Un livre de référence pour le début de la vie ascétique. 

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Tables des matières

  1. AVERTISSEMENT.
  2. LETTRE.
  3. VIE DE SAINT DOSITHÉE.
  4. DU RENONCEMENT.
  5. DE L’HUMILITÉ.
  6. DE LA CONSCIENCE.
  7. DE LA DIVINE CRAINTE.
  8. QU’IL NE FAUT PAS SUIVRE SON PROPRE JUGEMENT.
  9. QU’IL NE FAUT PAS JUGER LE PROCHAIN..
  10. DU BLÂME DE SOI-MÊME.
  11. DE LA RANCUNE.
  12. DU MENSONGE.
  13. DE LA VIGILANCE.
  14. DE L’EMPRESSEMENT.
  15. DE LA CRAINTE DU CHATIMENT.
  16. QU’IL FAUT SUPPORTER LES TENTATIONS SANS TROUBLE ET AVEC ACTION DE GRÂCES.
  17. DE L’ÉDIFICE ET DE L’HARMONIE DES VERTUS DE L’ÂME.
  18. DES SAINTS JEÛNES.
  19. LETTRES DIVERSES DU MÊME ABBA DOROTHÉE.
  20. SENTENCES DIVERSES DU MÊME ABBA DOROTHÉE.

AVERTISSEMENT

Il faut savoir qu’il y eut deux Dorothée et deux Barsanuphe, les uns infectés des erreurs de Sévère, les autres attachés à la saine doctrine et à une parfaite ascèse. C’est de ces derniers qu’il s’agit dans le présent livre. Aussi jugeons-nous qu’il faut le recevoir comme recommandable et extrêmement utile à l’âme, puisqu’il est certainement l’œuvre du bienheureux Dorothée l’orthodoxe, l’un des plus illustres parmi les pères, et non de l’autre Dorothée, ce sinistre hérétique. C’est ce que nous a si bien appris le confesseur du Christ, notre père Théodore, le très sage higoumène du monastère de Stoudios, dans le testament laissé à ses disciples.  Après avoir exprimé la croyance de sa foi et stigmatisé en bloc les hérétiques impies, il ajoute en effet ceci : «De plus, je reçois tous les livres inspirés de l’Ancien et du Nouveau Testament, ainsi que les Vies et les divins ouvrages de tous les admirables pères, docteurs et ascètes. Je le dis à cause du pernicieux Pamphile qui, de l’Orient, est venu attaquer ces saints, à savoir Marc, Isaïe, Barsanuphe, Dorothée et Hésychius : non pas ce Barsanuphe, cet Isaïe et ce Dorothée qui, acéphales parmi les acéphales et cornes de ce monstre aux dix cornes ont été anathématisés par saint Sophrone dans son libelle et qui sont manifestement des personnages différents. Ceux que j’ai nommés, je déclare les recevoir selon la tradition des pères, sur le témoignage de l’hiérarque actuel, le très saint patriarche Taraise, et d’autres personnages dignes de foi, grecs ou orientaux. Barsanuphe n’est-il pas représenté sur la nappe d’autel, dans la Grande Église, avec les saints pères Antoine, Éphrem, et d’autres encore ? Aussi bien n’ai-je trouvé aucune impiété dans leurs enseignements, mais au contraire beaucoup de profit spirituel.»

Ainsi notre grand Père Théodore distinguait bien ce qu’il faut penser de l’un et l’autre Dorothée et déclarait extrêmement utile l’enseignement de celui dont il s’agit ici. De fait, le profit pour l’âme en est vraiment considérable. Puisse-t-il s’y conformer, celui qui est soucieux de bien régler sa vie, pour marcher vers la perfection de la vertu dans le Christ ! Parvenu au but, il aura pour couronne l’impassibilité et obtiendra la vie éternelle avec les saints.

LETTRE

Au frère qui avait demandé que lui soient envoyés les discours retrouvés de notre saint père l’abbé Dorothée

  1. J’approuve ton intention, je félicite de ton zèle pour le bien ton âme bénie et vraiment éprise de la vertu, frère très aimé. Car rechercher ainsi laborieusement et louer sincèrement les œuvres de notre père réellement bienheureux et digne de Dieu, si bien nommé «Don de Dieu», c’est louer la vertu, c’est aimer Dieu, c’est se soucier de la vie véritable, puisque, selon le grand Grégoire, «la louange suscite l’émulation; l’émulation, la vertu; et la vertu, la béatitude». Il y a donc lieu de se réjouir et de se congratuler, oui vraiment, pour ce progrès qui est le tien; car tu parais suivre les traces de cet imitateur du «doux et humble de cœur !» (Mt 11,29), de cet homme qui, ayant considéré le renoncement spirituel de Pierre et de ses compagnons, se dépouilla de l’attachement aux choses visibles et s’abandonna à ses pères en Dieu, au point de pouvoir sûrement, lui aussi, dire au Sauveur avec assurance : «Voici que nous avons tout quitté et que nous t’avons suivi» (Mt 19,27). Aussi «parvenu en peu de temps à la perfection avec l’aide de Dieu, il a fourni une longue carrière» (Sag 4,13), sans vivre dans des déserts matériels ni dans les montagnes, sans faire grand cas de commander aux bêtes voraces, mais en embrassant la solitude de l’âme, avec l’ardent désir d’approcher des montagnes éternelles qui savent merveilleusement illuminer (cf. ps 75,5), et d’écraser plutôt la tête des serpents et des scorpions (cf. Le 10,19) qui font périr les âmes. En peu de temps, avec l’assistance du Christ, il a mérité d’y parvenir par les combats du retranchement de la volonté propre, retranchement qui lui a ouvert la voie sûre des pères, qui a rendu léger pour lui le bienheureux fardeau et lui a montré qu’il est doux, vraiment, le joug salutaire du Christ (cf. Mt 11,30).
  1. Par ce retranchement, il a appris la meilleure route du ciel, l’humilité, et, selon le mot des saints vieillards, « faisant sienne en pratique» la sentence : «Sois miséricordieux et doux», il fut par là orné de toutes les vertus. Voilà pourquoi le bienheureux avait toujours à la bouche cette sentence qui dit : «Quiconque est parvenu à retrancher la volonté propre, est parvenu au lieu du repos.» Car ses recherches lui ayant fait à bon droit découvrir que toutes les passions ont pour racine la philautie et que celle-ci est liée à l’amère douceur de notre volonté, il se servit de ce remède énergique et fit périr avec la racine les rejetons maudits. Puis il devint remarquable «cultivateur des plants immortels»  et produisit le fruit de la vie véritable, étant entré en possession du trésor caché dans le champ, après l’avoir si bien cherché et trouvé (cf. Mt 13,44), et s’étant vraiment enrichi des biens impérissables.
  1. J’aurais donc voulu posséder la langue et l’intelligence nécessaires pour pouvoir exposer en détail sa sainte vie comme modèle achevé de vertu utile à tous, et montrer comment ce bienheureux a parcouru la route paradoxale, à la fois étroite et spacieuse (cf. Mt 7,13-14) : étroite, parce qu’elle est sans déviation ni dispersion et qu’elle empêche de tomber dans le précipice qui la borde des deux côtés – c’est ainsi en effet que l’ami de Dieu, le très grand Basile, définit l’étroitesse de la route resserrée qui conduit au salut –, route spacieuse aussi, en raison de l’affranchissement des passions et de la libre confiance envers ceux qui le conduisaient à Dieu, et surtout à cause de l’élévation de l’humilité, qui seule, selon le grand Antoine, surmonte tous les pièges du diable. Aussi s’est-elle vraiment réalisée pour le bienheureux Dorothée cette parole : «Ton commandement est excessivement large» (Ps 118,96).
  1. Mais je laisserai de côté ce travail, m’en jugeant incapable. Je sais en effet qu’en plus de toutes ses propres richesses, le bienheureux n’hésitait pas à proposer à l’occasion dans son enseignement ce qu’il trouvait de profitable chez les philosophes païens, où il butinait comme l’abeille industrieuse, par exemple le «Rien de trop», le «Connais-toi toi-mêmes», et autres sentences semblables, auxquelles je suis acculé, comme on dit, sinon par une sage détermination, du moins par la nécessité de mon impuissance. En revanche, ce que m’a demandé votre âme fervente et zélée, j’ai osé l’accomplir, redoutant la gravité du refus et le châtiment de la paresse. Voici qu’avec la présente lettre je vous envoie, à vous, changeurs avisés de Dieu,  ce talent demeuré chez moi sans rapport, je veux dire les enseignements retrouvés du bienheureux, ceux que lui-même a mérité de recevoir de ses pères et ceux qu’il a transmis à ses propres disciples, à la fois par la pratique et la parole, comme notre premier vrai Maître et Sauveur (cf. Ac 1,1). Si nous n’avons pu trouver tous ses saints discours, mais seulement un très petit nombre, avec ceux qui ont été recueillis çà et là par des hommes diligents grâce à la divine Providence, il suffira du moins à tes bonnes dispositions que ce peu leur soit présenté, selon la parole : «Donne occasion au sage, et il deviendra plus sage» (Pro 9,9).
  1. Tel était le bienheureux, guidé par Dieu dans son propos de vie monastique, telle fut la vie qu’il adopta, conforme à son but : envers ses pères, le plus profond renoncement aux choses matérielles, la soumission sincère selon Dieu, la limpidité de l’ouverture d’âme, la délicatesse de la conscience, et surtout la spontanéité de l’obéissance «avec science», appuyée sur la foi et rendue parfaite par la charité; envers les frères, ses compagnons d’ascèse, la vénération mêlée d’affabilité, sans orgueil ni familiarité, et principalement la fuite des soupçons, des curiosités indiscrètes et des rivalités, ce qui est la racine d’une religieuse bienveillance et la mère de la concorde plus douce que le miel; dans les travaux, le zèle, la prudence, le calme joint à la pondération, marques de la fermeté de son caractère; pour les choses matérielles, le soin, le respect, l’amour du beau, mais sans frivolité, tout cela s’accordant par un divin discernement; avant tout et par-dessus tout, l’humilité, la bonne grâce; la longanimité, la constance, la vigilance, l’habitude de la réflexion.
  1. Mais pourquoi faut-il que j’essaye d’énumérer chacune de ses vertus ? C’est comme si on comptait les gouttes de pluie et les vagues de la mer. Je m’étais d’ailleurs fixé comme règle obligée de ce discours, de ne pas oser entreprendre ce qui ne me convient pas. C’est à vous plutôt que revient la douce recherche de tout cela, il vous qui faites vos délices de telles choses, afin d’apprendre de quelle conduite et sainte vie a été amené il l’enseignement divin et au soin des âmes par la Providence qui dispose tout parfaitement, ce père compatissant et affectueux, vraiment digne d’instruire et d’éclairer les âmes, débordant de science et plus encore de condescendance, grand par la sagesse et plus grand par la piété, sublime en contemplation et plus sublime encore en humilité, riche en Dieu et pauvre en esprit, agréable par la parole et plus encore par la présence; médecin connaissant chaque maladie et son remède, qui a appliqué ce traitement saint et multiforme aux riches, aux pauvres, aux savants, aux ignorants, aux femmes, aux hommes, aux vieux, aux jeunes, aux affligés, aux heureux, aux étrangers, aux compatriotes, aux gens du monde, aux moines, aux maîtres, aux sujets, aux esclaves, aux hommes libres, se faisant toujours tout à tous et en gagnant le plus grand nombre (cf. I Cor. 9,22).
  1. Mais il est temps, très cher, de te présenter la table savoureuse des discours paternels, dont l’absence même d’ornement littéraire n’est pas d’un faible avantage. Si grand qu’il soit en effet et si sublime que soit sa parole, cet homme vraiment divin s’y montre pourtant «condescendant aux humbles», selon le précepte (Rom 12,16), préférant toujours le style simple et le langage sans apprêt. Quant il toi, trouvant le profit digne de ton zèle sincère et bienheureux, sers-toi largement des provisions que j’ai amassées, applique-toi à la sainte vie de celui que tu aimes tant, et prie pour ma nonchalance.Auparavant je dirai en résumé ce qui concerne le bienheureux Dosithée, qui fut le premier disciple du bienheureux abbé Dorothée, alors que celui-ci était encore au monastère de l’abbé Séridos, menant victorieusement le combat de la soumission selon le Christ.

VIE DE SAINT DOSITHÉE

  1. Ce vrai bienheureux que fut l’abba Dorothée, embrassant avec la grâce de Dieu la vie monastique, se retira dans le monastère de l’abba Séridos. Il y trouva beaucoup de grands ascètes qui vivaient en hésychastes. Parmi eux brillaient deux Vieillards remarquables, le très saint Barsanuphe et son disciple ou plus exactement son compagnon d’ascèse, l’abba Jean, surnommé le Prophète à cause du don de discernement qu’il avait reçu de Dieu. En toute confiance Dorothée s’abandonna à eux : il communiquait avec le Grand Vieillard par l’intermédiaire du saint abbé Séridos, et il fut même jugé digne de servir l’abba Jean le Prophète. Ces saints vieillards décidèrent ensemble qu’il bâtît là une infirmerie et qu’il en eût la charge; car les frères souffraient beaucoup lorsqu’ils étaient malades, n’ayant personne pour s’occuper d’eux. Il fit donc l’infirmerie avec l’aide de Dieu, son propre frère selon la chair pourvoyant aux dépenses – cet homme était en effet très bon chrétien et grand ami des moines. Et, comme je l’ai dit, c’était l’abba Dorothée qui soignait les malades avec quelques autres frères craignant Dieu, lui-même ayant la responsabilité de ce service.
  1. Or un jour, il est mandé par l’higoumène, l’abba Séridos. Il vient et trouve auprès de lui un adolescent portant l’habit militaire, et d’un aspect très délicat et très gracieux. Ce jeune homme venait d’arriver au monastère avec quelques amis de l’abba, gens du Duc. Lors donc que Dorothée se présente, l’abba le prend à part et lui dit : «Ces hommes ont amené cet adolescent et disent qu’il veut rester ici dans le monastère, mais j’ai bien peur qu’il n’appartienne à l’un de ces grands personnages, qu’il n’ait voulu fuir après avoir commis un vol ou quelque autre méfait,  et que nous n’ayons des ennuis. Il n’a en effet ni l’allure ni la mine de quelqu’un qui veut se faire moine.»
  1. De fait, page d’un général, il avait mené une vie très amollissante – les pages de tels personnages sont en effet toujours d’une grande mollesse –, et jamais il n’avait entendu dire un mot de Dieu. Mais quelques soldats du général ayant décrit devant lui la Ville Sainte, il avait désiré la voir et prié le général de l’envoyer visiter les Lieux Saints. Celui-ci, ne voulant pas le contrister, avait trouvé un de ses bons amis qui s’y rendait, et lui avait dit : «Fais-moi la grâce de prendre ce jeune homme avec toi, pour qu’il visite les Lieux Saints.» Ayant donc reçu le garçon des mains d’un général, cet homme le traitait avec beaucoup d’égards et de ménagements, le faisant manger avec lui et sa femme.Parvenus à la Ville Sainte et vénérant les Lieux Saints, ils se rendirent à Gethsémani. Or, il y avait là une représentation de l’enfer. Tandis que le jeune homme regardait, attentif et surpris, il voit une femme majestueuse, vêtue de pourpre, qui se tenait près de lui et lui donnait des explications sur chacun des damnés. Et, comme d’elle-même, elle l’instruisait encore sur différents autres points. Le garçon l’écoutait, dans l’admiration et l’étonnement. Comme je l’ai dit, jamais il n’avait entendu dire un mot de Dieu, ni qu’il y eût un jugement. Il lui demanda donc : «Madame, que faut-il faire, pour échapper à ces châtiments ?» Elle lui répondit : «Jeûne, ne mange pas de viande, prie continuellement; et tu échapperas aux châtiments.» Après qu’elle lui eut donné ces trois commandements, il ne la vit plus, mais elle devint invisible. Dès lors, le garçon resta pénétré de componction, et il gardait les trois commandements qu’elle lui avait donnés. L’ami du général, le voyant jeûner et s’abstenir de viande, s’inquiétait à cause du général, car il savait en quelle estime celui-ci le tenait. Quant aux soldats qui l’accompagnaient, le voyant vivre ainsi, ils lui disent : «Petit, ce que tu fais ne convient pas à qui veut rester dans le monde; si tu y tiens, va dans un monastère et tu sauveras ton âme.» Mais lui n’avait pas la moindre idée de Dieu ni de ce qu’était un monastère; il observait seulement les commandements de la dame. Il leur dit donc : «Menez-moi au lieu que vous connaissez, car moi je ne sais pas du tout où aller.» Or quelques-uns d’entre eux, comme je l’ai dit, étaient amis de l’abba Séridos, et ils vinrent au monastère, amenant le garçon avec eux.
  1. Envoyé par l’abba pour parler avec lui, le bienheureux Dorothée l’examina avec grand soin; et l’enfant ne savait dire que ces seuls mots : «Je veux être sauvé.» Dorothée revint donc dire à l’abba : «Si tu es vraiment d’avis de le recevoir, n’aie aucune crainte; il n’y a rien de mauvais en lui. – Eh bien, dit alors l’abba, fais-moi la charité de le prendre avec toi pour son salut, car je ne veux pas qu’il soit mêlé aux frères.»
  1. Mais Dorothée, par modestie, résista longtemps, disant : «Il est au-dessus de mon état de recevoir la charge de quelqu’un, et cela n’est pas à ma mesure. – C’est moi qui me charge de toi et de lui, reprit l’abba, pourquoi te mettre en peine ? – Allons, dit Dorothée, puisque décidément tu y tiens, si tu le juges bon, expose la chose au Vieillard. – Bon ! je vais lui en parier.»Il va donc le dire au Grand Vieillard. Et celui-ci fit savoir au bienheureux : «Accepte-le, car c’est par toi que Dieu le sauvera.» Alors Dorothée l’accueillit avec joie et l’eut avec lui à l’infirmerie. Et son nom était Dosithée.Quand arriva l’heure de manger, Dorothée lui dit : «Mange à ta faim, seulement dis-moi ce que tu manges.» Et il revint disant : «J’ai mangé un pain et demi.» Or, le pain était de quatre livres.  Dorothée lui dit : «Te sens-tu bien, Dosithée – Oui, seigneur,  je me sens bien. – N’as-tu pas faim ? – Non, maître, je n’ai pas faim. – Eh bien, désormais, mange le premier pain et le quart de l’autre. Quant à l’autre quart, partage-le en deux; manges-en la moitié et laisse l’autre moitié.» Et il fit ainsi. Dorothée lui dit : «As-tu faim, Dosithée ? – Oui, seigneur, un peu.

