(Mt 2,1-12)

Il est plus facile à un homme mortel d’étudier la profondeur des mers et l’étendue du ciel étoilé que de sonder la profondeur et l’étendue de la sagesse divine dans l’économie du salut humain. C’est pourquoi il y a beaucoup plus de fils d’hommes qui se consacrent à l’étude des premiers thèmes que du second. En apparence, seulement en apparence, il semble que le premier champ d’étude est plus vaste ; en fait, les études spirituelles sont incomparablement plus larges, plus étendues et plus profondes, car l’esprit sonde tout Jusqu’aux profondeurs de Dieu (1 Co 2,10).

La profondeur de la sagesse divine n’est pas apparue aussi profonde ni aussi élevée au commencement de l’ancien monde que lors du commencement du nouveau monde, marqué par la naissance du Seigneur Jésus- Christ. Considérons seulement, pour illustrer cette sagesse divine, la description de la naissance de notre Seigneur par deux saints évangélistes, Luc et Matthieu. De façon générale, les quatre évangélistes, dont chacun constitue une entité admirable, se complètent mutuellement comme une étoile complète une autre étoile, comme l’été complète le printemps, et l’hiver l’automne. De même que l’Est est inconcevable sans l’Ouest, et le Nord sans le Sud, de même un évangéliste est inconcevable sans un autre, comme deux d’entre eux sans un troisième ou trois sans le quatrième. De même que les quatre points cardinaux, chacun à sa manière, révèlent la gloire et la grandeur du Dieu vivant et Trine, de même les quatre évangélistes, chacun à sa manière, révèlent la gloire et la grandeur du Christ Sauveur. Certains hommes, conformément à leur tempérament — on compte quatre types principaux de tempéraments humains — trouvent plus de sérénité et d’équilibre pour leur existence physique, en Occident, d’autres en Orient, d’autres au Nord et d’autres au Sud. Pour celui qui ne trouve ni sérénité ni équilibre pour son corps dans aucun des quatre points cardinaux, on a l’habitude de dire que le monde n’est pas responsable de cela, mais lui-même. De même certaines personnes, selon leur structure spirituelle et leur état d’esprit, trouvent plus de repos et de remède spirituel chez l’évangéliste Matthieu, d’autres chez Marc, d’autres chez Luc et d’autres chez Jean. Quant à celui qui ne trouve sérénité et équilibre chez aucun des quatre évangélistes, on peut dire que la responsabilité n’en incombe pas aux évangélistes, mais à lui-même. On peut même affirmer librement qu’il n’y pas de remède à une telle situation. Le Créateur de l’humanité est très sage et très miséricordieux. Il connaît la diversité des hommes et les faiblesses de la nature humaine; aussi a-t-Il mis quatre Evangiles à notre disposition, afin de donner la possibilité à chacun de nous, selon son inclination spirituelle, d’adopter un Évangile plus rapidement et facilement que les trois autres, de façon que cet Évangile lui serve de guide et de clé pour les trois autres.

Mais afin que la sagesse divine, telle qu’elle apparaît dans la structure et l’agencement de l’enseignement évangélique, puisse étinceler encore plus clairement, nous nous arrêterons aujourd’hui sur le récit d’un même événement chez deux évangélistes, Luc et Matthieu, c’est- à-dire leur description de la naissance du Seigneur Jésus. Il faut d’abord noter que les deux évangélistes avaient, en décrivant cet événement, le même objectif inspiré par Dieu : montrer clairement aux fidèles que la personne du Seigneur Jésus possédait deux caractéristiques essentielles et complémentaires, dont disposait jadis notre ancêtre Adam au paradis et que ce dernier a perdues en prenant part au péché de Satan. Bien que ces deux caractéristiques essentielles puissent paraître contradictoires, elles se complètent merveilleusement, à l’instar de la lumière du soleil qui brille d’en haut et des fleurs des champs qui poussent en bas. L’une de ces caractéristiques est une liberté souveraine, l’autre étant l’obéissance filiale. L’une conditionne l’autre, l’une rend l’autre infinie, l’une peut limiter l’autre, l’une peut détruire l’autre. Elles naissent comme des jumelles, elles vivent de façon inséparable comme des jumelles, et comme telles, elles peuvent mourir en restant inséparables. L’obéissance infinie va de pair avec la liberté infinie, l’obéissance limitée avec la liberté limitée, comme la désobéissance s’accompagne de l’absence de liberté. Ces deux évangélistes s’efforcent de donner aux hommes une vision claire de la liberté souveraine du Dieu-homme, tout comme de Son humble obéissance filiale.

