancien. C’est le fondement principal du Nouveau Testament du Christ. Le premier exemple de la malédiction des agresseurs et de la bénédiction des enfants martyrs dans la Nouvelle Création, est offert par Hérode et les enfants massacrés de Bethléem. Depuis qu’on lit l’Evangile, jour après jour, les malédictions se déversent sur Hérode, comme les bénédictions sur ses victimes innocentes. Qu’a obtenu Hérode avec son crime ? Rien de ce qu’il avait voulu, mais tout ce qu’il a mérité. La Providence divine fait que le châtiment frappe le criminel parfois aussitôt après son forfait, parfois plus tard, mais toujours quand il ne s’y attend pas. Car le Seigneur sanctifie le sang, en garde mémoire; Il n’oublie pas le cri des malheureux (Ps 9, 13). Quand le père criminel de sainte Barbara amena sa fille sur le lieu d’exécution parce quelle avait cru dans le Seigneur Christ et lui trancha la tête de sa propre main, la foudre s’abattit ce même jour sur sa maison et le tua. Quand le roi Hérode tua les enfants innocents de

Bethléem, la foudre ne s’abattit pas aussitôt sur lui, mais quelque chose de plus terrible se produisit. Il fut obligé de s’aliter et de longues et terribles maladies le submergèrent: une forte fièvre, des tremblements de mains, la goutte, diverses plaies et hémorragies. Mais la plus terrible de toutes fut celle qui affecta ses organes génitaux. Comme l’a écrit son biographe Flavius Joseph, ces organes se mirent à se décomposer, et d’innombrables vers s’y incrustèrent. L’infanticide fut frappé par des douleurs extrêmes aux organes du corps humain qui avaient été conçus par Dieu pour faire naître les enfants. La puanteur qui se dégageait du corps d’Hérode, dispersa tout le personnel de son palais royal. Et c’est dans la solitude, au milieu de douleurs physiques et enfin dans le délire qu’Hérode rendit son âme noire, afin quelle continue à endurer des souffrances dont le corps’, quant à lui, avait été libéré par la mort.

C’est ainsi que la Nouvelle Création s’ouvre non seulement dans la joie des anges et des bergers à Bethléem, mais aussi dans les cris des enfants, les lamentations des mères et la fureur criminelle des possédés du pouvoir. Une voix dans Rama s’est fait entendre, pleur et longue plainte : c’est Rachel pleurant ses enfants; et ne veut pas qu’on la console, car ils ne sont plus (Mt 2, 18). Car ces enfants étaient les descendants de Rachel, l’ancêtre de la tribu de Benjamin, qui aux côtés de celle de Juda s’établit en Judée. L’histoire ancienne des hommes avait commencé dans le sang et le crime ; dans le sang et le crime mais sans joie. Le frère avait tué le frère, Caïn avait tué Abel. Le genre humain avait ainsi glissé de plus en plus profondément, de péché en péché, de crime en crime, jusqu’à tomber au fond même du feu du péché. Pourquoi Dieu a-t-Il autorisé un nouveau crime dans la Création Nouvelle ? Pourquoi n’a-t-Il pas empêché le massacre des enfants par Hérode ? Pour montrer la chute terrible de l’humanité et révéler la profondeur de l’abîme dont le Messie devait faire sortir le genre humain ? Le chemin glissant et large de la déchéance aurait-il moins de souffrances et de larmes que le chemin épineux et étroit du salut? Jamais Dieu ne laissera les hommes pécheurs face à aucune souffrance que le Seigneur Jésus, sans péché, ne prendra sur Lui. Des enfants ont été tués par Hérode à la suite du péché et de la malédiction d’Adam ; l’Agneau de Dieu, le Seigneur Jésus, sera tué, bien qu’il soit sans péché ni malédiction, mais source de bonté et de bien-être.

A la mort d’Hérode, l’ange du Seigneur apparut à Joseph et lui donna l’ordre de revenir d’Egypte avec l’enfant et la Sainte Vierge dans sa patrie, car ils sont morts ceux qui en voulaient à la vie de l’enfant (Mt 2, 20). L’ange emploie le pluriel, ce qui signifie qu’Hérode n’avait pas été le seul à mourir, mais qu’avaient aussi disparu quelques autres qui avaient voulu tuer le Christ enfant. Qui étaient ces autres? Certainement certains grands prêtres et scribes de Jérusalem qui avaient été troublés et avaient pris peur à la nouvelle qu’un Nouveau Roi était né (Mt 2,2-3).