    Quelques jours après, Dorothée lui demande  encore : «Comment vas-tu, Dosithée, as-tu toujours faim ? – Non, seigneur, grâce à tes prières, cela va bien. –Alors, dit Dorothée, retranche l’autre moitié du quart.» Et il fit ainsi.

    De nouveau, au bout de quelques jours : «Comment vas-tu maintenant ? As- tu faim ? – Cela va bien, seigneur. – Partage donc l’autre quart en deux; manges-en la moitié et laisse la seconde moitié.» Ce qu’il fit. Et ainsi, Dieu aidant, petit à petit, il descendit de six livres à huit onces;  car même dans le manger, il y a une accoutumance.

  1. Le jeune Dosithée était très habile en tout travail qu’il faisait. Il servait les malades à l’infirmerie, et chacun était content de ses services, car il faisait parfaitement toutes choses. S’il lui arrivait pourtant de s’impatienter contre l’un des malades et de dire un mot avec humeur, il laissait tout et entrait dans le cellier en pleurant. Les autres servants de l’infirmerie y venaient pour le réconforter, mais il ne se consolait point. Alors ils allaient dire à l’abba Dorothée : «Seigneur, aie la bonté de voir ce qu’a ce frère : il pleure et nous ne savons pourquoi.» Il entrait et le trouvait assis par terre, tout en larmes. Il lui disait : «Qu’y a-t-il, Dosithée ? Qu’as-tu ? Pourquoi pleures-tu ? – Pardonne-moi, seigneur. Je me suis fâché et j’ai mal parlé à mon frère. – Ainsi, Dosithée, tu te fâches ! Et tu n’as pas honte de te mettre en colère et de mal parier à ton frère ! Ne sais-tu donc pas qu’il est le Christ, et que c’est au Christ que tu fais de la peine ?» Et Dosithée baissait les yeux, en pleurant, sans rien dire. Quand Dorothée voyait qu’il avait suffisamment pleuré, il lui disait alors : «Que Dieu te pardonne ! Allons, debout ! Reprenons tout à partir de maintenant. Soyons attentifs désormais, et Dieu nous aidera !» Aussitôt qu’il avait entendu, Dosithée se levait et courait avec joie à son service, persuadé qu’il avait vraiment reçu de Dieu son pardon.Connaissant son habitude ceux de l’infirmerie, lorsqu’ils le voyaient pleurer, disaient : «Qu’a donc Dosithée ? En quoi a-t-il fauté ?» Et ils disaient au bienheureux Dorothée : «Seigneur, entre dans le cellier; il y a là du travail pour toi.» Lors donc qu’il y entrait et trouvait Dosithée assis par terre, en larmes, il comprenait qu’il avait dit quelque parole mauvaise et lui disait : «Qu’y a-t-il, Dosithée ? Tu as encore contristé le Christ ? Tu t’es encore irrité ? N’as-tu pas honte ? Ne te corrigeras-tu pas la fin ?» Et Dosithée continuait à pleurer beaucoup. Quand il le voyait rassasié de larmes, Dorothée reprenait : «Allons, lève-toi ! Que Dieu te pardonne ! Encore une fois, reprends tout par le commencement ! Corrige-toi enfin !» Et lui, sur-le-champ, secouait son chagrin avec confiance et s’en allait à son travail.
  1. Il faisait très bien les lits des malades, et il était tellement ingénu et enclin à dévoiler ses pensées que souvent, comme il mettait tous ses soins à faire un lit, voyant passer le bienheureux, il lui disait : «Seigneur, seigneur, ma pensée me dit : Tu fais bien les lits.» Et celui-ci de lui répondre : «Oh ! oh ! Monsieur ! Te voilà donc un bon serviteur, te voilà devenu un bon travailleur ! Mais es-tu un bon moine ?» Jamais Dorothée ne le laissa s’attacher à une affaire ou à un objet quelconque. Il acceptait tout avec joie et confiance, et obéissait allègrement en toutes choses. Quand il avait besoin d’un manteau, Dorothée le lui donnait; et lui, s’étant retiré, l’arrangeait avec beaucoup d’habileté et de soin. Et quand il l’avait fait, Dorothée lui disait : «Dosithée, tu as réparé ce manteau ? – Oui, seigneur, et je l’ai bien arrangé. – Allons, lui disait Dorothée, donne-le à tel frère ou à tel malade.» Et il s’en allait le donner avec empressement. Dorothée lui en fournissait un autre, et, de la même façon, quand il l’avait arrangé avec soin, il lui disait : «Donne-le à tel frère.» Et il le donnait aussitôt, sans jamais s’attrister ni dire en murmurant : «Après que j’ai pris la peine de le raccommoder et de le remettre à neuf, il me le prend et le donne à un autre.» Mais tout ce qu’il entendait de bien, il s’empressait de l’accomplir.
  1. Une autre fois, un commissionnaire apporta un couteau très bon et de belle apparence. Dosithée le prit et le porta à l’abba Dorothée : «Le frère, un tel, lui dit-il, a apporté ce couteau, et je l’ai pris afin qu’avec ton assentiment, nous le gardions à l’infirmerie, car il coupe très bien les mouillettes.» Or jamais ce bienheureux n’acquérait de belles choses pour l’infirmerie, rien de plus que la qualité convenable. Il lui dit donc : «Apporte-le, que je voie s’il est bon.» Dosithée le lui donna en disant : «Oui, seigneur, il est bon pour les mouillettes.» Dorothée vit bien, lui aussi, qu’en vérité le couteau était bon pour cet usage; mais comme il ne voulait pas qu’il eût aucune attache pour un objet quelconque, il ne souffrit pas qu’il le gardât. Il lui dit donc : «Ainsi, Dosithée, il te plaît tellement ? Veux-tu être l’esclave de ce couteau et non pas l’esclave de Dieu ? Vrai, Dosithée, il te plaît ? Et te voilà lié par une attache à ce couteau ? Et tu n’as pas honte de vouloir avoir pour maître ce couteau plutôt que Dieu ?» Lui écoutait sans broncher et baissait les yeux en silence. Après l’avoir longtemps sermonné, Dorothée lui dit enfin : «Allons, pose-le et n’y touche plus !» Et Dosithée garda à ce point le souci de n’y plus toucher qu’il ne le prenait pas même pour le donner à quelqu’un, mais, alors que tous les autres servants l’utilisaient, lui seul n’en approchait pas. Et jamais il ne dit : «Pourquoi seulement moi parmi tous ?» Mais tout ce qu’il entendait, il le faisait avec joie.
  1. Ainsi passa-t-il le peu de temps qu’il vécut au monastère – il y vécut en effet environ cinq années –, et ainsi finit-il dans l’obéissance, sans avoir jamais, en quoi que ce soit, fait une seule fois sa volonté propre, ni agi par passion. Quand il fut malade et cracha le sang car il mourut phtisique –, il entendit quelqu’un dire que les œufs mollets sont bons pour ceux qui crachent le sang. Le bienheureux Dorothée le savait aussi et il aimait beaucoup à soigner son malade, mais par suite de ses préoccupations, cela ne lui était pas venu à l’esprit. Dosithée lui dit donc : «Seigneur, je voudrais te dire que j’ai entendu parler de quelque chose qui me ferait du bien, mais je ne veux pas que tu m’en donnes, car ma pensée m’obsède à ce sujet. – Dis-moi ce que c’est, Dosithée; dis-moi de quoi il s’agit. – Donne-moi ta parole que tu ne me l’accorderas pas; car, je te l’ai dit, ma pensée m’obsède à ce sujet. – Bien, je ferai comme tu veux.» Alors Dosithée lui dit : «J’ai entendu certains dire que les œufs mollets sont bons pour ceux qui crachent le sang; mais, par le Seigneur, si tu le veux bien, puisque de toi-même tu n’as pas eu l’idée de m’en procurer, ne m’en donne pas à cause de ma pensée. – Bien, puisque tu ne veux pas, je ne t’en donne pas. Sois sans inquiétude.» Et il s’efforçait de lui procurer, à la place des œufs, d’autres choses bonnes pour lui, puisqu’il disait : «Je suis obsédé par la pensée des œufs.» Ainsi, même dans une telle maladie, il luttait contre la volonté propre.
  1. Il gardait aussi toujours le souvenir de Dieu, car Dorothée lui avait transmis l’usage de dire sans cesse : «Seigneur Jésus Christ, aie pitié de moi», et par intervalles : «Fils de Dieu, viens à mon aide.» Telle était sa prière continuelle. Lorsqu’il fut malade, Dorothée lui dit : «Dosithée, attention à la prière, veille à ne pas la laisser t’échapper.» Et lui de répondre : «Bien, seigneur, prie pour moi.» De nouveau, quand il fut un peu accablé par le mal, Dorothée lui demanda : «Alors, Dosithée, comment va la prière ? Tient-elle toujours ?» Et il dit : «Oui, seigneur, grâce à tes prières.» Quand il fut accablé davantage – il devint si faible qu’on le portait dans un drap -, Dorothée lui dit : «Comment va la prière, Dosithée ? – Pardon, seigneur, je n’ai plus la force de la soutenir. – Laisse donc la prière; souviens-toi seulement de Dieu et pense qu’il est devant toi.»Il souffrait beaucoup, et manda au Grand Vieillard : «Laisse-moi partir, je n’en peux plus !» Le Vieillard lui fit répondre : «Patience, mon enfant, car la miséricorde de Dieu est proche.» Le bienheureux Dorothée le voyait souffrir beaucoup et craignait qu’il n’en eût détriment. De nouveau, après quelques jours, Dosithée fit dire au Vieillard : «Maître, je suis à bout de forces !» Alors le Vieillard lui répondit : «Va en paix ! Prends place auprès de la sainte Trinité, et intercède pour nous.»
  1. Apprenant la réponse du Vieillard, les frères se mirent à s’indigner et à dire : «Franchement qu’a-t-il fait ou quelle était sa pratique particulière pour qu’il se soit entendu dire cela ?» Et en vérité ils ne le voyaient ni jeûner un jour sur deux, comme faisaient quelques-uns d’entre eux!, ni veiller avant la vigile nocturne; au contraire, il ne se levait pour cette vigile qu’après deux acolouthies. Jamais ils ne le voyaient accomplir une seule mortification; ils l’apercevaient plutôt mangeant à l’occasion un peu de bouillon des malades, une petite tête de poisson qui était de reste, ou quelque chose d’analogue. Or, il y en avait là, comme je l’ai dit, qui depuis longtemps jeûnaient un jour sur deux, doublaient leurs veilles et se mortifiaient. Quand donc ils entendirent pareille réponse envoyée par le Vieillard à un jeune homme qui n’était au monastère que depuis cinq ans, ils s’indignèrent, ignorant l’œuvre qu’il avait accomplie : son obéissance en toutes choses – il n’avait jamais fait une seule fois sa volonté propre –, et son obéissance spontanée telle que, s’il arrivait au bienheureux Dorothée de lui donner un ordre comme pour le plaisanter, il partait en courant et l’exécutait sans raisonner. J’en donne un exemple. Dans les débuts, le jeune novice, comme par habitude, parlait assez rudement. Un jour donc, le bienheureux lui dit, comme pour le plaisanter : «Il te faut du pain trempé, Dosithée; parfaitement ! va, prends du pain trempé !» Celui-ci, ayant entendu, part et rapporte un vase contenant du vin avec du pain, et le présente à Dorothée pour recevoir la bénédiction. Ce dernier ne comprenant pas, se tourne vers lui, l’air étonné, et dit : «Que veux-tu ?» Il lui répond : «Tu m’as dit de prendre du pain trempé; donne-moi la bénédiction.» – «Bêta ! répartit Dorothée, c’est parce que tu t’égosilles comme les Goths … – et en effet, chaque fois que la bile leur tourne, les Goths s’irritent et vocifèrent. Voilà pourquoi je t’ai dit : Prends du pain trempé ! parce que toi aussi tu cries comme un Goth ! …» Ayant donc entendu cela, Dosithée fait une métanie et s’en va remettre le vase en place.
  1. Une autre fois, il vient interroger Dorothée sur une parole de la sainte Écriture. Il commençait en effet, à cause de sa pureté, à comprendre certains passages de l’Écriture. Mais le bienheureux ne voulait pas jusqu’alors qu’il s’appliquât à cela, mais bien plutôt qu’il se gardât par l’humilité. A son interrogation, il répond donc : «Je ne sais pas.» Dosithée, sans réfléchir, revient une autre fois et l’interroge sur un autre chapitre. Dorothée lui dit alors : «Je ne sais pas, mais va donc le demander à l’abba.» Il partit sans se douter de rien. Or, le bienheureux avait auparavant, à son insu, dit à l’abba : «Si Dosithée vient te trouver pour te questionner sur quelque texte de l’Écriture, rabroue-le un peu.» Quand donc il arriva et l’interrogea, l’abba se mit à le rabrouer et à lui dire : «Veux-tu bien rester tranquille, toi qui ne sais rien ? Tu as l’audace de poser ces questions ? Tu ne penses donc pas à ton impureté ?» Et ajoutant encore d’autres paroles de ce genre, il le renvoya après lui avoir même donné deux soufflets. Dosithée revint vers Dorothée et, lui montrant ses joues encore rouges des soufflets, il dit : «Je les ai reçus, et solides !» Et il ne lui dit pas : «Pourquoi ne m’as-tu pas corrigé toi-même, au lieu de m’envoyer à l’abba ?» Il ne dit rien de semblable, mais il acceptait tout de lui avec confiance et l’accomplissait sans raisonner. Et quand il l’interrogeait sur une pensée, il accueillait la réponse avec une telle assurance et la gardait si bien qu’il ne revenait jamais sur la même pensée.
  1. Ignorant donc, comme je l’ai dit, cette admirable pratique qui était la sienne, d’aucuns murmuraient du congé donné par le Vieillard. Mais lorsque Dieu voulut manifester la gloire qui lui avait été réservée à cause de cette sainte obéissance, et le don qu’avait le bienheureux Dorothée, quoique disciple encore, pour sauver les âmes, lui qui avait conduit Dosithée à Dieu si droit et si vite, alors, peu de temps après la fin bienheureuse du jeune moine, un grand et saint Vieillard, hôte de passage au monastère, conçut le désir de voir les saints qui y reposaient, et il pria Dieu de lui accorder cette vision. Il les vit tous ensemble, comme rangés en chœur, et, parmi eux, se tenait un jeune homme. Il demanda : «Quel est donc le jeune homme que j’ai vu avec les pères ?» Et, quand il eut décrit ses traits caractéristiques, tous reconnurent que c’était Dosithée. Et ils glorifièrent Dieu, admirant comment, de la vie qu’il avait menée d’abord, il avait été jugé digne de parvenir à une telle perfection, et cela en un temps si court, pour s’être attaché à l’obéissance et avoir brisé sa volonté propre.