Cependant Luc évoque l’empereur romain Auguste et les bergers de Bethléem, tandis que Matthieu ne mentionne ni l’un ni les autres. En outre Matthieu cite Hérode, le roi de Judée, et des mages venus d’Orient, alors que Luc ne les évoque pas. Qu’est-ce que cela signifie? N’y a-t-il pas une insuffisance, une imperfection ? Non, car il s’agit de la plénitude de deux sources, qui s’additionnent et se complètent. Mais, se demandera-t-on, le résultat ne serait-il pas le même si Luc avait mentionné l’empereur romain en liaison avec les mages d’Orient, et Matthieu le roi Hérode avec les bergers de Bethléem ? À première vue, on pourrait avoir l’impression que les deux évangélistes auraient pu se compléter également en pareil cas, sans que leurs récits eussent perdu la moindre parcelle de leur beauté extérieure ou de leur substance intérieure. Les bergers de Bethléem n’auraient-ils pas pu, comme les mages d’Orient, faire savoir au roi Hérode et aux autorités de Jérusalem, qu’un Nouveau Roi venait de venir au monde ? Dans ce cas, comme dans l’autre, Hérode aurait sans nul doute commis le même horrible forfait sur les nombreux enfants de Bethléem et des environs. De même n’aurait-il pas été judicieux de mentionner l’empereur Auguste à propos des mages d’Orient, plutôt qu’avec les bergers de Bethléem ? Car de même que les bergers ordinaires n’ont pu exercer d’influence sur le monarque, de même aucune influence n’aurait pu être exercée par les mages d’Orient, qui sont apparus soudain à Bethléem pour disparaître peu après, à l’instar de leur étoile directrice.

Mais il s’agit là de cogitations humaines, suivant un raisonnement trompeur et impuissant. En fait, conformément au dessein profond et mystérieux des deux descriptions de la Nativité du Sauveur par les deux évangélistes, cet événement n’est réellement et correctement compréhensible que de la façon dont les divers protagonistes ont été disposés dans les deux récits, c’est-à-dire ainsi et pas autrement. L’empereur Auguste devait être mentionné dans le même évangile et dans le chapitre même où sont mentionnés les bergers de Bethléem, alors qu’Hérode devait être mentionné dans le même évangile et dans le chapitre même où sont mentionnés les mages venus d’Orient. Pourquoi ? Afin de mettre le plus fortement en relief les oppositions entre les hommes : pour ou contre le Christ, pour ou contre la véritable sagesse divine. Le saint apôtre Paul dit : Mais ce qu’il y a de fou dans le monde, voilà ce que Dieu a choisi pour confondre les sages; ce qu’il y a de faible dans le monde, voilà ce que Dieu a choisi pour confondre ce qui est fort (1 Co 1, 27). Aux yeux du monde, à cette époque, personne n’était plus puissant que l’empereur

Auguste, et nul n’etait plus faible, plus pauvre et plus insignifiant que les bergers, a fortiori des bergers de la lointaine et insignifiante Bethléem. Le Seigneur Jésus naquit au milieu de ces êtres faibles, pauvres et insignifiants aux yeux du monde ; Il se révéla d’abord à eux et ils furent les premiers à devenir illustres du fait de Sa gloire. Le tout-puissant empereur Auguste, lui, mourut au milieu de son impuissance humaine, restant jusqu’à sa mort dans les ténèbres de l’ignorance et de l’illusion. De son côté, aucun peuple au monde ne se considérait plus sage que le peuple sur lequel régnait l’empereur Auguste. Les Juifs méprisaient tous les autres peuples, considérés comme inférieurs et plus bêtes qu’eux-mêmes. Les souverains et les philosophes juifs estimaient qu’ils étaient les seuls à posséder la vérité et à détenir les clefs du ciel. Mais quand le ciel s’ouvrit largement et que le Seigneur Jésus descendit sur la terre, afin d’élever les hommes vers le ciel, ils demeurèrent aveugles et ne virent rien, alors que ceux qui étaient méprisés par eux et qui étaient païens, se précipitèrent vers le Christ et les portes ouvertes du ciel. Il en résulta la situation extraordinaire où Hérode, après avoir entendu parler du Roi des rois qui venait de naître, voulut aussitôt Le tuer, alors que les hiérarques prétentieux et les sages orgueilleux de Jérusalem ne crurent pas nécessaire de marcher deux heures jusqu’à Bethléem et voir Celui dont quarante générations issues d’Abraham attendaient la venue, tandis que les mages d’Orient, originaires de sombres contrées païennes, voyagèrent pendant des mois pour vénérer le Roi Jésus. Afin que s’accomplisse ainsi la prophétie limpide d’Isaïe: Je me suis laissé approcher par qui ne me questionnait pas, je me suis laissé trouver par qui ne me cherchait pas (les païens). J’ai dit: «Me voici! Me voici!» à une nation qui n’invoquait pas mon nom. J’ai tendu les mains, chaque jour, vers un peuple rebelle (les Juifs), des gens qui suivent une voie mauvaise, au gré de leur fantaisie. (Is, 65,1-2).