Commencèrent alors de nouveaux périples difficiles pour le Seigneur Jésus, à travers le désert de sable et le désert des hommes. Le premier périple fut le retour d’Egypte dans la terre de Judée. Mais en Judée avait commencé à régner Archélaüs, fils d’Hérode, fruit maléfique d’une souche pourrie. C’est pourquoi avant que la sainte famille n’arrive près de Jérusalem, l’ange de Dieu la dirigea vers la Galilée, plus éloignée. Le second périple fut donc celui de Judée vers la Galilée, dans la ville de Nazareth. Afin que s’accomplissent une nouvelle fois les paroles selon lesquelles les renards avaient des tanières et les oiseaux du ciel des nids, tandis que le Fils de l’homme n’avait nul endroit où reposer Sa tête! Il vint s’établir dans une ville appelée Nazareth, pour que s’accomplît l’oracle des prophètes : Il sera appelé Nazaréen (Mt 2,23). Dans les livres des prophètes qui ont été conservés, on ne trouve nulle mention disant que le Seigneur Jésus sera appelé Nazaréen. On peut donc penser soit qu’une telle prophétie se trouvait dans d’autres livres, détruits lors des migrations fréquentes du peuple d’Israël, soit que cette prophétie était seulement orale, issue d’un des prophètes, puis transmise de génération en génération. Il existe d’autres passages du Nouveau Testament que les apôtres mentionnent comme connus, mais qui ne se trouvent nulle part dans l’Ancien Testament (Jude 1, 9, 14; 2 Tm 3, 8). Au sein de chaque peuple, on trouve davantage de prophéties non écrites que de prophéties écrites ; pourquoi les Juifs ne pourraient-ils pas avoir, à côté de nombreuses prophéties écrites, des prophéties non écrites? C’est ainsi que nous retrouvons notre Seigneur Jésus à Nazareth. Après avoir quitté Nazareth dans le sein de Sa mère, Le voici de retour à Nazareth dans les bras maternels. Mais combien d’événements, extraordinaires et révélateurs, ont eu lieu entre Son départ de Nazareth et Son retour à Nazareth! Le départ de Nazareth est survenu à la suite d’un ordre des hommes, la fuite en Égypte à cause de la fureur des hommes, le retour en Judée à cause de la mort des hommes qui avaient recherché Son âme, la fuite de Judée à cause d’autres hommes maléfiques, et le voici enfin de retour à Nazareth. Partout les hommes sont à l’œuvre, mais partout le Seigneur Très Haut applique Sa volonté et exécute Son plan de salut.

Entre le départ et le retour à Nazareth, il ne s’est pas écoulé beaucoup de temps, mais une grande mission divine a été accomplie. Sans avoir encore ouvert Sa bouche, le Christ a, en peu de temps, révélé aux hommes des mystères innombrables et leur a apporté d’énormes enseignements, leur montrant le caractère irrésistible de Sa puissance divine. En répondant à la convocation impériale, Il s’est rendu à Bethléem pour le recensement, donnant à César ce qui est à lui et montrant ainsi Sa soumission à la loi et aux autorités. Par Sa naissance dans une grotte, Il a donné l’exemple d’une humilité infinie et proclamé que la valeur d’un homme ne dépend pas de son lieu de naissance mais de l’esprit qui est en lui. Par Sa naissance, il a ouvert largement le ciel et fait que les anges chantent sur la terre des pécheurs et parlent aux bergers. Il a fait en sorte que les bergers soient les premiers à Le vénérer et montré ainsi que dans Son Royaume, les hommes ne seraient pas élus en fonction de leur origine, richesse, érudition et position sociale, mais de l’innocence de leur âme, de la pureté de leur cœur et de la crainte de Dieu de leur esprit. Il a fait venir à Lui les hommes les plus savants d’Orient, les mages, les a affranchis de leur vénération des étoiles et leur a appris à vénérer le Dieu vivant et tout-puissant et la Sainte Trinité. Il a découvert en Hérode et dans les sages de Jérusalem tout l’abîme de la nature humaine débauchée, en proie à la frénésie du péché et captive des passions. Par le martyre des enfants à Bethléem, Il a présenté le chemin plein de souffrances d’un nombre immense de Ses disciples, mais II a aussi montré en peu de temps que l’innocence est plus forte que l’agression et qu’Hérode n’a pas, en réalité, tué des enfants, mais lui-même. Il a été persécuté par Jérusalem, car c’est à Jérusalem qu’il finira par subir le martyre, mais aussi sera glorifié. Il a fui en Égypte les persécutions décidées par le peuple élu, et II a redonné ainsi une importante et limpide leçon à Israël. Il a vécu parmi les Chamites en Egypte, afin de les toucher eux aussi par Sa présence salutaire et les conduire sur la voie du salut, comme II l’a fait avec les deux autres races humaines, les Sémites et les Japhétites, pour montrer Son amour indivis envers l’ensemble du genre humain. Toute cette immense mission, Il l’a accomplie dans le silence, reposant dans les bras de Sa sainte Mère. Quand cette mission fut achevée, Il revint à Nazareth, afin de se préparer pour une nouvelle mission. Il n’a pas passé un seul instant sur la terre sans l’avoir remplie d’actes immenses pour le salut de l’humanité. Sa charrue, une fois rentrée dans le champ du monde, ne s’est pas arrêtée un seul instant, et Son sillon n’a jamais été plus ou moins profond, mais fut toujours et partout d’une profondeur égale. Tout cela pour le salut des hommes ! C’est pourquoi l’Eglise Le célèbre et Le loue comme le seul ami-des-hommes, avec le Père et le Saint-Esprit, Trinité unique et indivise, maintenant et toujours, à travers tous les temps et toute l’éternité. Amen.