INSTRUCTIONS DIVERSES DE NOTRE SAINT PÈRE DOROTHEE

A SES DISCIPLES

Lorsqu’il eut quitté le monastère de l’abbé Séridos et fondé avec l’aide de Dieu son propre monastère, après la mort de l’abbé Jean le Prophète et la réclusion définitive de l’abbé Barsanuphe.

 

1. DU RENONCEMENT

  1. Quand au commencement, Dieu créa l’homme, «il le plaça dans le paradis», comme dit la sainte Écriture (Gen 2,15), après l’avoir orné de toute vertu, et il lui donna le précepte de ne pas manger de l’arbre qui se trouvait au milieu du paradis (Gen 2,16-17). Et l’homme vivait dans les délices du paradis, dans la prière et la contemplation, comblé de gloire et d’honneur, possédant l’intégrité de ses facultés, dans l’état naturel où il avait été créés. Car Dieu a fait l’homme à son image (Gen 1,27), c’est-à-dire immortel, libre et paré de toute vertu. Mais quand il eut transgressé le précepte en mangeant de l’arbre dont Dieu lui avait interdit de manger, il fut chassé du paradis (cf. Gen 3,23). Déchu de son état naturel, il se trouvait dans l’état contre nature, c’est-à-dire dans le péché, l’amour de la gloire, l’attachement au plaisir de cette vie et dans les autres passions qui le dominaient, puisqu’il s’en était fait l’esclave par sa transgression. Dès lors, le mal augmenta progressivement et «la mort régna» (Rom 5,14). Nulle part on ne rendait de culte à Dieu, partout on l’ignorait. Comme l’ont dit les pères, seuls quelques hommes, inspirés par la loi naturelle, connaissaient Dieu : tels Abraham et les autres patriarches, Noé et Job. Bref, ils étaient peu nombreux et fort rares ceux qui connaissaient Dieu. Alors l’Ennemi déploya toute sa méchanceté et «ce fut le règne du péché» (Rom 5,21). Alors parurent l’idolâtrie, le polythéisme, la sorcellerie, les meurtres et les autres maléfices du diable.
  1. Mais le Dieu bon enfin eut pitié de sa créature et lui donna par Moïse la loi écrite, dans laquelle il interdit certaines choses et en prescrivit d’autres : Faites ceci, ne faites pas cela. Il donna des commandements et ajouta aussitôt : «Le Seigneur ton Dieu est seul Seigneur» (Dt 6,4), afin de détourner du polythéisme l’esprit des Israélites, puis : «Tu aimeras le Seigneur ton Dieu de toute ton âme et de tout ton esprit» (Dt 6,5). Partout il proclame que Dieu est unique et qu’il n’en est point d’autre. Car en disant : «Tu aimeras le Seigneur ton Dieu», il montre qu’il est seul Dieu et seul Seigneur. Il dit encore dans le Décalogue : «Tu adoreras le Seigneur ton Dieu, et tu le serviras lui seul. Tu t’attacheras à lui et jureras par son nom» (Dt 6,13). Et enfin : «Tu n’auras pas d’autres dieux, ni aucune image de ce qui est en haut dans le ciel et de ce qui est en bas sur la terre» (Dt 5,7-8). Car les hommes adoraient toutes les créatures.
  1. Le bon Dieu a donc donné la loi pour secourir, pour convertir, pour corriger le mal : pourtant le mal ne fut pas corrigé. Dieu envoya des prophètes, mais eux-mêmes ne purent rien. Car le mal dépassa toute limite. Selon la parole d’Isaïe : «Ce n’est ni une blessure, ni une meurtrissure, ni une plaie vive : point d’onguent à y appliquer, ni huile, ni pansements » (Is 1,6). Autrement dit, le mal n’est pas partiel ni localisé, mais répandu dans tout le corps, il enveloppe l’âme tout entière et enserre toutes ses facultés. «Point d’onguent à y appliquer», etc., puisque tout était asservi au péché, tout était en son pouvoir. Jérémie déclarait aussi : «Nous avons soigné Babylone, et elle n’a pas guéri» (Jér 28,9), comme s’il disait : Nous avons manifesté ton nom, nous avons proclamé tes commandements, tes bienfaits, tes promesses; nous avons annoncé à Babylone des assauts d’ennemis, et pourtant «elle n’a pas guéri», c’est-à-dire, elle ne s’est pas repentie, elle n’a pas eu peur, elle ne s’est pas détournée de sa malice. Il est encore dit ailleurs : «Ils n’ont pas accepté la leçon» (Jér 2,30), c’est-à-dire, l’avertissement, l’instruction. Et dans le psaume : «Leur âme prit en horreur toute nourriture, et ils touchèrent aux portes de la mort.» (Ps 106,18).
  1. Alors donc, dans sa bonté et son amour des hommes, Dieu envoie son Fils unique (cf. Jn 3,16), car Dieu seul pouvait guérir et vaincre un tel mal. Les prophètes ne l’ignoraient pas. David le disait clairement : «Toi qui trônes sur les chérubins, montre-toi. Réveille ta force et viens nous sauver !» (Ps 79,2-3). «Seigneur, abaisse les cieux et descends !» (Ps 143,5), et tant d’autres paroles semblables. Tous les autres prophètes, chacun à sa manière, ont ainsi souvent élevé la voix, soit pour le supplier de venir, soit pour se dire assurés de sa venue.Notre Seigneur est donc venu, se faisant homme à cause de nous, «pour guérir, dit saint Grégoire, le semblable par le semblable, l’âme par l’âme, la chair par la chair. Car il s’est fait homme en tout, sauf le péché.»  Il a pris notre être même, les prémices de notre nature, et il est devenu un nouvel Adam «à l’image de celui qui l’avait créé» (Col 3,10), restaurant l’état de nature, et rendant aux facultés leur intégrité première. Homme, il a renouvelé l’homme déchu, il l’a délivré de l’esclavage et de l’entraînement violent du péché. Car c’est par une contrainte tyrannique que l’homme était entraîné par l’ennemi, et ceux-là mêmes qui voulaient éviter le péché étaient presque forcés de le commettre. Comme le disait l’Apôtre en notre nom : «Le bien que je veux, je ne le fais pas, et le mal que je ne veux pas, je le commets» (Rom 7,19).
  1. Dieu, fait homme pour nous, a donc libéré l’homme de la tyrannie de l’ennemi. Il a renversé toute sa puissance, brisé sa force même, et nous a soustraits à son emprise et à son esclavage, pourvu que nous-mêmes nous ne consentions pas à pécher. Car il nous a donné, comme il l’a dit, «le pouvoir de fouler aux pieds serpents, scorpions et toute la puissance de l’ennemi» (Lc 10,19), en nous purifiant de toute faute par le saint baptême. Le saint baptême, en effet, remet et efface tout péché. De plus, connaissant notre faiblesse et prévoyant que, même après le saint baptême, nous commettrions encore le péché – n’est-il pas écrit : «L’esprit de l’homme est porté au mal dès sa jeunesse ?» (Gen 8,21), Dieu nous a donné dans sa bonté de saints commandements qui nous purifient. Ainsi nous pouvons, si nous le voulons, être de nouveau purifiés par la pratique des commandements et non seulement de nos péchés, mais même de nos passions. Car les passions sont différentes des péchés. Les passions sont la colère, la vaine gloire, l’amour du plaisir, la haine, le désir mauvais, et toutes dispositions de ce genre. Les péchés, eux, sont les actes mêmes des passions, lorsqu’on met à exécution et qu’on accomplit corporellement les œuvres impérées par les passions. Et certes, il est possible d’avoir des passions et de ne pas les mettre en œuvre.
  1. Dieu nous a donc donné, comme je l’ai dit, des préceptes qui nous purifient même de nos passions, des mauvaises dispositions de notre homme intérieur (cf. Rom 7,22; Ép 3,16). Il donne à celui-ci le discernement du bien et du mal, il lui fait reprendre conscience et lui montre les causes de son péché : «La loi disait : ne commets pas d’adultère; et moi je dis : N’aie pas de mauvais désirs» (Mt 5,27; cf. Ex 20,14). La loi disait : «Ne tue pas; et moi je dis : Ne te mets pas en colère» (Mt 5,21; cf. Ex 20,13). Car si tu as de mauvais désirs, bien qu’actuellement tu ne commettes point d’adultère, la convoitise ne cessera de te harceler intérieurement jusqu’à ce qu’elle t’ait entraîné à l’acte même. Si tu t’irrites et t’excites contre ton frère, il arrivera un moment où tu diras du mal de lui, puis tu lui dresseras des embûches, et ainsi peu à peu tu en viendras finalement au meurtre.La loi disait encore : «Œil pour œil, dent pour dent», etc. (Ex 21,24). Mais le Seigneur exhorté non seulement à recevoir avec patience le coup de celui qui nous gifle, mais encore à lui présenter humblement l’autre joue (cf. Mt 5,38-39). Car le but de la loi était de nous apprendre à ne pas faire ce que nous ne voulions pas souffrir. Elle nous empêchait donc de faire le mal par la peur de souffrir. Mais ce qui est demandé maintenant, je le répète, c’est de rejeter la haine même, l’amour du plaisir, l’amour de la gloire et les autres passions.
  1. En un mot, le dessein du Christ notre Maître est précisément de nous apprendre comment nous en sommes venus à commettre tous ces péchés, comment nous sommes tombés dans tous ces mauvais jours. Il nous a donc d’abord libérés par le saint baptême, comme je l’ai déjà dit, en nous accordant la rémission des péchés; puis il nous a donné le pouvoir de faire le bien, si nous voulons, et de n’être plus entraînés comme par force dans le mal. Car les péchés oppriment et entraînent celui qui leur est asservi, selon la parole : «Chacun est enserré dans les liens de ses propres fautes» (Pro 5,22). Le Christ nous apprend ensuite par les saints commandements comment être purifiés même de nos passions, afin qu’elles ne nous fassent plus retomber dans les mêmes péchés. Il nous montre enfin la cause qui fait aller jusqu’au mépris et à la transgression des préceptes de Dieu; il nous en fournit ainsi le remède pour que nous puissions obéir et être sauvés.Quel est donc ce remède et quelle est la cause du mépris ? Écoutez ce que dit notre Seigneur lui-même : «Apprenez de moi que je suis doux et humble de cœur, et vous trouverez du repos pour vos âmes» (Mt 11,29). Voici que brièvement, d’une seule parole, il nous montre la racine et la cause de tous les maux, avec son remède, source de tous les biens;  il nous montre que c’est l’élèvement qui nous a lait tomber, et qu’il est impossible d’obtenir miséricorde sinon par la disposition contraire, qui est l’humilité. De fait l’élèvement engendre le mépris et la funeste désobéissance, tandis que l’humilité engendre l’obéissance et le salut des âmes, j’entends l’humilité véritable, non pas un abaissement tout en paroles et en attitudes, mais une disposition vraiment humble, dans l’intime du cœur et de l’esprit.  C’est pourquoi le Seigneur dit : «que je suis doux et humble de cœur».
  1. Que celui qui veut trouver le vrai repos pour son âme, apprenne donc l’humilité ! Puisse-t-il voir qu’en elle se trouvent toute la joie, toute la gloire et tout le repos, comme dans l’orgueil se trouve tout l’opposé ! Et en effet comment sommes-nous venus dans toutes ces tribulations ? Pourquoi sommes-nous tombés dans toute cette misère ? N’est-ce pas à cause de notre orgueil ? A cause de notre folie ? N’est-ce pas pour avoir suivi notre mauvais propos et pour nous être attachés à l’amertume de notre volonté ? Mais pourquoi cela ? L’homme n’a t-il pas été créé dans la plénitude du bien-être, de la joie, du repos et de la gloire ? N’était-il pas au paradis ? On lui a prescrit : Ne fais pas ceci, et il l’a fait. Voyez-vous l’orgueil ? Voyez-vous l’arrogance ? Voyez-vous l’insoumission ? «L’homme est fou, dit Dieu en voyant cette insolence; il ne sait pas être heureux. S’il ne traverse pas des jours mauvais, il ira se perdre tout à fait. S’il n’apprend pas ce qu’est l’affliction, il ne saura pas ce qu’est le repos.» Alors Dieu lui donna ce qu’il méritait, en le chassant du paradis. Il fut désormais livré à son égoïsme et à ses volontés propres, afin qu’en s’y brisant les os, il apprît à suivre non plus son propre sens, mais le précepte de Dieu. Ainsi la misère même de la désobéissance lui enseignerait le repos de l’obéissance, selon la parole du prophète : «Ta rébellion t’instruira» (Jér 2,19).Cependant la bonté de Dieu, comme je le répète souvent, n’a pas abandonné sa créature, mais elle se tourne encore vers elle et de nouveau la rappelle : «Venez à moi, vous tous qui êtes las et accablés, et je vous soulagerai» (Mt 11,28). C’est-à-dire : Vous voilà fatigués, vous voilà malheureux, vous avez fait l’expérience du mal de votre désobéissance. Allons, convertissez-vous enfin; allons, reconnaissez votre impuissance et votre honte, pour revenir à votre repos et à votre gloire. Allons, vivez par l’humilité, vous qui étiez morts par l’orgueil. «Apprenez de moi que je suis doux et humble de cœur, et vous trouverez du repos pour vos âmes» (Mt 11,29).
  1. Oh ! mes frères, que ne fait pas l’orgueil ? Oh ! Quel pouvoir possède l’humilité ! Qu’avait-on besoin de tous ces détours ? Si dès le commencement, l’homme s’était humilié et avait obéi à Dieu en gardant son commandement, il ne serait pas tombé. Après sa déchéance, Dieu lui a encore fourni une occasion de se repentir et d’obtenir miséricorde, et il a gardé la tête haute. Dieu, en effet, est venu lui dire : «Adam, où es-tu ?» (Gen 3,9), c’est-à-dire : De quelle gloire es-tu tombé ? Et dans quelle honte ? Puis il lui demanda : «Pourquoi as-tu péché ? Pourquoi as-tu désobéi ?» voulant par là lui faire dire : «Pardonne-moi». Mais où est-il ce «Pardonne-moi ?» Il n’y a ni humilité ni repentir, mais le contraire. L’homme réplique : «La femme que tu m’as donnée, s’est jouée de moi.» (Gen 3,12). Il ne dit pas : «Ma femme», mais «La femme que tu m’as donnée», comme on dirait : «Le fardeau que tu m’as mis sur la tête.» Il en est ainsi, frères : quand un homme ne s’attache pas au blâme de soi, il ne craint pas d’accuser Dieu lui-même. Dieu s’adresse ensuite à la femme et lui dit : «Pourquoi n’as-tu pas gardé, toi non plus, le commandement ?» comme s’il disait précisément : «Toi au moins, dis : Pardonne-moi, pour que ton âme s’humilie et obtienne miséricorde.» Mais là encore pas de «Pardonne-moi !» La femme répond à son tour : «Le serpent m’a trompée» (Gen 3,13), comme pour dire : «Si lui a péché, en quoi suis-je coupable, moi ?» Que faites-vous, malheureux ? Faites au moins une métanie, reconnaissez votre faute, ayez pitié de votre nudité ! Mais aucun des deux ne daigna s’accuser, et ni l’un ni l’autre ne montra la moindre humilité.
  1. Et maintenant, vous voyez clairement à quel état nous sommes parvenus, dans quels maux nombreux nous a portés la manie de se justifier, la confiance en soi, et l’attachement à la volonté propre : ce sont là rejetons de l’orgueil, ennemi de Dieu, comme ceux de l’humilité sont le blâme de soi, la défiance de son jugement et la haine de la volonté propre qui, eux, permettent de se reprendre et de revenir à l’état de nature par la purification des saints commandements du Christ. Car sans humilité, il est impossible d’obéir aux commandements ni d’arriver à un bien quelconque, comme le dit l’abbé Marc : «Sans contrition du cœur, il est impossible de s’affranchir du mal, il est absolument impossible d’acquérir une vertu.» C’est donc par la contrition du cœur qu’on accepte les commandements, qu’on s’éloigne du mal, qu’on acquiert les vertus, et qu’on revient enfin dans son repos.
  1. Cela, tous les saints le savaient; aussi cherchaient-ils, par une vie toute d’humilité, à s’unir à Dieu. Car il y eut des amis de Dieu qui, après le saint baptême, non seulement renoncèrent aux actes des passions, mais voulurent vaincre les passions elles-mêmes et devenir impassibles : tels saint Antoine, Pacôme et les autres Pères théophores. Ayant pour dessein de se purifier «de toute souillure de la chair et de l’esprit», comme dit l’Apôtre (II Cor 7,1), et sachant que c’est par la garde des commandements, nous l’avons déjà dit, que l’âme est purifiée, et que l’esprit, purifié aussi pour ainsi dire, recouvre la vue et revient à son état de naturel – n’est-il pas écrit : «Le commandement du Seigneur est limpide, il illumine les yeux» (Ps 18,9), les pères comprirent que, dans le monde, ils ne pourraient facilement parvenir à la vertu. Ils conçurent donc pour eux-mêmes une existence à part, une conduite spéciale, je veux dire la vie monastique, et ils commencèrent à fuir le monde pour habiter les déserts et vivre dans les jeûnes, les chameunies, les veilles et autres macérations, dans un renoncement total à la patrie, aux parents, aux richesses et aux biens. En un mot, ils crucifièrent le monde à eux-mêmes. Et non seulement ils gardèrent les commandements, mais ils offrirent à Dieu des présents. Voici comment : Les commandements du Christ ont été donnés à tous les chrétiens, et tout chrétien est tenu de les observer. Ce sont, pourrait-on dire, des impôts dus à un roi. Celui qui refuse de payer des impôts au roi, échappera-t-il au châtiment ? Mais il y a dans le monde de grands et illustres personnages qui, non contents de payer des impôts au roi, lui font encore des présents, et méritent par là beaucoup d’honneur, de faveurs et de dignités.
  1. Et c’est ainsi que les pères, non contents de garder les commandements, offrirent à Dieu des présents; ces présents sont la virginité et la pauvreté. Ce ne sont pas des commandements, ce sont des présents. Nulle part il n’est écrit : «Tu ne prendras pas femme, tu n’auras pas d’enfant.» Le Christ n’a pas non plus donné un commandement, lorsqu’il a dit : «Vends ce que tu possèdes.» Certes quand le docteur de la loi l’aborda en disant : «Maître, que dois-je faire pour obtenir la vie éternelle ?» Il répondit : «Tu connais les commandements : tu ne tueras pas, tu ne commettras pas d’adultère, tu ne voleras pas, tu ne porteras pas de faux témoignage contre ton prochain, etc.» Mais son interlocuteur lui disant qu’il avait observé tout cela depuis sa jeunesse, le Christ ajouta : «Si tu veux être parfait, vends ce que tu possèdes, donne-le aux pauvres., etc.» (Mt 19,16-21; cf. Mc 10,17-20) : Vous voyez, il n’a pas dit : «vends ce que tu possèdes» comme un ordre, mais comme un conseil. Car dire «si tu veux», n’est pas commander, mais conseiller.
  1. Nous disions donc que les pères offrirent à Dieu comme présents, en plus des autres vertus, la virginité et la pauvreté, et, comme nous l’avions dit auparavant, ils crucifièrent le monde à eux-mêmes et luttèrent ensuite pour se crucifier im monde, selon la parole de l’Apôtre : «Le monde est crucifié pour moi et moi pour le monde.» (Gal 6,14). Quelle est donc la différence ? Le monde est crucifié pour l’homme, quand un homme renonce au monde pour vivre dans la solitude, et qu’il abandonne parents, richesses, biens, occupations, affaires : le monde est alors crucifié pour lui, puisqu’il l’a abandonné, et c’est ce que dit l’Apôtre : «Le monde est crucifié pour moi.» Puis il ajoute : «et moi pour le monde». Comment l’homme est-il crucifié au monde ? Quand après avoir quitté les choses extérieures, il fait la guerre aux plaisirs et aux convoitises des choses ainsi qu’à ses volontés, et mortifie ses passions, il est alors lui-même crucifié au monde et peut dire avec l’Apôtre : «Le monde est crucifié pour moi, et moi pour le monde.»
  1. Ainsi les pères, disions-nous, après avoir crucifié le monde à eux-mêmes, s’efforcèrent par des combats de se crucifier aussi au monde : Nous, nous avons paru crucifier le monde à nous-mêmes, en le quittant pour venir au monastère, mais nous refusons de nous crucifier au monde : car nous jouissons encore de ses plaisirs, nous gardons ses affections, nous éprouvons de l’attrait pour sa gloire, du goût pour des aliments, pour des vêtements. Qu’un outil soit bon, et nous nous y attachons : nous laissons cet outil de rien prendre chez nous la place d’un centenier comme dit l’abbé Zosime. Apparemment nous avons quitté le monde et abandonné ce qui est du monde en venant au monastère, et par des bagatelles nous assouvissons la convoitise du monde ! C’est une grande sottise de notre part de souffrir qu’après avoir renoncé à des choses considérables, nous satisfaisions nos passions avec les plus insignifiantes. Chacun de nous, en effet, a laissé ce qu’il possédait, de grands biens si nous en avions, ou le peu qui nous appartenait, chacun selon ses moyens, puis nous sommes venus au monastère, et là, comme je l’ai dit, nous satisfaisons notre convoitise par des choses misérables et sans valeur. Nous ne devons pas agir ainsi. Nous avons renoncé au monde et aux choses du monde; il faut de même renoncer à l’attachement aux choses matérielles. Il faut savoir ce qu’est ce renoncement, pourquoi nous sommes venus au monastère, et aussi quel est l’habit que nous prenons, afin de nous y conformer et de lutter à l’exemple de nos pères.
  1. L’habit que nous portons se compose d’une tunique sans manches, d’une ceinture de cuir, d’un scapulaire et d’une cuculle. Mais ce sont des symboles, et nous devons savoir ce qu’ils signifient pour nous.Pourquoi portons-nous une tunique sans manches ? Pourquoi n’avons-nous pas de manches, alors que tous les autres en ont ? Les manches sont le symbole des mains, et les mains signifient la pratique. Aussi quand nous vient la pensée d’accomplir par les mains quelque chose du vieil homme, par exemple voler, frapper ou commettre n’importe quel autre péché par les mains, nous devons être attentifs à notre habit et reconnaître que nous n’avons pas de manches, c’est-à-dire que nous n’avons pas de mains pour faire ce qui est du vieil homme.De plus, notre tunique porte une marque de pourpre. Que signifie cette marque ?