L’empereur romain d’une part, les bergers de Bethléem d’autre part, représentent des contrastes du point de vue de la puissance terrestre, de la richesse et de la stature. Hérode et les écrivains de Jérusalem d’une part, les mages d’Orient d’autre part, constituent des contrastes dans la possession de la vérité authentique ou dans la connaissance du Dieu véritable. Il a plu au Seigneur de choisir des pauvres et des païens afin de confondre, à travers eux, les grands et les orgueilleux. En effet, avant même que le Seigneur eût honte d’eux, ces derniers avaient fait honte au Seigneur par leur orgueil et leur désobéissance. Les plus grands adversaires de Dieu — et par là d’eux-mêmes — sont ceux qui sont devenus orgueilleux du fait de leur richesse terrestre, de leur puissance ou de leur science. L’orgueil lié à la grandeur et celui tiré du savoir édifient une montagne infranchissable entre les hommes et Dieu, l’hostilité extrême envers Dieu. Mais Dieu n’a pas et ne peut avoir d’adversaire qui puisse Lui nuire. Être l’ennemi de Dieu ne signifie rien d’autre qu’être son propre ennemi. Effacer Dieu de sa vie ne signifie rien d’autre que s’effacer soi-même du livre des vivants. Les maîtres orgueilleux de ce monde et les savants orgueilleux, qui pensent qu’ils ont effacé Dieu de leur vie et du monde, se sont en fait effacés eux-mêmes du livre des vivants. Cette illusion de leur part, qui consiste à s’imaginer qu’ils ont effacé le Dieu vivant de ce monde, s’apparente à celle de l’insensé qui fermerait les yeux et s’écrierait qu’il a supprimé le soleil brûlant du ciel étoilé. Les riches orgueilleux et les savants orgueilleux constituent, heureusement, une minorité de l’humanité, car il y a plus de pauvres dans le monde que de riches, et plus de pauvres d’esprit que d’orgueilleux érudits. On peut donc affirmer que les riches orgueilleux romains et les sages orgueilleux de Jérusalem représentaient une minorité, tandis que les pauvres bergers de Bethléem et les mages d’Orient assoiffés de vérité constituaient la majorité de l’humanité devant le Christ Nouveau-né. Ces pauvres d’esprit sont les meilleures recrues pour le Royaume du Christ, tandis que les autres sont ceux à qui il est plus difficile d’entrer dans ce Royaume qu’à un chameau de passer à travers le chas d’une aiguille.

Qui sont ces mystérieux mages venus d’Orient ? Et pourquoi ce furent eux qui vinrent vénérer le Christ Nouveau-né ? Il nous est difficile de dire précisément de quel pays d’Orient ils sont venus à Jérusalem : s’agit-il de Perse ou d’Égypte, de Babylone ou de l’Inde lointaine; ou, comme l’affirme une tradition merveilleuse, sont-ils partis de ces pays orientaux, chacun de leur côté, pour se rejoindre en route et venir ensemble vénérer le Messie ? Il est secondaire cependant de savoir de quel pays d’Orient ils sont venus ; le fait le plus important est qu’ils soient venus au nom de tout l’Orient pour vénérer l’Étoile la plus brillante dans le ciel de l’histoire humaine. C’est ce que l’évangéliste souhaite nous dire: ils sont venus d’Orient et au nom de l’Orient, et non pas d’un pays d’Orient ou d’un peuple d’Orient, afin de vénérer le Nouveau-né.

