Les partisans du système papal attachent beaucoup d’importance à l’influence exercée par l’évêque de Rome dans la question de la pâque et dans quelques autres circonstances; ils transforment cette influence en autorité. C’est là un paralogisme insoutenable. Il n’est point étonnant que l’évêque de Rome ait joui dès le commencement d’une haute influence dans les questions religieuses; car il occupait le premier siège de l’Occident, et, à titre d’évêque de la capitale de l’empire, il était l’inter médiaire naturel entre l’Orient et l’Occident. On comprenait alors que l’Église catholique n’était exclusivement dans aucune contrée; que l’Orient ne jouissait pas plus que l’Occident d’une autorité universelle ; voilà pourquoi certains hérétiques nés et condamnés en Orient cherchaient de l’appui en Occident et surtout à Rome qui le représentait ; voilà pourquoi encore des saints, comme Polycarpe de Smyrne, se rendaient à Rome pour conférer avec l’évêque de cette ville sur les questions religieuses. Mais on ne peut étudier consciencieusement ces faits, d’après les documents certains, sans qu’il en ressorte cette vérité : que l’influence de l’évêque de Rome ne venait point d‘une autorité universelle; qu’elle n’avait même pas sa source dans une autorité reconnue par toutes les Églises occidentales, mais qu’elle dérivait uniquement de l’importance de son siège épiscopal.

Rome était le centre de toutes les communications entre les différentes parties de l’empire. Les fidèles y affluaient de toutes parts, soit pour les affaires politiques, soit pour leurs intérêts particuliers; c’est pourquoi son témoignage d’Église apostolique se trouvait fortifié par les fidèles qui s’y rendaient de toutes parts et qui y apportaient le témoignage de toutes les Églises auxquelles ils appartenaient.

Tel est le sens d’un passage de saint Irénée dont les théologiens romains ont fait le plus étrange abus. Ce grand docteur, s’adressant aux hérétiques qui cherchaient à corrompre les fidèles de Rome, établit contre eux la règle catholique de la foi conservée partout et toujours ; « mais, ajoute-t-il (Saint Irénée, Contre les hérésies, liv. III, ch. III.), comme il serait très-long d’énumérer dans cet ouvrage les successions de toutes les Églises, nous indiquerons celle de l’Église très grande et très-ancienne et connue de tous, qui fut fondée et établie à Rome par les deux très-glorieux apôtres Pierre et Paul, la quelle possède une tradition qui vient des apôtres ainsi que la foi annoncée aux hommes, et qui nous l’a transmise par la succession de ses évêques; par là nous confondons tous ceux qui, de quelque manière que ce soit, ou par aveugle ment, ou par mauvaise intention, ne recueillent pas où il le faudrait; CAR toute Église, c’est-à-dire les fidèles qui sont de partout, sont obligés de se rendre vers cette Église, à cause de LA plus puissante principauté; dans cette Église, la tradition qui vient des apôtres a été conservée par ceux qui sont de partout »

Nous donnons le texte de saint Irénée, afin que l’on puisse le confronter avec notre traduction :

« Quoniam valde longum est, in hoc tali volumine omnium ecclesarium enumerare successiones; maximae et antiquissimœ et omnibus cognitae, a gloriosissimis duobus apostolis Petro et Paulo, Romae fundatae et constitutae Ecclesiae, eam, quam habet ab apostolis traditionem et annunciatam hominibus fidem, per successiones episcoporum per venientem usque ad nos, indicantes, confudimus omnes eos, qui quoquomodo, vel per caecitatem et malam sententiam, praeterquam oportet colligunt. Ad hanc enim Ecclesiam, propter potentiorem prin cipalitatem, necesse est omnem convenire ecclesiam, hoc est eos, qui sunt undique fideles; in qua semper ab his, qui sunt undique, conservata est ea quae est ab apostolis, traditio »

Les théologiens romains affectent de mal traduire ce passage pour y trouver un argument en faveur de la souveraineté papale. Au lieu de dire que les fidèles du monde entier étaient obligés de se rendre à Rome, parce qu’elle était la capitale de l’empire, le siège du gouvernement et le centre des affaires politiques et civiles, ils traduisent les mots convenire ad par ces mots s’accorder avec, ce qui est un contre-sens; ils font rapporter potentiorem principalitatem à l’Eglise de Rome, et ils y voient sa primauté, tandis que ces mots ne sont dits que d’une manière générale, et que rien n’indique qu’ils ne désignent pas uniquement la ville capitale et principale de l’empire; ils traduisent maximae, antiquissimae par : la plus grande, la plus ancienne, sans réfléchir qu’ils attribuent à saint lrénée une assertion d’une évidente fausseté ; car si l’on veut que l’Église de Rome ait été la plus grande de son temps, elle ne pouvait du moins être la plus ancienne, tout le monde savait qu’un grand nombre d’églises avaient été fondées, en Orient, avant celle de Rome. Ils ne traduisent pas non plus de manière à faire dire à l’auteur, comme conclusion : que la tradition apostolique a été conservée à Rome par ceux qui sont de partout, ab his, etc., comme l’exige le texte; mais ils traduisent, comme Pie IX dans son Encyclique aux chrétiens d’Orient : « En tout ce que les fidèles croient ; » et ils ne réfléchissent pas qu’ils font ainsi un contre-sens, et qu’ils attribuent un non-sens au saint docteur.

Tout se tient dans le texte tel que nous l’avons traduit : saint Irénée, après avoir établi que l’on ne doit admettre que la foi universelle, indique l’Église de Rome aux hérétiques de cette ville, comme leur offrant un témoignage d’autant plus fort que la tradition apostolique y avait été conservée par les fidèles du monde entier.