    Tous les soldats au service du roi ont de la pourpre sur leur manteau. Le roi en effet portant la pourpre; tous ses soldats mettent sur leur manteau de la pourpre, c’est-à-dire l’insigne royal, pour montrer qu’ils sont au roi et font la guerre pour lui. Nous aussi, nous portons la marque de pourpre sur notre tunique, pour montrer que nous sommes soldats du Christ et que nous devons supporter toutes les souffrances, qu’il a endurées pour nous. Car pendant sa Passion, notre Maître a porté le manteau de pourpre (cf. Jn 19,2) : d’abord comme Roi, car il est le Roi des Rois et le Seigneur des Seigneurs» (Apo 19,16); ensuite parce qu’il fut tourné en dérision par ces impies. En portant la marque de pourpre, nous faisons donc profession, comme je le disais, d’endurer toutes ses souffrances; et, de même que le soldat ne quitte pas son service pour se faire cultivateur ou commerçant – ce qui serait déchoir de son métier, puisque, selon l’Apôtre, «aucun soldat ne s’embarrasse des affaires de la vie civile, s’il veut donner satisfaction à qui l’a enrôlé» (II Tim 2,4) -, ainsi devons-nous, nous aussi, lutter pour n’avoir plus aucun souci des choses de ce monde et vaquer à Dieu seul, assidûment et sans distraction, comme il est dit de la vierge (cf. 1 Cor. 7,34-35).

    1. Nous avons aussi une ceinture. Pourquoi portons-nous une ceinture? La ceinture que nous portons est d’abord le signe que nous sommes prêts au travail. Quiconque en effet veut travailler commence par se ceindre, puis se met ainsi à l’ouvrage, selon la parole : «Que vos reins soient ceints» (Lc 12,35). D’autre part, la ceinture étant faite d’une peau morte,  montre que nous devons mortifier notre amour du plaisir.  Car la ceinture se place sur les hanches : or, c’est là que sont les reins, où réside, dit-on, la puissance concupiscible de l’âme. C’est ce que dit l’Apôtre : «Mortifiez vos membres terrestres, fornication, impureté, etc.» (Col 3,5).
    1. Nous avons également un scapulaire. Il se place sur les épaules à la manière d’une croix; c’est dire que nous portons sur nos épaules le symbole de la croix, suivant la parole : «Prends ta croix et suis-moi» (cf. Mt 16,24). Et qu’est-ce que cette croix, sinon la mort parfaite que réalise en nous la foi au Christ ? Car «la foi, dit encore le Géronticon, couvre toujours les obstacles et nous rend aisée la pratiques», celle qui nous conduit à cette mort parfaite, laquelle consiste à mourir à tout ce qui est de ce monde : après avoir quitté ses parents, il faut aussi lutter contre l’affection qu’on a pour eux; de même après avoir renoncé à ses richesses, à ses biens et à toute chose, il faut encore renoncer à leur attrait même, comme nous l’avons déjà dit. Tel est le parfait renoncement.
    1. Nous prenons aussi une cuculle : c’est un symbole de l’humilité. Cari les petits enfants, qui sont innocents portent des cuculles, mais l’homme adulte n’en porte pas. Si donc nous en portons, c’est pour être comme des petits enfants quant à la malice, selon la parole de l’Apôtre : «Ne soyez pas enfants par le jugement, mais montrez-vous petits enfants quant à la malice» (I Cor 14,20). Que signifie donc «être petit enfant quant à la malice ?» Le petit enfant, étant sans malice, ne se met pas en colère si on l’injurie il n’éprouve pas de vanité si on l’honore, et il ne s’afflige pas si on lui prend ses affaires, car il est petit enfant quant à la malice; il n’entretient pas une passion, il ne revendique pas de gloire.*La cuculle est encore un symbole de la grâce de Dieu. De même que la cuculle protège et tient au chaud la tête de l’enfant, ainsi la grâce divine protège notre esprit, comme le dit le Géronticon : «La cuculle est le symbole de la grâce de Dieu notre Sauveur, qui protège la partie supérieure de l’âme et entoure de soins notre enfance dans le Christ, à cause de ceux qui s’efforcent toujours de frapper et de blesser.»
    1. Ainsi nous avons sur les hanches la ceinture, ce qui signifie la mortification de l’appétit irrationnel. Nous avons sur les épaules le scapulaire, qui est une croix. Et nous avons aussi la cuculle, qui est un symbole de l’innocence et de l’enfance dans le Christ. «Vivons donc conformément à notre habit, comme disent les Pères, pour ne pas porter un habit qui nous soit étrangers.» Nous avons abandonné les grandes choses, abandonnons aussi les petites. Nous avons quitté le monde, quittons aussi ses affections, car, comme je l’ai dit, celles-ci, par des choses infimes et misérables qui ne méritent aucun intérêt, nous attachent encore au monde à notre insu.
    1. Si donc nous voulons être parfaitement affranchis et libérés, apprenons à retrancher nos volontés, et ainsi progressant peu à peu avec l’aide de Dieu, nous parviendrons au détachement. Car rien n’est aussi profitable à l’homme que de retrancher sa volonté propre. En vérité, par ce moyen, on progresse pour ainsi dire au-delà de toute vertu. Comme le voyageur qui, en chemin, trouve un raccourci et l’empruntant gagne ainsi une bonne partie de la route, tel est celui qui marche par cette voie du retranchement de la volonté : car en retranchant sa volonté, on obtient le détachement; et du détachement, on parvient, Dieu aidant, à une parfaite impassibilité.Or, il est possible, en un court espace de temps, de retrancher dix volontés. Voici comment : Un frère fait un petit tour, il aperçoit quelque chose. Une pensée lui dit : «Regarde là», mais lui répond : «Non, je ne regarde pas.» Il retranche sa volonté et ne regarde pas. Il trouve ensuite des frères en train de parler. Une pensée lui suggère : «Dis, toi aussi, ton mot.» Il retranche sa volonté et ne parle pas. Une autre pensée surgit alors : «Va donc demander au cuisinier ce qu’il prépare.» Il n’y va pas, mais retranche sa volonté. Il voit par hasard un objet : l’idée lui vient de demander qui l’a apporté. Il retranche sa volonté et n’interroge pas. Ainsi par ces retranchements répétés, il acquiert une habitude, et, après les petites choses, il se met à retrancher même les grandes avec aisance. De la sorte il parvient enfin à n’avoir plus du tout de volonté propre. Quoi qu’il arrive, cela le contente, comme si cela venait de lui. Alors qu’il ne veut plus faire sa volonté, il se trouve la faire toujours. Car tout ce qui arrive et ne dépend. pas de lui, lui convient. Il se trouve ainsi sans attache, et de ce détachement, comme je l’ai dit, il parvient à l’impassibilité.
    1. Voyez à quels progrès conduit peu à peu le retranchement de la volonté propre, voyez ce qu’était ce bienheureux Dosithée ! De quelle vie molle et sensuelle ne venait-il pas, lui qui n’avait même pas entendu dire un mot de Dieu ? Et pourtant, vous savez à quels sommets l’ont porté en peu de temps la pratique fidèle de l’obéissance et du retranchement de la volonté propre. Vous savez aussi comment Dieu l’a glorifié et n’a pas laissé tomber en oubli pareille vertu. Il l’a révélée à un saint Vieillard qui vit Dosithée au milieu de tous les saints, jouissant de leur félicité.
    2. Je vais vous conter un autre fait dont je fus aussi le témoin, pour que vous appreniez que l’obéissance et l’absence de toute volonté propre délivre l’homme même de la mort. Alors que j’étais au monastère de l’abbé Séridos, un disciple d’un grand Vieillard de la région d’Ascalon vint y faire une commission de la part de son abbé. Celui-ci lui avait donné l’ordre de rentrer le soir même dans sa cellule. Mais survint alors une très violente tempête, des averses et des coups de tonnerre; le torrent voisin était en pleine crue. Pourtant, le frère voulait repartir à cause de la parole du Vieillard. Nous lui demandions de rester, tenant pour impossible qu’il se tirât du fleuve sain et sauf; mais lui ne voulait pas se laisser convaincre. Nous finîmes par dire : «Allons avec lui jusqu’au fleuve. Quand il l’aura vu, de lui-même il fera demi-tour.» Nous sortîmes donc avec lui. Quand nous atteignîmes le fleuve, le frère ôta ses vêtements, les attacha sur sa tête, se ceignit de sa pèlerine et se jeta dans le fleuve, en plein dans ce courant terrible. Nous restions là, frappés de terreur et tremblant pour sa vie, mais lui continua de nager et se trouva bientôt sur l’autre rive. Il remit ses vêtements, nous fit de loin une métanie, prit congé et partit en courant. Nous, nous demeurions stupéfaits et remplis d’admiration devant la puissance de la vertu : alors que nous avions eu peur, rien qu’à regarder, lui avait traversé sans danger grâce à son obéissance.
    1. Il arriva quelque chose de semblable à un frère que son abba avait envoyé pour leurs besoins au bourg, chez son commissionnaire. Se voyant entraîné au mal par la fille de ce personnage, il dit seulement : «Ô Dieu, par les prières de mon père, délivre-moi !» Aussitôt, il se trouva sur la route de Scété, revenant vers son père. Voyez la puissance de la vertu, voyez le pouvoir d’une parole, quel secours procure le seul fait d’en appeler aux prières de son père ! Ce frère a dit : «Ô Dieu, par les prières de mon père, délivre-moi !» et aussitôt, il s’est trouvé sur la route. Considérez leur humilité et leur prudence à tous deux. Ils étaient dans la gêne et le vieillard voulait envoyer le frère chez celui qui faisait leurs commissions. Il ne lui dit pas :«Va !», mais :«Veux-tu y aller ?» De même le frère ne répondit pas : «J’y vais», mais : «Je ferai ce que tu veux.» Car il redoutait à la fois les occasions de chute et la désobéissance à son père. Plus tard, la gêne se faisant plus pressante, le vieillard lui dit : «Va ! mets-toi en route», et il ne lui dit pas : «J’ai confiance que mon Dieu te protégera», mais : «J’ai confiance par les prières de mon père qu’il te protégera.» De même le frère, au moment de la tentation, ne dit pas : «Mon Dieu, délivre-moi!» mais: «Ô Dieu, par les prières de mon père, délivre-moi !» Ainsi chacun d’eux mettait son espérance dans les prières de son père.Voyez comment ils ont joint l’humilité à l’obéissance. De même en effet que, dans l’attelage d’un char, l’un des chevaux ne peut devancer l’autre, sinon le char se brises : ainsi l’humilité doit-elle aller de pair avec l’obéissance. Et comment peut-on obtenir cette grâce, sinon, comme je l’ai dit, en usant de violence pour briser ses volontés et en s’abandonnant, après Dieu, à son père, sans jamais douter, mais en faisant tout comme ces deux frères, avec la pleine assurance d’obéir à Dieu ? Alors on est digne de miséricorde, on est digne d’être sauvé.
    1. On rapporte qu’un jour, saint Basile visitant ses monastères, demanda à l’un des higoumènes : «As-tu quelqu’un qui soit sur la voie du salut ?» – «Grâce à tes prières, Monseigneur, répondit l’abbé, nous voulons tous être sauvés.» Mais le saint demanda encore : «As-tu quelqu’un qui soit sur la voie du salut ?» Cette fois, l’abbé comprit, car il était lui aussi un spirituel, et il répondit : «Oui». – «Amène-le moi», dit le saint. Le frère arrive et le saint lui dit : «Donne de quoi me laver.» Le frère s’en va et lui rapporte le nécessaire. Après s’être lavé, saint Basile prit l’eau à son tour et dit au frère : «Accepte, et lave-toi aussi.» Sans discuter, le frère reçut l’eau versée par le saint. Après l’avoir ainsi éprouvé, saint Basile lui dit encore : «Quand j’entrerai dans le sanctuaire, viens me rappeler que je veux t’imposer les mains.» Le frère obéit encore sans discuter. Quand il vit saint Basile dans le sanctuaire, il vint le lui rappeler. L’évêque lui imposa les mains et le prit avec lui. Qui en effet méritait plus que ce bienheureux frère de vivre avec ce saint homme de Dieu ?
    1. Quant à vous, vous n’avez pas l’expérience de cette obéissance qui ne raisonne pas, et vous ne connaissez pas non plus le repos qu’on trouve en elle. J’interrogeai un jour le vieillard, l’abbé Jean; disciple de l’abbé Barsanuphe : «Maître, l’Écriture dit que c’est par beaucoup de tribulations qu’il nous faut entrer dans le Royaume des cieux (Ac 14,22). Or, je constate que je n’ai pas la moindre tribulation. Que dois-je donc faire pour ne pas perdre mon âme ?» Car je n’avais aucune tribulation, aucun souci. S’il m’arrivait d’avoir une pensée, je prenais ma tablette et j’écrivais au vieillard, – c’est en effet par écrit que je l’interrogeais, avant d’être à son service et je n’avais pas fini d’écrire que j’en ressentais déjà soulagement et profit. Tels étaient donc mon insouciance et mon repos. Cependant, comme j’ignorais la puissance de la vertu et que j’entendais dire que c’est par beaucoup de tribulations qu’on entre dans le Royaume des cieux, je m’inquiétais de n’être pas éprouvé. Mais quand je fis part de ma crainte au vieillard, il me déclara : «Ne te tracasse pas : toi, tu n’es pas en cause. Tous ceux qui se livrent à l’obéissance des pères, possèdent cette insouciance et ce repos.»