En oubliant le Dieu unique, vivant et tout-puissant, l’Orient est tombé avec le temps sous le pouvoir absolu de la nature créée; et comme les étoiles constituent les entités les plus puissantes dans la nature créée, cela signifie : sous le pouvoir des étoiles. Les peuples d’Orient ont d’abord cru que les étoiles étaient des êtres vivants et puissants, qui dirigent l’évolution de toutes choses sur la terre, donc de la vie humaine. Les Orientaux ont ensuite divinisé de tels êtres, distinguant parmi eux les bons et les mauvais. Il s’agissait de dieux bons et mauvais, dont les yeux de feu réchauffent ou brûlent, aident à vivre ou mettent fin à la vie. Les hommes apportaient des offrandes aux divinités aussi bien bonnes que mauvaises, y compris des sacrifices humains, dans le seul but d’acquérir l’amitié des bonnes et de repousser l’hostilité des mauvaises. Les érudits orientaux, pour échapper à cette croyance populaire brutale, se mirent à étudier les étoiles et leur influence sur la vie des hommes. Ils furent les premiers à créer une science des étoiles, appelée astrologie. Mais cette science n’apporta pas la liberté aux hommes, elle révéla seulement une servitude accrue et une terreur encore plus grande. Les mages d’Orient découvrirent en fait que les étoiles n’étaient pas des dieux, comme le peuple le croyait, mais que leur influence souveraine sur toutes les créatures vivant sur terre était si puissante et si mathématiquement exacte qu’aucun être vivant ne pouvait, ni d’un mouvement dans l’espace ni d’une seconde dans le temps, se libérer de cette tyrannie inexorable et aveugle des étoiles. Comme si les étoiles n’avaient pas été créées pour l’homme, mais l’homme pour les étoiles ! Des étoiles dépendaient la naissance des hommes, leur vie, leur bonheur ou leur malheur, leur caractère et leur progrès, tous les événements de l’existence, y compris la mort elle-même ! L’homme est ainsi un esclave absolu et impuissant des étoiles. Une telle «science» a engendré, justifié et alimenté toutes les sortes d’occultisme, de magie, de sorcellerie, de chiromancie, d’incantation et autres affabulations, qu’on désigne dans le christianisme sous un seul nom : superstition. Il s’agissait d’une nuée sombre et étouffante qui s’était répandue d’Orient en Occident, écrasant sous sa masse mortelle l’ensemble du genre humain. C’est ainsi que les savants mages n’avaient pas libéré la conscience des hommes ; ils l’avaient emprisonnée encore davantage, en édifiant un système de fatalisme de fer, où l’homme perd son souffle devant la terreur de la solitude, de l’abandon, du désarroi.

Mais au fond de l’âme humaine, toute remplie de ces ténèbres astrologiques, la grâce de Dieu ne permit pas que s’éteignît une petite étincelle de pressentiment sinon de foi, selon laquelle l’homme était quand même un être libre, créé pour la liberté et pour aller à la rencontre de la liberté. C’est à partir de ce pressentiment que s’est embrasée la quête de la liberté en dépit de la chape d’étoiles placée au-dessus de l’humanité ; c’est dans cette attente qu’a surgi l’espoir de voir paraître une étoile amie-des-hommes qui sortirait les hommes de la prison du monde et qui les conduirait vers un royaume de liberté, afin que les hommes soient morts aux éléments du monde, mais vivants et libres en Dieu (Col 2, 20). C’est cette étoile tant espérée qui est apparue une nuit au-dessus des têtes attentives des mages érudits, les incitant à prendre une route inconnue ; ils se dépêchèrent de tout laisser derrière eux et de la suivre. Comme s’ils avaient conversé en route avec cette étoile mystérieuse et qu’ils avaient ainsi appris beaucoup de choses. Comme s’ils avaient appris directement d’elle quelle n’était pas une étoile libératrice, mais seulement celle qui guide vers un Roi nouveau- né, qui est Lui le véritable libérateur des hommes ; que ce Roi est appelé Roi des Juifs ; qu’il est né en Judée et qu’ils devaient Lui apporter trois offrandes : de l’or, de l’encens et de la myrrhe.

Les Saints Pères ont estimé sagement que cette étoile directrice qui menait les mages d’Orient vers Bethléem n’était pas une étoile comme les autres, mais une force spirituelle ayant la forme d’une étoile. Car si le Seigneur avait pu apparaître au berger Moïse dans le buisson ardent, à Abraham sous l’aspect de trois jeunes visages et au prophète Elie dans la tempête et par la voix, pourquoi le Seigneur — ou Son ange — n’aurait-Il pu apparaître aux mages sous la forme d’une étoile? Sa miséricorde fait qu’il consent à apparaître aux hommes sous l’aspect qu’ils ‘espèrent le plus. C’est en tant qu’étoile qu’il est apparu aux mages qui Le recherchaient au milieu des étoiles. Mais ce n’est pas ainsi qu’il a voulu apparaître aux Hébreux, qui ne L’avaient d’ailleurs pas recherché dans les étoiles. C’est pourquoi, l’étoile qui avait brillé sur la route des mages à travers tout l’Orient, s’était dissimulée au-dessus de Jérusalem. Dieu s’était révélé autrement à Jérusalem et il n’était pas nécessaire qu’il s’y révélât sous la forme d’une étoile.

