La controverse de Pâques est un évènement marquant de l’histoire de l’Eglise du IIème siècle.
Pour la résumer, les évêques de la province d’asie proconsulaire avaient pour coutume de fêter la pâques le jour de la pâques lunaire alors que le reste de l’Eglise avait pour tradition de toujours célébrer la pâques le dimanche suivant.
Ces deux coutumes entrèrent en conflit lorsque l’évêque de Rome, Saint Victor s’opposa à saint Polycarpe, évêque d’Ephèse.

Cette interaction est rapportée par l’historien de l’Eglise, Eusèbe de Césarée :

« Sur ce, le chef de l’église de Rome, Victor essaya (πειρᾶτα) de retrancher en masse de l’unité commune les chrétientés de toute l’Asie ainsi que les églises voisines, les tenant pour hétérodoxes. Il notifie par lettres et déclare que tous les frères de ces pays-là sans exception étaient excommuniés.  » (Eusèbe, Hist. Eccl., livre V, chap. XXIV)

Mais le déroulement de cette controverse prouve que la vision vaticane moderne de la papauté n’est pas historique, et que c’est bien la compréhension orthodoxe qui est la seule cohérente avec les faits vérifiables.

Pour rappel la doctrine vaticane affirme dans la bulle dogmatique « Pastor Aeternus » (Vatican I) que le Pape jouit, par droit apostolique d’une juridiction universelle et immédiate ainsi d’une suprématie sur tous les membres de l’Eglise :

« Si donc quelqu’un dit que le Pontife romain n’a qu’une charge d’inspection ou de direction et non un pouvoir plénier et souverain de juridiction sur toute l’Église, non seulement en ce qui touche à la foi et aux mœurs, mais encore en ce qui touche à la discipline et au gouvernement de l’Église répandue dans le monde entier, ou qu’il n’a qu’une part plus importante et non la plénitude totale de ce pouvoir suprême ; ou que son pouvoir n’est pas ordinaire ni immédiat sur toutes et chacune des églises comme sur tous et chacun des pasteurs et des fidèles, qu’il soit anathème. »

I) Pas d’immédiateté :

Il est à noter qu’Eusèbe de Césarée utilise pour parler de l’action du pape le verbe Πειραομαι, qui signifie essayer, ce qui montre bien que l’entreprise du pape Saint Victor n’a pas aboutit. D’ailleurs l’excommunication n’a pas été considérée comme valide, contredisant donc le magistère romain actuel en montrant que les décisions du pape ne jouissent pas d’une autorité immédiate (cf. Pastor Aeternus). La controverse de Pâques ne sera d’ailleurs conclue qu’après la décision oecuménique du concile de Nicée (325) et non pas par le pape seul.

II) Pas de suprématie :

Ici la volonté du pape d’excommunier un évêque d’une autre juridiction ne prouve pas qu’il dispose d’une prérogative spécifique, d’une suprématie ou même d’une juridiction universelle. La preuve en est; Saint Hilaire de Poitiers n’a aucun mal à anathématiser le pape Libère lorsque ce dernier embrasse l’hérésie d’Arius :

« Je t’ai dit anathème à toi Libère et à tes complices. Je te dis de nouveau anathème; je te le dis une troisième fois, à toi, Libère, prévaricateur »
(St. Hilaire de Poitiers; fragm. 426; Juenin 3.75; Maimburg 103.)

De plus saint Polycarpe ne semble pas intimidé par les menaces de l’évêque de Rome, ni ne semble au courant de sa supposée suprématie. Sa défense se compose non pas d’un appel à la primauté des papes, mais à la tradition reçue à Ephèse.

« Je ne suis pas effrayé par ceux qui cherchent à m’émouvoir, car de plus grands que moi ont dit :  » Il vaut mieux obéir à Dieu qu’aux hommes.  » 

« Nous célébrons donc scrupuleusement le jour, sans rien retrancher, sans rien ajouter. En effet, c’est en Asie que reposent de grands astres, qui ressusciteront au jour de la parousie du Seigneur, quand il viendra des cieux avec gloire et recherchera tous les saints : Philippe, un des douze apôtres, qui repose à Hiérapolis avec ses deux filles qui ont vieilli dans la virginité, et son autre fille, qui a vécu dans le Saint-Esprit, repose à Ephèse ; et encore Jean, qui a reposé sur la poitrine du Seigneur, qui a été prêtre et a porté la lame d’or, martyr et didascale : celui-ci repose à Ephèse; aussi Polycarpe de Smyrne, évêque et martyr ; et Thraséas d’Euménie, évêque et martyr, qui repose à Smyrne. Faut-il parler de Sagaris, évêque et martyr, qui repose à Laodicée, et du bienheureux Papirius et de l’eunuque Méliton, qui a vécu entièrement dans le Saint-Esprit, qui repose à Sardes en attendant la visite à venir des deux, dans laquelle il ressuscitera des morts ? »
(Eusèbe, Hist. Eccl., livre V, chap. XXIV)

III) Pas de juridiction universelle :

Saint Irénée de Lyon survient aussi dans la controverse non seulement pour corriger l’acte prématuré du pape, mais aussi pour lui rappeler que cette décision ne peut pas être prise sans consultation de toute l’Eglise. l’universalité de l’Eglise s’exprime donc dans le collège de tous les évêques et pas dans une juridiction universelle n’appartenant qu’au pape de Rome  :

« A leur tour, ils [les évêques] lui [Le pape Victor] conseillent au contraire d’avoir souci de la paix, de l’union avec le prochain, de la charité ; et l’on a encore leurs paroles : ils s’adressent à Victor d’une façon fort tranchante. Parmi eux se trouvait aussi Irénée, écrivant au nom des frères qu’il dirigeait en Gaule »

(Eusèbe, Hist. Eccl., livre V, chap. XXV)

Il est à noter que Saint Irénée est décrit comme le primat des Gaule, dirigeant directement des évêques dans la juridiction occidentale; et ce, contre l’opinion du pape, sur un point que le pape juge dogmatique. La juridiction universelle du pape est donc doublement réfutée.