    2. DE L’HUMILITÉ

    1. «Avant tout, dit un vieillard, nous avons besoin de l’humilité, et devons être prêts à dire : Pardon ! pour toute parole que nous entendons, car c’est par l’humilité que sont anéantis tous les maléfices de notre ennemi et antagonistes.» Cherchons quel est le sens de cette parole du vieillard. Pourquoi dit-il : «Avant tout, nous avons besoin de l’humilité», et non pas plutôt : «Avant tout, nous avons besoin de la tempérance ?» L’Apôtre dit en effet : «Le lutteur se prive de tout» (I Cor 9,25). Ou pourquoi le vieillard ne dit-il pas : «Avant tout, nous avons besoin de la crainte de Dieu», puisque l’Écriture affirme que «le commencement de la sagesse, c’est la crainte du Seigneur» (Ps 110,10) et qu’«on se détourne du mal par la crainte du Seigneur» (Pro 15,27)? Pourquoi pas non plus : «Avant tout, nous avons besoin de l’aumône, ou de la foi ?» Il est écrit en effet : «Par les aumônes et la foi, les péchés sont purifiés» (Pro 15,27). L’Apôtre dit aussi que «sans la foi, il est impossible de plaire à Dieu» (Heb 11,6). Si donc «il est impossible de plaire sans la foi», si «par les aumônes et la foi les péchés sont purifiés», si «par la crainte du Seigneur l’homme se détourne du mal», si «la crainte du Seigneur est le commencement de la sagesse», si enfin «le lutteur se prive de tout», pourquoi le vieillard dit-il : «Avant tout, nous avons besoin de l’humilité», en laissant de côté tout cela, qui est si nécessaire ? C’est qu’il veut nous montrer que ni la crainte de Dieu elle-même, ni l’aumône, ni la foi, ni la tempérance, ni aucune autre vertu, ne peut exister sans l’humilité. Et c’est pour cette raison qu’il dit : «Avant tout, nous avons besoin de l’humilité, et devons être prêts à dire : Pardon ! pour toute parole que nous entendons, car c’est par l’humilité que sont anéantis tous les maléfices de notre ennemi et antagoniste.»
    1. Vous voyez, frères, quelle est la puissance de l’humilité. Vous voyez combien il est efficace de dire : «Pardon !» Mais pourquoi le diable est-il appelé non seulement «ennemi», mais encore «antagoniste ?» On l’appelle «ennemi» à cause de sa haine insidieuse pour l’homme et pour le bien; «antagoniste», parce qu’il s’efforce d’entraver toute bonne œuvre. Quelqu’un veut-il prier ? Il s’y oppose et y met obstacle par des mauvaises pensées, par la distraction obsédante, par l’acédie.  Un autre veut-il faire l’aumône ? Il l’arrête par l’avarice, par la ladrerie. Un autre veut-il veiller ? Il l’empêche par la paresse, par la nonchalance. Bref, il s’oppose à tout ce que nous entreprenons de bon. C’est pourquoi on l’appelle non seulement «ennemi», mais aussi «antagoniste». Donc «par l’humilité sont anéantis tous les maléfices de notre ennemi et antagoniste».
    1. Car elle est vraiment grande, l’humilité. Tous les saints ont marché par cette voie de l’humilité et en ont abrégé le parcours par la peine, selon la parole : «Vois mon humilité et ma peine, et enlève tous mes péchés» (Ps 24,18). «Même seule, l’humilité peut, comme le disait l’abbé Jean, nous introduire, quoique plus lentement.» Humilions-nous donc un peu, nous aussi, et nous serons sauvés. Même si nous ne pouvons, faibles comme nous le sommes, accomplir de pénibles travaux, tâchons de nous humilier. Et j’ai confiance en la miséricorde de Dieu que le peu que nous aurons fait humblement nous vaudra d’être, nous aussi, parmi ces saints qui ont beaucoup peiné au service de Dieu. Oui, nous sommes faibles et incapables de nous livrer à ces labeurs, mais ne pouvons-nous pas nous humilier ?
    1. Bienheureux, frères, celui qui possède l’humilité ! Grande est l’humilité, et il désignait fort bien celui qui possède une véritable humilité, ce saint qui disait : «L’humilité ne s’irrite pas et n’irrite personne.» Ceci pourtant ne semble pas convenir, car l’humilité s’oppose à la seule vaine gloire, dont elle préserve l’homme. Or, on s’irrite à propos de richesses et à propos de nourritures. Comment peut-on dire alors que «l’humilité ne s’irrite pas et n’irrite personne ?» C’est que l’humilité, nous l’avons dit, est grande. Elle est si puissante qu’elle attire la grâce de Dieu dans l’âme, et la grâce de Dieu une fois présente, protège l’âme contre ces deux graves passions. Qu’y a-t-il en effet de plus grave que de s’irriter et d’irriter le prochain ? Evagre le disait : «Il ne convient absolument pas au moine de se mettre en colère.» Oui, vraiment, si celui qui s’irrite n’est pas aussitôt défendu par l’humilité, il glisse peu à peu dans un état démoniaque,  troublant les autres et se troublant lui-même. Et c’est pour cette raison que le vieillard dit : «L’humilité ne s’irrite pas et n’irrite personne.»
    1. Mais que dis-je ? Est-ce seulement de ces deux passions que l’humilité protège ? C’est bien plutôt de toute passion, de toute tentation qu’elle protège l’âme. Quand saint Antoine eut contemplé toutes les embûches tendues par le diable, il demanda à Dieu en gémissant : «Qui les surmontera ?» Que lui répondit Dieu ? «L’humilité les surmontera.» Et quelle autre parole admirable ajouta Dieu ? «Et elles n’ont pas prise sur elle.» Voyez-vous, Révérends, la puissance, voyez-vous la grâce d’une vertu ? En vérité, rien n’est plus puissant que l’humilité, rien ne l’emporte sur elle. Si quelque chose de fâcheux arrive à l’humble, aussitôt il s’en prend à lui-même, aussitôt il juge qu’il l’a mérité, il ne souffre pas d’en faire reproche à quelqu’un, ni d’en rejeter la faute sur un autre. Il supporte simplement, sans trouble, sans accablement, et en toute quiétude. C’est pourquoi «l’humilité ne s’irrite pas et n’irrite personne». Aussi le saint a-t-il bien fait de dire : «Avant tout, nous avons besoin de l’humilité.»
    1. II y a deux espèces d’humilité, comme il y a deux espèces d’orgueil. La première espèce d’orgueil consiste à mépriser son frère, à ne faire aucun cas de lui, comme s’il n’était rien, et à se croire supérieur à lui. Si l’on ne fait pas preuve aussitôt d’une sérieuse vigilance, on en vient peu à peu à la seconde espèce qui consiste à s’élever contre Dieu même, et à attribuer ses bonnes œuvres à soi et non à Dieu.En vérité, mes frères, j’ai connu quelqu’un qui était tombé dans cet état pitoyable. Au début, quand un frère lui parlait, il le méprisait et disait : «Qu’est-ce que celui-là ? Il n’y a au monde que Zosime et ses disciples.» Puis ceux-là aussi, il se mit à les mépriser et à dire : «Il n’y a que Macaire», et peu après : «Qu’est-ce que Macaire ? Il n’y a que Basile et Grégoire !» Mais il les méprisa bientôt, eux aussi : «Qu’est-ce que Basile ? Qu’est-ce que Grégoire, disait-il. Il n’y a que Pierre et Paul.» – «Certainement, frère, lui dis-je, tu mépriseras aussi Pierre et Paul.» Et croyez-moi, peu de temps après, il se mit à dire : «Qu’est-ce que Pierre et qu’est-ce que Paul ? Il n’y a que la sainte Trinité.» Finalement, il s’éleva contre Dieu même, et ce fut sa ruine. C’est pourquoi, mes frères, nous devons lutter contre la première espèce d’orgueil, pour ne pas tomber peu à peu dans l’orgueil complet.
    1. Il y a aussi un orgueil mondain et un orgueil monastique. L’orgueil mondain consiste à s’élever contre son frère parce qu’on est plus riche, plus beau, mieux vêtu ou plus noble que lui. Quand nous voyons que nous nous glorifions de ces choses, ou de ce que notre monastère est plus grand, plus riche ou plus nombreux, sachons que nous sommes encore dans l’orgueil mondain. Il en est de même quand on tire vanité de qualités naturelles : par exemple, on se glorifie d’avoir une belle voix et de bien psalmodier, ou d’être habile, de travailler et de servir correctement. Ces motifs sont plus élevés que les premiers, pourtant c’est encore de l’orgueil mondain. L’orgueil monastique consiste à se glorifier de ses veilles, de ses jeûnes, de sa piété, de ses observances, de son zèle, ou encore à s’humilier par gloriole. Tout cela est de l’orgueil monastique. Si nous devons nécessairement nous enorgueillir, il convient que notre orgueil porte du moins sur des choses monastiques et non sur des choses mondaines. Nous avons donc expliqué quelle est la première espèce d’orgueil et quelle est la seconde; nous avons défini également l’orgueil mondain et l’orgueil monastique. Montrons maintenant quelles sont les deux espèces d’humilité.
    1. La première consiste à tenir son frère pour plus intelligent que soi et supérieur en tout; c’est en somme, comme le disait un saint, «se mettre au-dessous de tous». La seconde espèce d’humilité, c’est d’attribuer à Dieu les bonnes œuvres.  Telle est la parfaite humilité des saints. Elle naît naturellement dans l’âme de la pratique des commandements. Voyez en effet les arbres abondamment chargés de fruits : ces fruits font plier et baisser les branches. Au contraire, la branche qui ne porte pas de fruit se dresse en l’air et pousse droite. Il y a même certains arbres dont les branches ne portent pas de fruit, tant qu’elles poussent droit vers le ciel.  Mais si on y suspend une pierre pour les attirer en bas, alors elles produisent du fruit. Ainsi en est-il de l’âme : quand elle s’humilie, elle porte du fruit, et plus elle en produit, plus elle s’humilie.  Car plus les saints approchent de Dieu, plus ils se voient pécheurs.
    1. Je me souviens que nous parlions un jour de l’humilité, et un notable de Gaza nous entendant dire que plus on approche de Dieu, plus on se voit pécheur, était dans l’étonnement : «Comment est-ce possible ?» disait-il. Il ne comprenait pas et voulait avoir l’explication. – Monsieur le notable, lui demandai-je, dites-moi, que pensez-vous être dans votre cité ? – Un grand personnage, me répondit-il, le premier de la cité. – Si vous alliez à Césarée, pour qui vous tiendriez-vous là-bas ? – Pour inférieur aux grands de cette ville. – Et si vous alliez à Antioche ? – Je m’y considérerais comme un villageois. – Et à Constantinople, auprès de l’Empereur ? – Comme un miséreux. – Et voilà, lui dis-je. Tels sont les saints : plus ils approchent de Dieu, plus ils se voient pécheurs. Abraham, quand il vit le Seigneur, s’appela «terre et cendre» (Gen 18,27). Isaïe disait : «Ô misérable et impur que je suis !» (Is 6,5). De même lorsque Daniel était dans la fosse aux lions et qu’Habacuc arriva avec le déjeuner, en lui disant : «Prends le déjeuner que Dieu t’envoie», que dit Daniel ? «Le Seigneur s’est donc souvenu de moi !» (Dan 14,36-37) Voyez-vous quelle humilité possédait son cœur ? Il était dans la fosse, au milieu des lions, ceux-ci ne lui faisaient aucun mal, et cela non seulement une première fois, mais une seconde (cf. Dan 6 et 14); cependant, après tout cela, il s’étonnait et disait : «Le Seigneur s’est donc souvenu de moi !»
    1. Voyez l’humilité des saints ! voyez les dispositions de leur cœur ! Même envoyés par Dieu au secours des hommes, ils refusaient par humilité et fuyaient l’honneur. Si l’on jette une loque malpropre sur un homme tout habillé de soie, il cherche à l’éviter pour ne pas salir son précieux vêtement. De même les saints, revêtus des vertus, fuient la gloire humaine de peur d’en être souillés. Au contraire, ceux qui désirent la gloire ressemblent à un homme nu qui ne cesse de chercher un lambeau d’étoffe ou n’importe quoi pour couvrir son indécence. Ainsi celui qui est dénué de vertus recherche la gloire des hommes.Envoyés par Dieu au secours d’autrui, les saints refusaient donc par humilité. Moïse disait : «Je vous en supplie, prenez un autre qui soit capable; moi, je suis bègue, et ma langue est embarrassée.» (Ex 4,10). Et Jérémie : «Je suis trop jeune !» (Jér 1,6). Tous les saints en général, ont acquis cette humilité, nous l’avons dit, par la pratique des commandements. Comment elle est ou comment elle naît dans l’âme, nul ne peut l’exprimer par des mots à quiconque ne l’a pas apprise de l’expérience; personne ne saurait l’apprendre par de simples paroles.
    1. Un jour, l’abbé Zosime parlait de l’humilité, et un sophiste qui se trouvait là, entendant ses propos, voulut en avoir le sens précis : «Dis-moi, lui demanda-t-il, comment peux-tu te croire pécheur ? Ne sais-tu pas que tu es saint, que tu possèdes des vertus ? Tu vois bien que tu pratiques les commandements ! Comment, dans ces conditions, peux-tu croire que tu es un pécheur ?» Le vieillard ne trouvait pas la réponse à lui donner, mais il lui dit : «Je ne sais pas comment te le dire, mais c’est ainsi !» Le sophiste cependant le harcelait pour avoir l’explication. Mais le vieillard, ne trouvant toujours pas comment lui exposer la chose, se mit à dire avec sa sainte simplicité : «Ne me tourmente pas; je sais bien, moi, qu’il en est ainsi.»Voyant que le vieillard ne savait que répondre, je lui dis : «N’est-ce pas comme la sophistique ou la médecine ? Lorsqu’on apprend bien ces arts et qu’on les pratique, on acquiert peu à peu par cet exercice même, une sorte d’habitus  de médecin ou de sophiste. Nul ne pourrait dire, ni ne saurait expliquer comment lui est venu cet habitus. Peu à peu, comme je l’ai dit, et inconsciemment l’âme l’a acquis par l’exercice de son art. On peut penser la même chose de l’humilité : de la pratique des commandements naît une disposition d’humilité, qui ne peut être expliquée par des paroles.» A ces mots, l’abbé Zosime fut rempli de joie et m’embrassa aussitôt en me disant : «Tu as trouvé l’explication. C’est bien comme tu le dis.» Quant au sophiste, il fut satisfait et admit lui aussi le raisonnement.
    1. En effet, certaines paroles des vieillards nous font bien entrevoir cette humilité, mais la disposition psychique elle-même, nul ne saurait dire ce qu’elle est. Lorsque l’abbé Agathon fut près de sa fin, les frères lui dirent : «Toi aussi, Père, tu as de la crainte ?» Il répondit : «Sans doute, j’ai fait mon possible pour garder les commandements, mais je suis un homme; et comment pourrais-je savoir si mes œuvres ont plu à Dieu ? Car autre est le jugement de Dieu, autre celui des hommes.» Voyez, ce vieillard nous a ouvert les yeux pour entrevoir l’humilité et nous a indiqué une voie pour l’atteindre. Mais comment elle est ou comment elle naît dans l’âme, je l’ai dit souvent, nul ne saurait le dire; et on ne peut non plus la saisir par un raisonnement, si l’âme par ses œuvres n’a pas mérité de l’apprendre. Ce qui la procure, les pères l’ont dit. Il est raconté en effet dans le Géronlicon  qu’un frère demanda à un vieillard : «Qu’est- ce que l’humilité ?» Le vieillard répondit : «L’humilité est une œuvre grande et divine. La voie de l’humilité, ce sont les labeurs corporels accompli avec science, c’est se tenir au-dessous de tous, et prie Dieu sans cesse.» Telle est la voie de l’humilité, mais l’humilité elle-même est divine et incompréhensible.
    1. Mais pourquoi est-il dit que les labeurs corporel portent l’âme à l’humilité ? Comment les labeurs corporel sont-ils vertu de l’âme ? Car se tenir au-dessous de tous nous avons dit plus haut que cela s’opposait à la première espèce d’orgueil. Comment, en effet, celui qui se met au-dessous de tous, pourrait-il se croire plus grand que son frère, s’élever en quelque chose, blâmer ou mépriser quelqu’un? De même pour la prière continuelle, c’est évident aussi, puisqu’elle s’oppose à la seconde espèce d’orgueil. Car il est manifeste que l’homme humble et pieux, sachant que rien de bon ne peut se faire en son âme sans le secours et la protection de Dieu, ne cesse jamais de l’invoquer pour qu’il lui fasse miséricorde. Et celui qui prie Dieu sans cesse, quelque bonne œuvre qu’il lui soit donné d’accomplir, il en connaît la source et il ne peut en concevoir de l’orgueil ni l’attribuer à ses propres forces. C’est à Dieu qu’il attribue toute bonne œuvre, et il ne cesse de le remercier et de l’invoquer, craignant que la perte d’un tel secours ne laisse apparaître sa faiblesse et son impuissance à lui. Ainsi l’humilité le fait prier et la prière le rend humble, et toujours plus il fait de bien, toujours plus il s’humilie; et plus il s’humilie, plus il reçoit de secours et progresse par son humilité.
    1. Pourquoi donc est-il dit que les labeurs corporels aussi procurent l’humilité ? Quelle influence peut avoir le labeur du corps sur une disposition de l’âme ? Je vais vous le dire. Lorsque l’âme s’est écartée du précepte pour tomber dans le péché, elle a été livrée, la malheureuse, dit saint Grégoire, à la concupiscence et à la pleine liberté de l’erreur. Elle a aimé les biens corporels et, d’une certaine manière, s’est trouvée faire comme une seule chose avec le corps, devenue chair tout entière, selon la parole : «Mon esprit ne demeurera pas dans ces hommes, car ils sont chair» (Gen 6,3). Ainsi la malheureuse âme souffre avec le corps, elle est affectée elle-même de tout ce qu’il fait. C’est pourquoi le vieillard dit que même le labeur corporel conduit à l’humilité. De fait, les dispositions de l’âme ne sont pas les mêmes chez le bien portant et chez le malade, chez celui qui a faim et chez celui qui est rassasié. Elles ne sont pas les mêmes non plus chez l’homme monté sur un cheval et chez l’homme monté sur un âne, chez celui qui est assis sur un trône et chez celui qui est assis par terre,  chez celui qui porte de beaux vêtements et chez celui qui est vêtu misérablement. Donc, le labeur humilie le corps, et quand le corps est humilié, l’âme l’est aussi avec lui, de sorte que le vieillard a eu raison de dire que même le labeur corporel conduit à l’humilité. C’est pourquoi quand Évagre fut tenté de blasphème, n’ignorant pas dans sa sagesse que le blasphème vient de l’orgueil et que l’humiliation du corps entraîne l’humilité de l’âme, il passa quarante jours sans entrer sous un toit, de sorte que son corps, rapporte le narrateur, produisait de la vermine comme les bêtes sauvages.  Cette peine n’était pas pour le blasphème, mais pour l’humilité. Le vieillard a donc bien fait de dire que les labeurs corporels aussi conduisent à l’humilité.Que le bon Dieu nous donne la grâce de l’humilité qui arrache l’homme à de grands maux et le protège de grandes tentations !