En arrivant à Jérusalem, les mages expliquèrent à Hérode et à ses hiérarques l’apparition de l’étoile mystérieuse et son indication de la naissance d’un nouveau Roi des juifs. Mais au lieu qu’Hérode s’en réjouisse, au lieu que se réjouissent les princes et les sages d’Israël, et que toute la ville de Jérusalem crie de joie, car il leur avait été donné de voir ce que beaucoup de prophètes et de rois ont voulu voir et n’ont pas vu (Lc 10, 24), au lieu de se réjouir, Hérode s’émut et tout Jérusalem avec lui (Mt 2,3). Pourquoi se troublèrent ainsi ceux qui parlaient de Lui chaque jour, qui venaient chaque jour prier Dieu pour Sa venue ? Pourquoi s’effrayèrent ainsi de Sa venue, ceux dont les ancêtres avaient attendu l’arrivée pendant des milliers d’années? Leur péché les émut, leur âme criminelle les effraya. Dans le Messie, le juste attendait un ami, le pécheur un juge. Fixés à la terre par l’esprit et la chair, Hérode et les scribes prirent peur que le nouveau souverain ne les arrachât à la terre. Hérode et ses seigneurs furent effrayés que le nouveau roi ne les écartât de leurs positions parce qu’ils en étaient indignes, et qu’il ne prît d’autres collaborateurs et assistants ; les scribes eurent peur qu’il ne mette à terre tout leur savoir et ne les obligeât à apprendre, dans leur vieillesse, quelque chose de nouveau. « Qu’avons-nous à faire de Lui?», pensaient-ils, «Nous sommes bien sans Lui. Il pourra apparaître à la génération suivante ; on a le temps. Il va nous perturber, Il va nous obliger à faire des choses nouvelles, Il va dénoncer nos méfaits, Il va apprendre nos intrigues, révéler notre nullité ; Il nous chassera de nos postes et y placera des hommes nouveaux, des gens à Lui. Il nous laissera affamés, complètement affamés, sans nourriture et sans pouvoir ; Il prendra le peuple sous Son contrôle, et nous repoussera et probablement nous emprisonnera, jugera et fera condamner.» Tout ce à quoi songeraient encore aujourd’hui des criminels, en entendant dire: «voici le Christ qui vient!», était ce que pensaient les criminels de Jérusalem, sous le couvert de la sagesse et avec le sceptre du pouvoir à la main.

Mais nul ne fut plus effrayé qu’Hérode. Rempli de terreur, il convoqua les prêtres et les scribes pour qu’ils lui expliquent clairement ce que les Ecritures disaient sur le lieu où devait naître le Christ. Lui-même n’était pas Juif, il était étranger, Iduméen ; il pouvait donc ne pas connaître la prophétie sur la venue du Messie. Contaminés par la terreur éprouvée par leur maître, ses serviteurs retournèrent dans tous les sens les livres des prophéties et lui répondirent: à Bethléem, en Judée! Ils insistèrent sur le fait que c’était en Judée, et non dans une autre Bethléem, pour deux raisons : d’abord parce qu’il existait une autre Bethléem dans le pays de Zabulon (Jos 19, 15) et que par ailleurs le Messie n’était attendu qu’au sein du clan de Juda auquel appartenait aussi le roi David, comme l’avait annoncé le prophète: Et toi, Bethléem, petite parmi les clans de Juda, c’est de toi que sort pour moi celui qui doit gouverner Israël (Mi 5, 1 ; Jn 7, 42). Le fait que c’est du clan de Juda que viendrait Celui qui allait gouverner Israël, avait été déjà prédit par l’ancêtre Jacob en Égypte, quand il bénit ses fils avant de mourir et prophétisa l’avenir de sa descendance ; il posa ses mains sur la tête de Juda et dit : Le sceptre ne s’éloignera pas de Juda, ni le bâton de chef d’entre ses pieds, jusqu’à ce que le tribut lui soit apporté et que les peuples lui obéissent (Gn 49,10).