Comment saint Irénée, qui s’applique à donner la foi universelle comme règle de la croyance particulière et qui s’étend précisément sur ce point dans le chapitre d’où le texte ci-dessus est tiré, aurait-il pu logiquement dire ce que les papes et leurs théologiens lui attribuent? Il eût alors ainsi raisonné : Il est nécessaire de prendre pour règle la croyance de toutes les Églises; mais il suffit d’en appeler à celle de l’Église de Rome à laquelle on doit se rattacher et se soumettre à cause de sa primauté. Saint Irénée n’a pas émis une opinion aussi peu raisonnable. ll pose en principe la foi universelle comme règle; et il indique la foi de l’Église de Rome comme vraie, grâce au concours des fidèles qui s’y rendaient de toutes parts et qui y conservaient ainsi la tradition apostolique. Comment la conservaient-ils? Parce qu’ils auraient protesté contre tout changement aux traditions de leurs propres Églises dont ils étaient à Rome les témoins. Saint Irénée ne donne pas la prétendue autorité divine de l’évêque de Rome comme le principe de la conservation de la tradition dans l’Église de cette ville; mais il attribue logiquement cette conservation aux fidèles des autres Églises qui contrôlaient ses traditions par celles de leurs propres Églises et qui formaient ainsi un obstacle invincible à toute innovation.

Il était naturel que l’évêque de la capitale de l’empire, précisément à cause des fidèles qui s’y rendaient de toutes parts, acquît une grande influence dans les choses religieuses, et prît même parfois l’initiative. Mais tous les monuments, comme les circonstances des faits dans lesquels il se trouve mêlé, attestent qu’il ne jouit pas d’une autorité supérieure à celle des autres évêques.

On voit qu’au fond toute la discussion relative au texte de saint Irénée roule sur le sens que l’on doit attacher au mot convenire. Si ce mot signifie être en accord, il faut en conclure que le vénérable écrivain pensait qu’il faut, de toute nécessité, s’accorder avec l’Église romaine, et qu’on ne peut sans cela être dans l’unité. Si ce mot signifie aller, tout l’échafaudage ultramontain tombera de lui-même; car on ne peut raisonnablement affirmer que tous les fidèles doivent de toute nécessité aller à Rome, alors même que l’Église établie dans cette ville serait l’Église principale et première, le centre de l’unité. Il faut donc déterminer le sens de ce mot d’une manière tellement évidente qu’il ne reste aucun doute à cet égard.

Nous avons déjà remarqué que la préposition ad en fixait le sens ; nous pouvons à cette preuve déjà péremptoire en ajouter d’autres.

Si l’on possédait le texte grec du passage en question, nul doute que l’amphibologie qui résulte du mot latin n’existerait pas. Mais Eusèbe et Nicéphore nous ont conservé d’autres fragments du texte primitif. Or, dans ces fragments, le saint docteur s’est servi précisément d’expressions que le traducteur latin a rendues par le mot convenire, et qui n’ont pas d’autre sens que celui d’aller, soit ensemble, soit séparément.

Au livre II, ch. xxII (édit. Migne, col. 785), saint Irénée dit : « Tous les prêtres qui sont allés en Asie, auprès de Jean, disciple du Seigneur, en rendent témoignage. »

Texte grec :

Traduction latine : « Omnes seniores testantur qui in Asia, apud Joannem discipulum Domini convenerun » .

Au livre III, ch. xxI (édit. Migne, col. 947), parlant des Septante interprètes de l’Écriture, saint Irénée dit d’eux : « S’étant réunis chez Ptolémée. »

En grec :

Le traducteur latin a rendu ces mots par ceux-ci : « Convenientibus autem ipsis in unum apud Ptolemaeum.»

Le bénédictin dom Massuet, éditeur des œuvres de saint Irénée, prétend que le saint docteur a dû se servir dans le texte en question des mots  σνμβαίνειν πρός τήν τών Ρωμαιων  Έκκλησιαν. Puis il prétend que σνμβαίνειν πρός τήνα est la même chose que σνμβαίνειν τινι.

Quand cette opinion serait inattaquable, cette érudition ne servirait de rien; car on se contente de supposer que le saint docteur s’est servi du mot σνμβαίνειν . Il nous semblerait plus naturel et plus logique de chercher le mot in connu par les mots connus que le traducteur a rendus par le mot convenire. Or, de cette étude il résulte que saint Irénée ne se serait pas servi du mot σνμβαίνειν , mais de σιμβεβληκότες, qui a le sens de concours vers un lieu, ou de σινελθόντες, qui a une signification analogue, puisque, dans les textes grecs qui ont été conservés, il s’est servi de ces mots pour exprimer l’idée que le traducteur a rendue par convenire.

En général, le traducteur latin de saint Irénée donne au mot convenire le sens de aller et non celui de s’accorder. Pourquoi donc lui donner ce sens dans le fameux texte en question, lorsque, dans ce texte lui-même, la préposition ad donne l’idée d’une direction vers un lieu, et que l’adverbe undique donne celle d’un départ de tous les lieux différents de Rome où se trouvaient des fidèles.

Rien ne manque pour prouver qu’il n’est pas per mis de donner aux paroles de saint Irénée le sens que lui attribuent les théologiens romains. Le saint docteur a donc dit simplement que le concours des fidèles de toutes les contrées, attirés à Rome par la nécessité de leurs affaires, parce que cette ville était la première et la plus puissante de l’empire, contribuait à y conserver la tradition apostolique, parce que ces fidèles y apportaient la foi des Eglises auxquelles ils appartenaient.

Un extrait du livre du père Wladimir Guettée, « la Papauté schismatique« .

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