    3. DE LA CONSCIENCE

    1. Quand Dieu créa l’homme, il déposa en lui un germe divin, une sorte de faculté plus vive et lumineuse comme l’étincelle, pour éclairer l’esprit et lui faire discerner le bien du mal.  C’est ce qu’on appelle la conscience, qui est la loi naturelle.  Elle est représentée, selon les pères, par les puits que creusa Jacob et que comblèrent les Philistins (cf. Gen 26,15).  C’est en se conformant à cette loi de la conscience que les patriarches et tous les saints avant la loi écrite ont été agréables à Dieu. Mais les hommes l’ayant progressivement enfouie et foulée aux pieds par leurs péchés, il nous fallut la loi écrite, il nous fallut les saints prophètes, il nous fallut même la venue de notre Seigneur Jésus Christ pour la remettre au jour et la réveiller, pour ranimer par la pratique de ses saints commandements cette étincelle ensevelie. Il est donc désormais en notre pouvoir, soit de l’ensevelir à nouveau, soit de la laisser briller et nous éclairer, si nous lui obéissons. Si, en effet, notre conscience nous dit de faire telle chose et que nous la méprisons, si elle parle de nouveau et que nous ne faisons pas ce qu’elle dit, persistant à la fouler aux pieds, nous finissons par l’ensevelir, et la charge qui pèse sur elle l’empêche désormais de nous parler clairement. Mais telle une lampe dont la clarté est troublée par des impuretés elle commence à nous faire voir les choses plus confusément, pour ainsi dire plus obscurément;  et de même que dans une eau bourbeuse nul ne peut reconnaître son visage,  nous en arrivons progressivement à ne plus percevoir la voix de notre conscience, au point de croire presque que nous n’en avons plus.  Il n’est personne pourtant qui en soit privé, car, nous l’avons dit déjà, c’est quelque chose de divin qui ne meurt jamais; elle nous rappelle sans cesse le devoir, mais c’est nous qui ne l’entendons plus, comme je l’ai dit, pour l’avoir méprisée et foulée aux pieds.
    1. Le Prophète pleure pour cela sur Éphraïm en disant : «Éphraïm a opprimé son adversaire et piétiné le jugement» (Os 10,11). C’est la conscience qu’il appelle «adversaire». De là vient qu’il est dit dans l’Évangile : «Mets-toi d’accord au plus tôt avec ton adversaire, tandis que tu es en chemin avec lui, de peu qu’il ne te livre au juge, le juge aux gardes, et qu’ils ne te jettent en prison. En vérité, je te le dis, tu n’en sortiras pas que tu n’aies payé jusqu’au dernier centime» (Mt 5,25-26). Pourquoi appeler la conscience «adversaire ?» Parce qu’elle s’oppose constamment à notre volonté mauvaise; elle nous blâme si nous ne faisons pas ce que nous devons faire, et de même, si nous faisons ce que nous ne devons pas faire, c’est elle encore qui nous accuse. Voilà pourquoi on l’appelle «adversaire» et on nous donne ce conseil : «Mets-toi d’accord au plus tôt avec ton adversaire, tandis que tu es en chemin avec lui.» Le chemin, comme l’explique saint Basile, c’est le monde présent.
    1. Efforçons-nous donc, frères, de garder notre conscience, tant que nous sommes en ce monde, prenant soin de ne pas encourir son blâme en quoi que ce soit, et de ne jamais la fouler aux pieds pour la moindre chose. Car vous savez que, de ces petites choses soi-disant sans importance, on en vient à mépriser aussi les grandes. On commence par dire : Qu’importe, si je dis ce mot ? Qu’importe, si je mange ce petit morceau ? Qu’importe, si je m’occupe de cette affaire ? A force de dire : Qu’importe ceci, qu’importe cela, on contracte un chancres mauvais et irritant, on se met à mépriser jusqu’aux choses importantes et plus graves, à piétiner sa conscience, et finalement on court le danger de tomber degré par degré dans une totale insensibilité.Veillez donc, frères, à ne pas négliger les petites choses, veillez à ne pas les mépriser comme insignifiantes. Elles ne sont pas petites, c’est un chancre, c’est une habitude mauvaise. Soyons vigilants, prenons garde aux choses légères, tant qu’elles sont légères, pour qu’elles ne deviennent pas graves. Vertu et péché commencent par de petites choses, mais conduisent à de grandes, soit bonnes, soit mauvaises.  Aussi le Seigneur nous exhorte-t-il à garder notre conscience, sous la forme d’un avertissement adressé à quelqu’un en particulier : Vois ce que tu fais, malheureux, attention ! «Mets-toi d’accord au plus tôt avec ton adversaire, tandis que tu es en chemin avec lui.» Puis il ajoute, pour montrer le caractère redoutable et dangereux de la situation : «De peur qu’il ne te livre au juge, le juge aux gardes, et qu’ils ne te jettent en prison.» Et après ? «En vérité, je te le dis, tu n’en sortiras pas que tu n’aies payé jusqu’au dernier centime.» Car c’est elle, la conscience, comme je l’ai dit, qui nous instruit du bien et du mal par ses reproches et nous montre ce qui est à faire ou à ne pas faire. Et c’est elle encore qui nous accusera dans le siècle à venir. C’est pourquoi le Seigneur dit «De peur qu’il ne te livre au juge …» et la suite.
    1. Mais garder sa conscience présente une grande diversité d’applications. On doit la garder à l’égard de Dieu, à l’égard du prochain, à l’égard des choses matérielles. A l’égard de Dieu d’abord, en prenant soin de ne pas mépriser ses commandements même dans les choses qui échappent au regard des hommes et dont aucun d’eux ne demandera compte. Celui-là garde sa conscience pour Dieu dans le secret, qui évite par exemple de négliger la prière, de manquer de vigilance lorsqu’une pensée passionnée surgit dans son cœur, de s’y arrêter et d’y consentir; qui évite de soupçonner et de juger le prochain sur les apparences, quand il le voit dire ou faire quelque chose; en un mot, tout ce qui se passe dans le secret et que personne ne connaît sinon Dieu et notre conscience doit être l’objet de notre vigilance. Et c’est cela, la conscience à l’égard de Dieu.
    1. La conscience à l’égard du prochain consiste à ne faire absolument rien de ce que l’on sait devoir l’affliger ou le blesser, que ce soit une action, une parole, une altitude ou un regard. Car il est des attitudes blessantes pour le prochain, je vous le répète souvent; un regard aussi peut le blesser. Bref, toutes les fois que l’homme sait qu’il agit dans le dessein de troubler le prochain, sa propre conscience en est souillée, puisqu’elle voit bien qu’il a l’intention de nuire ou d’affliger. Il faut prendre soin de ne pas agir ainsi. Et c’est cela, garder sa conscience à l’égard du prochain.
    1. Enfin garder sa conscience à l’égard des choses matérielles, c’est éviter d’en faire mauvais usage, ne rien laisser se perdre ou traîner, ne pas dédaigner de ramasser et de remettre à sa place un objet qu’on voit traîner, si vil soit-il; c’est éviter aussi de maltraiter ses vêtements. Quelqu’un pourrait, par exemple, porter encore son vêtement une ou deux semaines, et, sans attendre ce délai, il s’empresse d’aller le laver et le battre. Alors qu’il aurait dû lui servir cinq mois ou même davantage, il l’use à force de lavages et le rend inutilisable. C’est agir contre sa conscience.De même pour la literie. On pourrait souvent se contenter d’un simple chevet, et on désire un grand matelas. On a une couverture de poils, et on veut la changer contre une autre, neuve ou plus belle, par frivolité ou par dégoût. On pourrait se contenter d’un manteau fait de plusieurs pièces, mais on réclame un lainage, et peut-être même se fâchera-t-on, si on ne le reçoit pas. Si, de plus, on se met à jeter les yeux sur son frère et à dire : «Pourquoi lui a-t-il ceci, et pas moi ? Celui-là est heureux »! Voilà un grand progrès ! Ou bien encore, on étend sa tunique ou sa couverture au soleil, on néglige de la reprendre et on la laisse s’abîmer.  C’est aussi agir contre la conscience.Il en est de même pour les aliments. On pourrait se satisfaire avec un peu de légumes ou légumineuses, ou avec quelques olives. Mais au lieu de s’en contenter, on recherche une autre nourriture plus agréable ou plus coûteuse. Tout cela est contre la conscience.
    1. Or, les pères disent que le moine ne doit jamais laisser sa conscience le tourmenter pour quoi que ce soit. Il nous faut donc, frères, demeurer toujours vigilants et nous garder de toutes ces fautes pour ne point nous mettre en péril. Le Seigneur lui-même nous en a prévenus, comme nous le disions plus haut. Que Dieu nous donne d’entendre et de garder ces choses, pour que les dits de nos pères ne deviennent pas pour nous un sujet de condamnation.