Le prophète Michée avait aussi prédit que le Christ fera[ît] paître Son troupeau (Mi 5, 3), qu’il nourrirait le peuple d’Israël. Cela signifie qu’il ne se comporterait pas comme d’autres rois et princes, qui ne savent que régner sur les peuples, mais qu’il nourrirait son peuple comme un père ses enfants. A l’époque où le Seigneur apparut dans le monde, ce dernier était véritablement affamé et assoiffé de nourriture spirituelle. Deux faits confirment clairement que le monde était alors dans cet état lors de la naissance du Sauveur. Le premier est que les mages originaires de pays lointains ont entrepris un long et dangereux périple dans le seul but de parvenir jusqu’à Celui qu’ils considéraient comme riche de nourriture spirituelle; le second est que les seuls sages de cette époque, qui connaissaient l’existence du Dieu unique et vivant, c’est-à-dire les sages de Jérusalem, étaient tellement affamés qu’ils ne ressentaient même plus la faim, comme s’ils étaient engourdis. En effet, s’ils avaient ressenti la moindre faim, ils se seraient précipités avec les mages vers Bethléem, pour voir le Roi de Judée, leur Roi et Messie. Car l’homme, même rassasié de nourriture spirituelle, aspire toujours à davantage de nourriture spirituelle. Telle est la particularité d’un homme spirituel véritable, et de la véritable nourriture spirituelle. Cependant les sages de Jérusalem furent comme paralysés en entendant parler du Messie et ne se nourrirent que de colère envers Lui et de crainte pour eux-mêmes.

Le rapport que lui firent les sages de Jérusalem déchaîna doublement la colère de l’inhumain Hérode. D’une part parce que la prophétie ne laissait pas la place au moindre doute: le nouveau Roi allait naître dans son royaume à lui, Hérode, c’est-à-dire en Judée, et cela dans le voisinage immédiat de la capitale. D’autre part parce que la prophétie insistait sur une caractéristique du nouveau Roi : il allait faire paître Son peuple, c’est-à-dire qu’il serait le véritable berger de Son peuple, qu’il en prendrait soin, qu’il nourrirait ce peuple affamé. Ce second aspect de la prophétie affecta Hérode autant que le premier. Le nouveau Roi serait donc meilleur qu’Hérode ; Il prendrait soin de Son peuple, Il le nourrirait et le protégerait, comme un berger nourrit et protège son troupeau. Aussi serait-Il plus cher à Son peuple qu’Hérode, qui était un tyran et un loup dans une peau d’homme. Ces caractéristiques du nouveau Roi allaient donc porter atteinte au règne d’Hérode et à sa descendance, tout aussi fortement que Sa naissance aux portes de la capitale. La peur déclencha rapidement dans la tête d’Hérode un plan d’autodéfense. Ce plan était tout aussi sanguinaire que lors des événements précédents où l’on avait essayé de menacer le trône d’Hérode. Aussi Hérode fit-il venir les mages secrètement (Mt 2, 7), et se mit à les interroger soi-disant dans le détail sur l’apparition de l’étoile mystérieuse. Mais pour lui, cela n’était pas l’essentiel. Il avait été déjà complètement convaincu que son rival dans le monde était né ; il en fut persuadé du fait de la clarté des prophéties et, encore plus, en raison de l’apparition de l’étoile et de l’arrivée des mages. En effet, si Hérode éprouvait une croyance quelconque, elle était certainement de caractère astrologique et divinatoire, à l’instar des croyances professées dans tous les milieux dirigeants de l’empire romain de lepoque. L’essentiel pour Hérode se trouvait dans la conclusion de son entretien avec les mages, quand il leur dit : Allez-vous renseigner exactement sur l’enfant; et quand vous l’aurez trouvé’, avisez-moi, afin que j’aille moi aussi lui rendre hommage (Mt 2, 8). Il souhaitait que les mages lui servissent d’espions, puis de complices dans le crime qu’il avait déjà échafaudé en lui-même. Ces hôtes éminents, que la soif de vérité et de liberté avait mis en route, les amenant à quitter leurs foyers et tous les conforts terrestres pour s’exposer à un voyage long et périlleux, le souverain sanglant du peuple élu, Hérode, voulait les faire entrer dans ses intrigues en vue de préparer un crime effrayant destiné à préserver son bien-être dans sa tanière de loup ! Quel gouffre infernal, et quel fruit terrible sur le champ du péché d’Adam! En prophétisant nombre de siècles auparavant, l’apparition d’un tel prince dans le peuple d’Israël et le crime qu’il allait imaginer, le prophète Ezéchiel tonne contre Hérode : Quant à toi, vil criminel, prince d’Israël dont le jour approche avec le dernier des crimes, ainsi parle le Seigneur: On ôtera la tiare, on enlèvera la couronne, tout sera transformé, ce qui est bas sera élevé, ce qui est élevé sera abaissé. Ruine, ruine, ruine, voilà ce que j’en ferai, comme il n’y en eut pas avant que vienne celui à qui appartient le jugement et à qui je le remettrai (Ez 21,30-32).