Saint Irénée rappelle simplement à l’évêque de Rome ce que le 5ème concile expliquera de manière plus nette encore en excommuniant le pape Vigile :

« Il n’est autorisé à personne, dans les questions doctrinales, d’anticiper le jugement de l’Eglise dans sa plénitude, car chaque personne a besoin de l’aide de ses prochains. »

IV) La conclusion

Cette controverse s’éteint selon Eusèbe de Césarée dans la conciliarité de toute l’Eglise à tel point que le chapitre concernant la résolution de l’affaire s’intitule « XXV. Comment tous, unanimement, s’accordèrent au sujet de Pâques ».

 

La question reste cependant épineuse pendant un certain temps, et le concile de Nicée statue sur l’importance de la célébration unifie de Pâques, comme l’atteste le premier canon du Concile d’Antioche :

« 1. De ceux qui agissent contre les ordonnances de Nicée au sujet de la fête de Pâques. Tous ceux qui oseront enfreindre le décret du grand et saint concile assemblé à Nicée, en l’auguste présence de l’empereur Constantin aimé de Dieu, touchant la sainte et salutaire solennité de la pâque, doivent être excommuniés et rejetés de l’Église, s’ils s’obstinent par esprit de dispute à s’élever contre ces sages décisions. Et cela pour les laïcs. Quant aux supérieurs ecclésiastiques, évêques ou prêtres ou diacres, si après le présent décret quelqu’un ose se singulariser en célébrant la Pâque avec les Juifs, le saint concile le tient dès lors pour séparé de l’église; car non seulement il commet une faute, mais il devient pour beaucoup une cause de trouble et de perdition; de tels clercs seront dépouillés de leur office, eux et ceux qui resteront en communion avec eux après la déposition. Les clercs déposés seront privés des honneurs extérieurs auxquels ont droit ceux qui sont inscrits au saint canon du clergé et le divin sacerdoce. »

Le décret de Saint Constantin accepté au concile de Nicée concernant la Pâques explique également qu’elle doit être célébrée par l’Eglise de manière unie et un jour différent de de la Pâques juive:

« En outre, considérez bien que dans une affaire aussi importante et sur un sujet d’une si grande solennité, il ne devrait pas y avoir de division. Notre Sauveur ne nous a laissé qu’un jour de fête de notre rédemption, c’est-à-dire de sa sainte passion, et il a souhaité [établir] une seule Église catholique [universelle]. Pensez donc à quel point il est inconvenant que, le même jour, certains jeûnent tandis que d’autres sont assis à un banquet; et qu’après Pâques, certains devraient se réjouir des fêtes, tandis que d’autres observent toujours un jeûne strict. Pour cette raison, une Divine Providence veut que cette coutume soit rectifiée et réglementée de manière uniforme »

« Comment peuvent-ils [les juifs] avoir raison, eux qui, après la mort du Sauveur, n’ont plus été conduits par la raison mais par la violence sauvage, comme leur illusion peut les pousser? Ils ne possèdent pas la vérité dans cette question pascale; […]. Nous ne pouvons pas imiter ceux qui se trompent ouvertement. Comment, alors, pourrions-nous suivre ces Juifs, qui sont très certainement aveuglés par l’erreur? car célébrer la Pâque deux fois en un an est totalement inadmissible. »

Saint Constantin, rapporté par Phillipe Schaf

Cette directive importante s’est imposée graduellement dans l’Eglise et les controverses ariennes ont ralenti l’avancée vers l’unité pascale, mais cette importante unité fut tout de même atteinte suite aux réformes carolingiennes.
(Schaff)

V) Situation actuelle

De nos jours on peut voir que la communion romaine s’est séparée de la tradition des conciles. Dans un premier temps elle célèbre Pâques à plusieurs dates différentes; en 2020 par exemple, le 12 Avril pour le rite latin et les 19 Avril pour les uniates. Et dans un second temps elle célèbre certaines années la Pâques en même temps que les juifs, à cause de l’adoption de la Pâques grégorienne, comme le remarquait déjà l’historien catholique Hefele dans son histoire des conciles, l’Eglise Romaine tombe donc sous l’anathème du premier canon du concile d’Antioche et du concile de Nicée, en 1825 par exemple :

« Nous remarquons enfin que le calendrier grégorien fait parfois coïncider notre Pâques chrétienne avec la Pâque juive, comme par exemple en 1825. Cette coïncidence est tout à fait contraire à l’esprit du Concile de Nicée; mais il est impossible de l’éviter sans violer la règle pour trouver Pâques qui est maintenant universellement adoptée. »
(Hefele, Hist. Conc., P. 332, vol i.)

L’Eglise Romaine ne suit donc plus la foi de Nicée et ne manifeste pas l’unité pascale, symbole de la catholicité de l’Eglise.

L’Eglise Orthodoxe suit toujours la directive des Pères de l’Eglise du Premier Concile et ne dérive pas de la sainte Tradition, en célébrant une Pâques unique, indépendamment du calendrier liturgique local, et différenciée de la célébration rabbinique, jusqu’a nos jours.

 

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Catégories : Catholicisme

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