    4. DE LA DIVINE CRAINTE

    1. Saint Jean dit dans les épîtres catholiques : «L’amour parfait bannit la crainte» (I Jn 4,18). Que veut-il nous signifier par là ? De quel amour parle-t-il, et de quelle crainte ? Car le Prophète dit dans le Psaume : «Craignez le Seigneur, vous tous, ses saints» (Ps 33,10), et nous trouvons dans les saintes Écritures mille autres passages semblables. Si donc les saints qui aiment ainsi le Seigneur, le craignent, comment saint Jean peut-il dire : «L’amour bannit la crainte ?» Il veut nous montrer qu’il y a deux craintes, l’une initiale, l’autre parfaite; la première étant celle des débutants dans la piété, pourrait-on dire, l’autre, celle des saints parvenus à la perfection et au sommet du saint amour. Quelqu’un, par exemple, fait la volonté de Dieu par crainte des châtiments : c’est encore un débutant, comme nous le disions, il ne fait pas le bien pour lui-même, mais par crainte des coups. Un autre accomplit la volonté de Dieu parce qu’il aime Dieu lui-même et qu’il aime tout spécialement lui être agréable. Celui-là sait ce qu’est le bien, il connaît ce que c’est que d’être avec Dieu. Voilà celui qui possède l’amour véritable, «l’amour parfait», comme dit saint Jean, et cet amour le porte à la crainte parfaite. Car il craint et il garde la volonté de Dieu, non plus à cause des coups, ni pour éviter le châtiment, mais parce qu’ayant goûté la douceur d’être avec Dieu, comme nous l’avons dit, il redoute de la perdre, il redoute d’en être prive. Cette crainte parfaite, née de cet amour, bannit la crainte initiale. Et c’est pourquoi saint Jean dit que «l’amour parfait bannit la crainte.» Mais il est impossible de parvenir à la crainte parfaite, sans passer par la crainte initiale.
    1. Il y a en effet, dit saint Basile, trois états en lesquels nous pouvons plaire à Dieu. Ou bien nous faisons ce qui plaît à Dieu par crainte du châtiment, et nous sommes dans la condition de l’esclave; ou bien poursuivant le profit d’un salaire, nous accomplissons les ordres reçus en vue de notre propre avantage, et par là nous ressemblons aux mercenaires; ou enfin nous faisons le bien pour lui-même, et nous sommes dans la condition de fils. Car le fils, quand il est parvenu à un âge raisonnable, fait la volonté de son père non par crainte d’être châtié ni pour obtenir de lui une récompense, mais parce que, aimant son père, il garde précisément envers lui cette affection et l’honneur dû à un père avec la conviction que tous les biens paternels sont à lui. Celui-là mérite de s’entendre dire : «Tu n’es plus esclave, mais fils et héritier de Dieu par le Christ» (Gal 4,7). Il ne craint plus Dieu de cette crainte initiale dont nous parlions, c’est évident, mais il aime, comme le disait saint Antoine : «Je ne crains plus Dieu, je l’aime.»  De même le Seigneur, déclarant à Abraham, après qu’il eut offert son fils : «Maintenant, je sais que tu crains Dieu» (Gen 22,12),  voulait parler de cette crainte parfaite née de l’amour. Sinon, comment aurait-il pu lui dire : «Maintenant, je sais …» Abraham – Pardonnez-moi ! – avait fait tant de choses, il avait obéi à Dieu, il avait quitté tous ses biens, il s’était établi sur une terre étrangère, chez un peuple idolâtre, où il n’y avait nulle trace de culte divin. Surtout, il avait supporté cette terrible épreuve du sacrifice de son fils. Et après tout cela, le Seigneur lui dit : «Maintenant, je sais que tu crains Dieu !» Il est bien clair qu’il parlait là de la crainte parfaite, celle des saints. Car ceux-ci font la volonté de Dieu non plus par crainte d’un châtiment ou pour obtenir une récompense, mais par amour, comme nous l’avons dit souvent, craignant de faire quelque chose contre la volonté de celui qu’ils aiment. Et c’est pourquoi saint Jean dit : «L’amour bannit la crainte.» Les saints n’agissent plus par crainte, mais craignent par amour.
    1. C’est là la crainte parfaite, mais il est impossible d’y parvenir, je le répète, sans avoir eu d’abord la crainte initiale. Car il est dit : «Le commencement de la sagesse, c’est la crainte du Seigneur» (Ps 110,10), et encore : «Le commencement et la fin, c’est la crainte de Dieu» (Cf. Pro 1,7; 9,10; 22,4). L’Écriture appelle «commencement» la crainte initiale, à laquelle succède la crainte parfaite, celle des saints. Cette crainte initiale, c’est donc la nôtre. Comme un émail (sur le métal), elle garde l’âme de tout mal, selon ce qui est écrit : «Par la crainte du Seigneur, tout homme se détourne du mal» (Pro 15,27). Celui qui se détourne du mal par la crainte du châtiment, comme l’esclave qui redoute son maître, en vient progressivement à faire le bien et se met aussi peu à peu à espérer une rétribution de ses bonnes œuvres, comme le mercenaire. Et s’il continue à fuir le mal par crainte, comme l’esclave, puis à faire le bien dans l’espoir du gain comme le mercenaire, persévérant ainsi dans la vertu avec le secours de Dieu et s’attachant à lui à proportion, il finit par goûter le vrai bien, par en avoir une certaine expérience, et il ne veut plus s’en séparer. Qui pourrait désormais, comme dit l’Apôtre, le séparer de l’amour du Christ ? (Cf. Rom 8,35). Il atteint alors la perfection du fils, il aime le bien pour lui-même et il craint parce qu’il aime. C’est la crainte grande et parfaite.
    1. Pour nous apprendre la différence de ces craintes, le Prophète disait: «Venez, enfants, écoutez-moi, je vous enseignerai la crainte du Seigneur» (Ps 33,12). Appliquez votre esprit à chaque mot du Prophète, et voyez comment chacun à sa signification. Il dit d’abord: «Venez à moi», pour nous inviter à la vertu. Puis il ajoute: «enfants» : les saints appellent «enfants» ceux que leur parole fait passer du vice à la vertu, tel l’Apôtre disant : «Mes petits enfants, pour qui j’endure à nouveau les douleurs de l’enfantement, jusqu’à ce que le Christ soit formé en vous» (Gal 4,19). Ensuite, après nous avoir appelé et invité à cette transformation, le Prophète nous dit : «Je vous enseignerai la crainte du Seigneur.» Voyez l’assurance du saint. Nous autres, quand nous voulons dire quelque bonne parole, nous commençons toujours par demander : «Voulez-vous que nous nous entretenions un peu et que nous dissertions sur la crainte de Dieu ou sur une autre vertu ?» Le saint, lui, ne parle pas ainsi, mais dit en toute assurance : «Venez, enfants, écoutez-moi, je vous enseignerai la crainte du Seigneur. Quel est l’homme qui veut la vie et désire connaître des jours heureux ?» (Ps 33,13) Et comme si quelqu’un répondait : «Moi, je le veux; apprends-moi comment vivre et connaître des jours heureux», il le lui enseigne en disant : «Garde ta langue du mal et tes lèvres des propos trompeurs» (ib. 14). Voyez, c’est toujours par la crainte de Dieu qu’il empêche l’accomplissement du mal. «Garder sa langue du mal», c’est ne blesser d’aucune manière la conscience du prochain, ni médire de lui, ni l’irriter. «Garder ses lèvres des propos trompeurs», c’est ne pas tromper le prochain.Le Prophète poursuit : «Détourne-toi du mal» (Ib. 15). Après avoir parlé d’abord de fautes particulières, la médisance, la fourberie, il en vient maintenant au vice en général : «Détourne-toi du mal», c’est-à-dire, fuis absolument tout mal, détourne-toi de tout ce qui entraîne un péché. Il ne s’en tient pas là, mais ajoute : «Et fais le bien.» Il arrive en effet qu’on ne fasse pas le mal, sans pour autant faire le bien. On peut ne pas être injuste tout en n’exerçant pas la miséricorde, ou ne pas haïr sans pour cela aimer. Aussi le Prophète a-t-il eu raison de dire : «Détourne-toi du mal et fais le bien.»Voyez, le Prophète nous montre cette succession des trois états dont nous parlions : par la crainte de Dieu, il amène l’âme à se détourner du mal, et la provoque ainsi à s’élever jusqu’au bien. Car, dès lors qu’on est parvenu à ne plus commettre le mal et à s’en éloigner, tout naturellement on fait le bien sous la conduite des saints. A ces paroles, le Prophète ajoute fort à propos : «Cherche la paix et poursuis-la» (Ib. 15: il ne dit pas seulement : «cherche», mais poursuis-la en courant, pour t’en emparer.
    1. Appliquez bien votre esprit à cette parole et voyez la précision du saint. Lorsque quelqu’un est arrivé à se détourner du mal et s’efforce, Dieu aidant, de faire le bien, aussitôt fondent sur lui les attaques de l’ennemi. Il lutte donc, il peine, il est accablé : non seulement il craint de retourner au mal, comme nous le disions de l’esclave, mais il espère aussi la rétribution du bien comme un mercenaire. Dans les attaques et contre-attaques de ce pugilat avec l’ennemi, il fait le bien, avec toutefois beaucoup de souffrance et de tourment. Mais quand lui vient du secours de Dieu et qu’il commence à s’habituer au bien, alors il entrevoit le repos et goûte progressivement la paix, alors il réalise ce qu’est l’affliction de la guerre, ce qu’est la joie et le bonheur de la paix. Il recherche enfin cette paix, se hâte, court à sa poursuite pour la saisir, pour la posséder en plénitude et la faire demeurer en lui. Et quoi de plus heureux que l’âme arrivée a ce degré ? Elle est alors dans la condition de fils, comme nous l’avons dit souvent. Oui vraiment, «heureux ceux qui font la paix, car ils seront appelés fils de Dieu» (Mt 5,9). Qui pourrait dire de cette âme qu’elle fait encore le bien pour un autre motif que la jouissance du bien même ? Qui connaît cette joie, sinon celui qui en a l’expérience ? Alors celui-là découvre aussi la crainte parfaite, dont nous avons souvent parlé.Nous voila instruits de ce qu’est la crainte parfaite des saints, et de ce qu’est la crainte initiale, la nôtre; nous savons ce que la crainte de Dieu fait fuir et où elle conduit. Il nous faut maintenant apprendre comment vient la crainte de Dieu, et dire aussi ce qui nous en éloigne.
    1. Les pères ont dit qu’un homme acquiert la crainte de Dieu en se souvenant de la mort et des châtiments, en examinant chaque soir comment il a passé la journée et chaque matin comment il a passé la nuit, en se gardant de la parrhésia, et en s’attachant à un homme craignant Dieu. On rapporte en effet qu’un frère demanda à un vieillard : «Père, que dois-je faire pour craindre Dieu !» Le vieillard lui répondit : «Va, attache-toi à un homme craignant Dieu, et par le fait même qu’il craint Dieu, il t’apprendra à craindre Dieu toi aussi !»Au contraire, nous chassons loin de nous la crainte de Dieu en faisant l’opposé de tout cela, en ne pensant pas à la mort ni aux châtiments, en ne prenant pas garde à nous-mêmes, en n’examinant pas notre conduite, en vivant n’importe comment et en fréquentant n’importe qui, et surtout en nous abandonnant à la parrhésia, ce qui est le pire de tout et la ruine achevée. Qu’est-ce qui chasse et, effet la crainte de Dieu de l’âme comme la parrhésia ? C’est pourquoi l’abba Agathon interrogé sur la parrhésia disait qu’elle ressemble à un grand vent brûlant qui, lorsqu’il se lève, fait fuir tout le monde devant lui et anéantit les fruits des arbres.  Voyez-vous, Révérends, la puissance d’une passion ? Voyez-vous sa fureur ? A une seconde question: la parrhésia (ce mot, de par l’étymologie, signifie le droit ou l’habitude de tout dire. De là l’évolution sémantique a tiré deux sens, l’un excellent, la confiance et l’audace devant Dieu, fondée sur une bonne conscience, l’autre fâcheux, l’excessive liberté des paroles ou des allures avec les gens, la désinvolture du personnage conscient de sa valeur. (HAUSHERR, Penthos, p. 107). Chez Dorothée on ne trouve qu’une fois le premier sens (ci-dessus § 50, où nous avons traduit le mot par, assurance) On peut dire mieux : familiarité.) est-elle donc si malfaisante ? l’abbé Agathon répondit : Il n’est pas de passion plus malfaisante que la parrhésia, car elle est la mère de toutes les passions. Le vieillard dit fort bien et avec beaucoup de sagacité que la parrhésia est la mère de toutes les passions, puisqu’elle chasse de l’âme la crainte de Dieu. Si c’est en effet toujours par la crainte de Dieu qu’on se détourne du mal, nécessairement là où elle n’est plus, se trouvent toutes les passions. Que Dieu préserve nos âmes de cette passion fatale de la parrhésia !
    1. La parrhésia est d’ailleurs multiforme : elle se manifeste par parole, par attouchement ou par regard. C’est la parrhésia qui pousse à tenir de vains discours, à parler de choses mondaines, à faire des plaisanteries ou à provoquer des rires malséants. C’est encore de la parrhésia de toucher quelqu’un sans nécessité, de porter la main sur un frère pour s’amuser, de le pousser, de lui prendre quelque chose, de le regarder sans retenue. Tout cela est l’œuvre de la parrhésia, tout cela vient de ce qu’on n’a pas là crainte de Dieu dans l’âme, et de là on en arrive peu à peu à un complet mépris. C’est pourquoi lorsqu’il donnait les commandements de la Loi, Dieu disait : «Rendez respectueux les fils d’Israël» (Lév 15,31). Car sans respect on ne peut même pas honorer Dieu, ni obéir une seule fois à un commandement quel qu’il soit. Aussi n’y a-t-il rien de plus redoutable que la parrhésia; elle est la mère de toutes les passions, puisqu’elle bannit le respect, chasse la crainte de Dieu et engendre le mépris.C’est parce que vous avez de la parrhésia entre vous, que vous êtes effrontés les uns envers les autres, que vous parlez mal les uns des autres et que vous vous blessez mutuellement. Que l’un de vous aperçoive quelque chose qui ne soit pas profitable, il va en bavarder et jeter cela dans le cœur d’un frère. Et non seulement il se nuit à lui-même, mais il nuit aussi à son frère en jetant dans son cœur un venin pernicieux. Il arrive même que ce frère avait l’esprit appliqué à la prière ou à quelque autre bonne œuvre : l’autre survient et lui offre un sujet de bavardage : non seulement il entrave son profit, mais l’induit en tentation. Et rien n’est plus grave ni plus funeste que de faire du tort à son prochain en même temps qu’à soi-même.
    1. Ayons donc du respect, frères, redoutons de nous nuire à nous-mêmes, et aux autres, honorons-nous mutuellement et prenons soin de ne pas même nous dévisager les uns les autres, car c’est là aussi, selon un vieillard, une forme de parrhésia.S’il arrive à quelqu’un de voir son frère commettre une faute, qu’il se garde de le mépriser ou de le laisser périr par son silence, ou encore de l’accabler de reproches et de parler contre lui, mais qu’avec compassion et crainte de Dieu, il rapporte la chose à qui possède le pouvoir de le corriger, ou bien que lui-même s’adresse à ce frère et lui dise avec charité et humilité : «Pardon, mon frère, tout négligent que je suis, il me semble qu’en cela peut-être nous ne faisons pas bien.» S’il n’écoute pas, il en parlera à un autre qu’il verra avoir la confiance de ce frère, ou bien il s’adressera à son préposé ou à l’abba, selon la gravité de la faute, et il ne s’en inquiétera plus. Mais, nous l’avons dit, qu’il parle en se proposant comme but l’amendement de son frère, en évitant les racontars, le dénigrement, le mépris, sans vouloir lui donner soi-disant une leçon, sans le condamner, sans feindre non plus d’agir pour son bien, alors qu’intérieurement il est animé de l’une de ces dispositions dont je viens de parler. Car vraiment s’il parle à son abba et ne le fait pas pour l’amendement du prochain ni parce qu’il a été lui-même scandalisé, c’est un péché, car c’est de la médisance. Mais qu’il examine son cœur, et s’il y trouve un mouvement de passion, qu’il se taise. S’il voit clairement que c’est par compassion et par utilité qu’il désire parler, mais que cependant une pensée passionnée le harcèle intérieurement, qu’il s’en ouvre humblement à l’abbé, lui disant son affaire et celle du frère en ces termes : «Ma conscience me rend témoignage que c’est pour le bien que je désire parler, mais je sens qu’il s’y mêle intérieurement quelque pensée trouble. Est-ce parce que j’ai eu une fois quelque chose contre ce frère, je ne sais. Est-ce une imagination trompeuse qui veut m’empêcher de parler et de procurer son amendement, je ne sais pas non plus.» Et l’abba lui dira s’il doit parler ou non.Il arrive aussi qu’on parle non pour l’utilité de son frère, ni parce qu’on a été soi-même scandalisé, ni parce qu’on est poussé par la rancune, mais simplement par bavardage. Or, quelle est l’utilité de ces vaines paroles ? Souvent même le frère apprend qu’on a parlé de lui, et il en est troublé. II ne sort de tout cela qu’affliction et accroissement du mal. Au contraire, quand on parle pour l’utilité, comme nous l’avons dit, et pour elle seule, Dieu ne permet pas qu’il en naisse du trouble, ni qu’il en résulte affliction ou dommage.
    1. Ayez soin aussi, comme nous le disions, de garder votre langue. Que personne ne parle méchamment à son prochain ni ne le blesse par parole, par action, par attitude, ou de n’importe quelle autre manière. Ne soyez pas non plus susceptibles. Si l’un de vous entend de son frère une parole, qu’il ne se froisse pas aussitôt, qu’il ne réponde pas méchamment ni ne reste fâché contre lui. Cela ne convient pas à des lutteurs, cela ne convient pas à des gens qui veulent être sauvés.Ayez la crainte de Dieu, mais jointe au respect. Quand vous vous rencontrez, que chacun de vous incline la tête devant son frère, comme nous l’avons dit, que chacun s’humilie devant Dieu et devant son frère, et retranche pour lui sa volonté. C’est vraiment bien de faire cela, de s’effacer devant son frère et de le prévenir d’honneur. Celui qui s’efface retire plus de profit que l’autre. Pour ma part, j’ignore si j’ai fait quelque bien, mais si jamais j’ai été préservé, je sais que je l’ai été parce que jamais je ne me suis préféré à mon frère et que toujours je l’ai fait passer avant moi.
    1. Lorsque j’étais encore chez l’abba Séridos, le frère chargé du service du vieil abba Jean, compagnon de l’abba Barsanuphe, se trouvant malade, l’abba m’envoya servir le vieillard. J’embrassais déjà de l’extérieur la porte de sa cellule, tout comme on adore la Croix vénérable; combien plus amoureusement embrassai-je son service ! Qui n’eût désiré en effet être admis auprès d’un tel saint ! Ses paroles étaient admirables. Chaque jour, quand j’avais fini de le servir et que je lui faisais une métanie pour prendre congé et m’en aller, il me disait toujours quelque chose. Il avait en effet quatre sentences, et chaque soir, comme je l’ai dit, quand j’étais sur le point de me retirer, il m’en disait toujours une, et il s’exprimait ainsi : «Une fois pour toutes, frère, que Dieu garde la charité ! – car avant chaque sentence il avait l’habitude de dire ces mots. – Les pères ont dit : Respecter la conscience du prochain engendre l’humilité.» Un autre soir il me disait : «Une fois pour toutes, frère, que Dieu garde la charité ! Les pères ont dit : Jamais je n’ai préféré ma volonté à celle de mon frère.»  Et une autre fois : «Une fois pour toutes, frère, que Dieu garde la charité ! Fuis tout ce qui est de l’homme et tu seras sauvé».  Enfin : «Une fois pour toutes, frère, que Dieu garde la charité ! «Portez les fardeaux les uns des autres, et vous accomplirez ainsi la loi du Christ» (Gal 6,2).»Le vieillard me donnait donc toujours l’une de ces quatre sentences, quand je me retirais le soir, comme on remet à quelqu’un un viatique. Et c’est ainsi que je regardais ces sentences comme la sauvegarde de toute ma vie. Cependant malgré cette confiance que j’avais à l’égard du saint et le contentement que j’éprouvais d’être à son service, ayant seulement pressenti qu’un frère était en peine parce qu’il désirait lui-même le servir, je m’en allai trouver l’abba et lui fis cette demande : Ce service conviendrait mieux à ce frère, si votre Révérence le trouvait bon. Mais ni lui, ni le vieillard n’y consentirent. J’avais pourtant fait tout ce qui était en mon pouvoir pour que ce frère me fût préféré. Pendant les neuf années que j’ai passées là-bas, je n’ai dit à personne, que je sache, une parole désagréable; cependant j’avais une charge, ceci dit pour qu’on n’aille pas alléguer que je n’en avais pas.
    1. Et je sais bien, croyez-moi, ce que fit un frère qui me poursuivit depuis l’infirmerie jusqu’à l’église en m’injuriant, mais moi, marchant devant lui, je ne répondis pas un mot. Quand l’abba l’apprit, je ne sais par qui, et voulut châtier ce frère, je restai longtemps à ses pieds, le suppliant : «Non, par le Seigneur, c’est ma faute; en quoi ce frère est-il coupable ?» Un autre encore, par suite soit d’une épreuve, soit de la bêtise, Dieu le sait, durant un certain temps urinait la nuit auprès de ma tête au point que mon lit en était inondé. De même, d’autres frères venaient chaque jour secouer leurs nattes devant ma cellule, et je voyais une si grande quantité de punaises pénétrer chez moi que je n’arrivais pas à les tuer : elles étaient innombrables à cause des chaleurs. Lorsque j’allais me coucher, elles se rassemblaient toutes sur moi, le sommeil me venait par suite de mon extrême fatigue, mais à mon réveil, je trouvais mon corps tout dévoré. Cependant, je n’ai jamais dit à l’un de ces frères : Ne fais pas cela ! ou : Pourquoi agis-tu ainsi ? A ma connaissance, je n’ai jamais eu un mot qui pût blesser ou affliger quelqu’un.Apprenez, vous aussi, à «porter les fardeaux les uns des autres» (Gal 6,2), apprenez à vous respecter mutuellement. Et si l’un de vous entend un mot désagréable ou s’il endure quelque chose contre son gré, qu’il ne perde pas cœur aussitôt, ni ne s’irrite sur-le-champ; qu’il ne se trouve pas, au moment du combat et devant cette occasion de profit, avec un cœur lâche, négligent, sans vigueur, incapable de supporter le moindre coup, tel un melon que le plus petit caillou suffit à blesser et à faire pourrir. Ayez plutôt un cœur solide, ayez de la patience et que votre charité mutuelle surmonte tous les événements.
    1. Si l’un de vous a une charge ou s’il se trouve avoir quelque chose à demander soit au jardinier, soit au cellérier, soit au cuisinier ou à n’importe quel autre frère chargé d’un service, efforcez-vous avant tout, aussi bien celui qui demande que celui qui répond, de garder votre calme et de ne jamais vous laisser aller au trouble, à l’antipathie, à la passion ni à aucune volonté propre ou prétention de justice, qui vous détourneraient du commandement de Dieu. Quelle que soit l’affaire, petite ou grande, mieux vaudrait la mépriser et la négliger. Certes, l’indifférence est mauvaise, mais, par ailleurs, il faut se garder de préférer cette affaire à sa tranquillité au point de nuire éventuellement à son âme en la menant à bien. Donc, en quelque affaire que vous vous trouviez, même fort pressante et grave, je ne veux pas que vous agissiez avec contention ou avec trouble, mais soyez pleinement convaincus que toute œuvre que vous accomplissez, grande ou petite, n’est que la huitième partie de ce que nous recherchons, alors que garder son calme, même si par le fait il arrive des manquements dans le service, c’est la moitié ou les quatre huitièmes du but recherché. Voyez quelle différence !
    1. Ainsi quand vous faites une chose et que vous la voulez parfaite et achevée, mettez votre zèle à la faire, ce qui est, je l’ai dit, le huitième, et gardez intact votre calme, ce qui équivaut à la moitié ou aux quatre huitièmes. Si l’on doit être entraîné et s’écarter du commandement, se nuire à soi-même ou nuire aux autres pour remplir sa charge, il n’est pas bon de perdre la moitié pour sauvegarder le huitième. Celui que vous voyez agir de la sorte, ne s’acquitte pas de son service avec science. Par vaine gloire ou désir de plaire, il passe son temps à disputer, à se tourmenter et à tourmenter le prochain, pour entendre dire ensuite que personne n’a pu mieux faire que lui. Oh ! la grande vertu ! Non, ce n’est pas une victoire, frères, c’est une défaite, c’est un désastre. Voici ce que, pour ma part, je vous dis : Si l’un de vous, envoyé par moi à quelque affaire, en voit sortir du trouble ou un dommage quelconque, qu’il coupe court. Ne vous faites jamais de tort à vous-mêmes ou à autrui, mais que l’affaire soit laissée et ne se fasse point, pourvu que vous ne vous troubliez pas les uns les autres. Autrement vous perdriez la moitié, comme je l’ai dit, pour accomplir le huitième, ce qui est manifestement déraisonnable.
    1. Si je vous dis cela, ce n’est pas pour que, perdant courage aussitôt, vous renonciez aux affaires ou que vous négligiez et laissiez tomber sur-le-champ les choses, piétinant votre conscience dans le désir d’être débarrassés de tout souci. C’est encore moins pour que vous refusiez d’obéir, chacun de vous se mettant à dire : «Je ne peux faire cela, je me ferai du tort. Cela ne me convient pas.» Avec de tels propos, vous n’assumeriez jamais aucun service, et ne pourriez remplir un commandement de Dieu. Appliquez au contraire toutes vos forces à accomplir chacun votre service dans la charité, vous soumettant humblement les uns aux autres, vous honorant et vous stimulant mutuellement. Il n’est rien de plus puissant que l’humilité. Si donc l’un de vous voit sur le moment son frère dans la peine ou s’y voit lui-même, coupez court, cédez l’un à l’autre et n’attendez pas que le mal s’ensuive. Car, je l’ai dit mille fois, il est plus avantageux que l’affaire ne se fasse pas à votre gré, mais qu’elle se réalise selon la nécessité, non par obstination ni par de prétendues raisons, même s’il paraît raisonnable de vous troubler ou de vous affliger mutuellement, et de perdre ainsi la moitié. Car le dommage est alors bien différent. Il arrive souvent d’ailleurs que l’on perde même le huitième, en ne faisant rien du tout. Telles sont en effet les oeuvres de ceux qui agissent par mauvais zèle. Il est absolument certain que toutes nos oeuvres, nous les accomplissons pour en tirer quelque profit. Or, quel profit pouvons-nous en tirer, si nous ne nous humilions pas les uns devant les autres ? Nous y trouvons au contraire le trouble et nous nous affligeons mutuellement. Vous savez aussi qu’il est dit dans le Géronticon :«Du prochain viennent la vie et la mort.»Méditez donc sans cesse ces conseils en vos coeurs, frères. Étudiez les paroles des saints Vieillards. Efforcez-vous, dans l’amour et la crainte de Dieu, de rechercher votre profit et celui des autres. Ainsi vous pourrez profiter de tous les événements, et vous progresserez par le secours de Dieu. Que notre Dieu lui-même dans sa bonté nous gratifie de sa crainte, car il est dit : «Crains Dieu et garde ses commandements : c’est là le devoir de tout homme» (Ec 12,13).