Après avoir quitté Hérode et la meute seigneuriale de mendiants spirituels et moraux qui l’entourait, les mages venus d’Orient, assoiffés de vérité, sortirent de Jérusalem et poursuivirent leur chemin. Ils empruntèrent les mêmes rues où les prophètes inspirés de Dieu avaient jadis prophétisé la venue de ce Roi qu’eux-mêmes allaient maintenant vénérer. Ils marchèrent sur les tombes des voix enflammées qui avaient décrit à l’avance de nombreuses caractéristiques du Roi des rois. Mais eux-mêmes ne connaissaient pas les caractéristiques du nouveau Roi ; ils n’avaient pas lu les prophètes juifs, mais leur cœur leur disait que tout ce qui est bon se trouvait dans le nouveau Roi. En sortant de la ville, ces mages ne purent que passer devant la tour de David où ce dernier avait chanté avec sa harpe la majesté de son Descendant. Ils quittèrent enfin la ville où le Dieu vivant avait montré des signes innombrables du Christ, et s’en allèrent vers le signe unique que le Seigneur leur avait donné, avec l’éclatante étoile d’Orient, qui les attendait, cachée, devant les portes de Jérusalem.

Et voici que l’astre qu’ils avaient vu à son lever, les précédait (Mt 2, 9). Quelle fut leur joie ! Ils étaient certainement tenus de chevaucher des chameaux, d’une part du fait de la longueur de la route qu’ils avaient suivie, d’autre part du fait des déserts de sable qu’ils devaient franchir avant d’arriver à Jérusalem, qu’on ne peut parcourir à pied. A la sortie de Jérusalem, ils durent d’abord monter une colline, puis traverser un plateau rocailleux, à travers des champs et des oliveraies entourés de pierres ; ils passèrent ensuite devant la tombe de Rachel, puis arrivèrent enfin à Bethléem. Leurs yeux observaient l’étoile, leurs cœurs se réjouissaient devant cette vision et leurs pensées étaient tournées vers le Nouveau-né. Mais quelle fut leur joie quand l’étoile descendit au-dessus de la grotte de Bethléem et s’arrêta! L’Evangile dit: Ils se réjouirent d’une très grande joie! (Mt 2,10).

Avec une crainte respectueuse et avec joie, les mages entrèrent dans la grotte et ils virent l’enfant avec Marie Sa mère et, se prosternant, ils Lui rendirent hommage (Mt 2, 11). Il est certain qu’ils ont vu Marie avant de voir l’enfant, mais l’évangéliste cite à dessein l’enfant en premier lieu et Marie en second, tandis qu’il ne mentionne même pas Joseph. L’évangéliste décrit la Sainte famille selon l’importance de chacun aux yeux des visiteurs lointains d’Orient. Pour eux, le plus important est de voir le Roi, puis Sa mère, puis enfin les autres. La Providence a placé Joseph aux côtés de Marie à cause des Juifs, non des païens. C’est à cause des Juifs que Joseph devait s’appeler époux de Marie, pour la protéger ainsi du mépris des hommes de loi et de la dureté des lois terrestres ; pour les païens, c’est comme si Joseph n’existait pas. C’est ce que l’évangéliste plein de sagesse divine veut dire en ne mentionnant que Jésus et Marie, et en excluant le nom de Joseph; bien qu’il soit irréfutable que les mages ont dû voir également Joseph.

Se prosternant, ils Lui rendirent hommage. Ceux qui tombaient à genoux devant les étoiles et s’inclinaient devant elles avec crainte et terreur, se prosternaient maintenant avec une grande joie et vénéraient le Dieu vivant qui était venu sur terre afin de les libérer de la servitude des étoiles et des croyances en un destin aveugle.

Puis ouvrant leurs cassettes, ils Lui offrirent en présents de l’or; de l’encens et de la myrrhe (Mt 2, 11). Ils Lui offrirent trois sortes de présents, afin de symboliser ainsi, même inconsciemment, la sainte et vivante Trinité au nom de laquelle l’enfant Jésus vient parmi les hommes et marquer aussi la fonction triple du Seigneur Jésus, Roi, prêtre et prophète. En effet, l’or représente la dignité royale, l’encens celle de prêtre et la myrrhe celle de prophète ou de martyr. L’Enfant Nouveau-né sera donc le Roi d’un royaume immortel; Il sera aussi un prêtre dénué de péché et un prophète qui, comme la plupart de ceux qui L’ont précédé, sera tué. Il est évident que dans le monde, l’or symbolise le roi et la royauté, et l’encens l’homme de prière ou le prêtre; il est tout aussi évident que dans les Saintes Écritures, la myrrhe correspond à l’immortalité: c’est avec de la myrrhe que Nicodème oignit le corps défunt de Jésus (Jn 19, 39; Ps 45, 8; Mc 15, 23); on oignait le corps afin de le protéger le plus longtemps possible de la décomposition et de la putréfaction et le sauver pendant un certain temps de la terrible destruction de la mort. Mais avec le Christ, le monde va étinceler comme s’il était en or, et sera rempli de prière comme le parfum de l’encens remplit l’église; tout l’univers respirera Son enseignement et Son corps comme de la myrrhe. En outre, ces trois offrandes représentent la permanence et l’immuabilité : l’or reste l’or, l’encens reste l’encens et la myrrhe reste la myrrhe ; aucune d’elles ne perd sa spécificité, car même après mille ans, l’or brille, l’encens brûle et la myrrhe garde son arôme. Il n’était pas possible de trouver trois choses sur terre qui symbolisent aussi fidèlement la mission terrestre du Christ, qui expriment de manière plus claire et explicite la permanence, l’éternité de l’œuvre du Christ sur terre et toutes les valeurs spirituelles et morales qu’il a apportées du ciel aux hommes. Il a apporté la vérité, Il a apporté la prière, Il a apporté l’immortalité. Quelle autre chose terrestre pourrait représenter la vérité mieux que l’or ? Quoi qu’on fasse avec l’or, l’or reste brillant. Qu’est-ce qui pourrait représenter la prière mieux que l’encens ? De même que la filmée aromatique de l’encens se répand dans l’église, de même la prière se répand dans toute l’âme humaine, et de même que la fumée s’élève en hauteur, de même la prière de l’âme humaine s’élève vers Dieu. Il est vrai que d’autres choses peuvent provoquer de la fumée, mais aucune autre fumée n’incite l’âme à la prière, sinon la fumée de l’encens. Et quelle autre chose terrestre pourrait représenter l’immortalité, sinon la myrrhe ? Là où la mortalité se traduit par de la puanteur, l’immortalité est symbolisée par la permanence de l’arôme. C’est ainsi que les mages d’Orient ont exprimé symboliquement toute la religion chrétienne, en commençant par la Sainte Trinité et jusqu’à la résurrection et à l’immortalité du Seigneur Jésus et de Ses disciples. C’est pourquoi ils ne sont pas seulement ceux qui s’inclinent devant le Seigneur, mais sont aussi des prophètes qui prophétisent aussi bien la religion chrétienne que la vie et l’œuvre du Christ. Ils n’étaient pas en mesure de savoir tout cela par eux-mêmes, par leur sagesse d’hommes, mais sous l’inspiration de Dieu, qui les a incités à se mettre en route vers Bethléem, en leur donnant une étoile extraordinaire pour guide.

Après avoir achevé leurs prosternations à Bethléem, les mages songèrent à revenir à Jérusalem, puis à revenir par le même chemin dans leurs foyers. Hérode les attendait avec impatience et ils pensaient, dans leur naïveté, venir partager leur joie avec ce monarque qui ne l’était pas. Mais avertis en songe de ne point retourner chez Hérode, ils prirent une autre route pour rentrer dans leur pays (Mt 2,12). Ils s’en étaient remis à la Providence et c’est elle qui guidait leurs pas. Ils ne connaissaient pas le cœur d’Hérode et ses intentions maléfiques, mais la Providence omnisciente le leur révéla en songe et leur ordonna de ne pas rentrer par le même chemin, mais de suivre une autre route pour revenir chez eux. Il est certain que cet avertissement leur fut communiqué par un ange de Dieu, comme ce fut le cas pour le juste Joseph à plusieurs reprises. Obéissant à Dieu en tout, ils suivirent aussitôt un autre chemin, contournant Jérusalem, tout en glorifiant et louant joyeusement Dieu et le Sauveur du monde nouveau- né ; ils revinrent ainsi dans leurs familles, leur rapportant un présent plus important que ce qu’ils avaient emporté en partant de chez eux. Car ils portaient maintenant dans leurs cœurs le Christ Roi Lui-même: à la place de l’or, de l’encens et de la myrrhe qu’ils avaient déposés à Bethléem, ils possédaient maintenant un cœur rempli de la vérité, de la prière et du parfum immortel du Christ.

Ainsi, dans un intervalle de temps bref, la grotte de Bethléem avait vu entrer pour se prosterner devant le Christ, des bergers et des mages, les gens les plus simples et les plus érudits du monde : pour nous servir d’exemples à tous, aux simples comme aux savants, et pour que nous ayons tous autant besoin du Seigneur Christ, et pour que nous tous, avec la même humilité et obéissance, nous nous prosternions devant Celui-qui- donne-la-vie et que nous Le glorifiions comme notre Dieu et Sauveur, avec le Père et le Saint-Esprit, Trinité unique et indivise, maintenant et toujours, dans tous les temps et toute l’éternité. Amen.