    5. QU’IL NE FAUT PAS SUIVRE SON PROPRE JUGEMENT

    1. Il est dit dans les Proverbes : «Ceux qui n’ont point de guide tombent comme des feuilles. Le salut se trouve dans beaucoup de conseil» (Pro 11,14). Examinez, frères, le sens de ces paroles, et voyez ce que nous apprend la sainte Écriture. Elle nous met en garde contre la confiance en nous-mêmes et contre l’illusion de nous croire avisés et capables de nous diriger nous-mêmes. Nous avons besoin d’aide, nous avons besoin de guides après Dieu. Il n’est rien de plus misérable ni de plus vulnérable que ceux qui n’ont personne pour les conduire sur la voie de Dieu. Que dit en effet l’Écriture ? «Ceux qui n’ont point de guide tombent comme des feuilles.» La feuille, à sa naissance, est toujours verte, vigoureuse et belle; puis elle se dessèche peu à peu, tombe, et finalement on la piétine sans y faire attention. Ainsi en est-il de l’homme qui n’a pas de guide. Au début, il ne cesse d’avoir de la ferveur pour le jeûne, les veilles, la solitude, l’obéissance, et autres bonnes œuvres. Puis cette ferveur s’éteignant progressivement, comme il n’a pas de guide pour l’alimenter et l’enflammer, il se dessèche insensiblement, tombe, et se trouve pour finir entre les mains de ses ennemis, qui font de lui ce qu’ils veulent.De ceux au contraire qui révèlent leurs pensées et font tout en prenant conseil, l’Écriture dit : «Le salut se trouve dans beaucoup de conseil.» Par «beaucoup de conseil», elle ne veut pas dire qu’il faille consulter tout le monde, mais consulter pour tout manifestement celui en qui on doit avoir pleine confiance; il faut non pas taire certaines choses et dire les autres, mais tout révéler et en tout demander conseil. Pour qui agit de la sorte, vraiment «le salut se trouve dans beaucoup de conseil.»
    1. Si, en effet, un homme ne confie pas tout ce qui est en lui, surtout s’il vient de quitter une vie et des habitudes mauvaises, le diable découvrira chez lui une volonté propre ou une prétention de justice qui lui permettront de le renverser. Car lorsque le diable voit quelqu’un décidé à ne pas pécher, il n’est pas assez sot dans sa méchanceté, pour lui suggérer d’emblée des fautes manifestes. Il ne lui dira pas : «Va forniquer», ni : «Va voler.» Il sait que nous ne voulons pas ces choses et il ne tient pas à nous parler de ce que nous ne voulons pas. Mais voici qu’il nous trouve en possession d’une seule volonté propre ou d’une seule prétention de justice, et c’est par là qu’il nous nuit avec de belles raisons. De là vient qu’il est écrit encore : «Le Mauvais fait du mal, quand il s’associe une prétention de justice» (Pro 11,15). Le Mauvais, c’est le diable; il fait du mal quand il s’associe une prétention de justice, c’est-à-dire quand il s’associe à notre prétendue justice. Car alors il est plus fort, il peut agir et nuire davantage. Chaque fois que nous nous attachons obstinément à notre volonté propre et que nous nous fions à nos prétentions de justice, alors tout en pensant faire merveille, nous nous tendons des pièges à nous-mêmes, et nous ne savons pas que nous allons à notre perte. Comment pourrions-nous en effet connaître la volonté de Dieu, ou la chercher vraiment, si nous mettons en nous-mêmes notre confiance et tenons ferme notre volonté propre ?
    1. C’est ce qui faisait dire à l’abbé Pœmen que la volonté est un mur d’airain entre l’homme et Dieu.» Vous voyez le sens de ce mot. Et il ajoutait : «C’est un roc de répulsion», en tant qu’elle s’oppose et fait obstacle à la volonté de Dieu. Si donc un homme y renonce, il peut dire lui aussi : «En mon Dieu je passerai le mur. Mon Dieu, dont la voie est irréprochable» (Ps 17,30-31). Quelles paroles admirables ! C’est en effet quand on a renoncé à la volonté propre qu’on voit sans reproche la voie de Dieu. Mais si on lui obéit, on ne peut s’apercevoir que la voie de Dieu est irréprochable. Reçoit-on une mise en garde, aussitôt on récrimine, on se détourne avec mépris, on se rebelle. Comment, en effet, celui qui est attaché à sa volonté propre, pourrait-il écouter quelqu’un et suivre le moindre conseil ?L’abbé Pœmen parle ensuite de la prétention de justice : «Si la prétention de justice prête son appui à la volonté, cela tourne mal pour l’homme.» Oh ! quelle logique dans les paroles des saints ! C’est proprement une mort que cette liaison de la prétention de justice avec la volonté, c’est un grand péril, un grand fléau. La ruine est complète pour le malheureux (qui se laisse prendre). Qui en effet parviendrait à le persuader qu’un autre sait mieux que lui ce qui lui est avantageux ? Il se livre donc totalement à sa propre pensée, et finalement l’ennemi le renverse à son gré. C’est pourquoi il est écrit : «Le Mauvais fait du mal quand il s’associe une prétention de justice; et il déteste la parole de sécurité» (Pro 2,15).
    1. Il est dit qu’«il déteste la parole de sécurité», parce que, non seulement il a en horreur la sécurité, mais il ne peut même pas en entendre la voix et déteste sa parole, c’est-à-dire le fait même de parier pour sa sécurité. Je m’explique. Celui qui a interrogé sur l’utilité (de ce qu’il veut faire) n’a encore rien fait, et l’ennemi, avant même de savoir s’il observera ou non ce qui lui sera répondu, éprouve de la haine pour le fait même d’interroger et d’écouter un conseil utile. Il a en horreur le son et le bruit de telles paroles, et s’enfuit. Pourquoi ? Parce qu’il sait que sa machination sera découverte par le seul fait de questionner et de s’entretenir de l’utilité (de la chose). Or, il ne déteste ni ne redoute rien tant que d’être reconnu, car alors il ne trouve plus le moyen de tendre des pièges à sa guise. Que l’âme se mette en sûreté en révélant tout et en s’entendant dire par quelqu’un de compétent : «Fais ceci, ne fais pas cela; telle chose est bonne, telle autre est mauvaise; ceci est prétention de justice, cela est volonté propre»; et encore : «Ce n’est pas le moment de faire cela»; une autre fois : «Maintenant il est temps,» alors le diable ne trouvera plus par quel prétexte lui nuire, ni comment la faire tomber, puisqu’elle est constamment guidée et protégée de toutes parts. En elle se vérifie que «le salut se trouve dans beaucoup de conseil.» Cela, le Mauvais ne le veut pas, mais le déteste. Ce qu’il veut, c’est faire du mal, et il se réjouit plutôt en ceux qui n’ont point de guide. Pourquoi ? Parce qu’«ils tombent comme des feuilles».
    1. Voyez, le Mauvais aimait ce frère dont il disait à l’abbé Macaire : «J’ai un frère qui tourne comme une girouette, dès qu’il m’aperçoit.» Il aime de tels moines, il trouve toujours son plaisir en ceux qui ne sont point guidés et ne s’en remettent pas quelqu’un qui peut, après Dieu, les secourir et leur donner la main. N’alla-t-il pas vers tous les frères, ce démon que le saint vit un jour portant toutes ses drogues dans des fioles ? Ne les présenta-t-il pas à tous ? Mais chacun d’eux, sentant le piège, courut révéler ses pensées et trouva du secours au moment de la tentation, de sorte que le Mauvais ne put rien contre eux. Il ne trouva que ce malheureux frère qui se confiait en lui-même et ne recevait de secours de personne. Il se joua de lui et se retira en le remerciant et en maudissant les autres. Quand il eut raconté la chose à saint Macaire avec le nom du frère, le saint courut vers celui-ci et trouva la cause de sa chute. Il s’aperçut que ce frère ne voulait pas confesser sa faute, et n’avait pas l’habitude de s’ouvrir. C’est pour cela que l’ennemi le faisait pirouetter à son gré. Le saint lui demanda en effet : «Comment vas-tu, frère ? – Bien, grâce à tes prières. – Les pensées ne te font-elles pas la guerre ? – Pour le moment ! je vais bien.» Et il ne voulut rien avouer jusqu’à ce que le saint parvienne habilement à lui faire dire enfin ce qu’il avait dans le cœur. Alors, il le fortifia par la parole de Dieu et s’en retourna. L’ennemi revint selon son habitude avec le désir de le faire tomber, mais il fut décontenancé, car il le trouva solidement affermi et ne parvint pas à le tromper. Il s’en alla donc sans avoir rien fait; il s’en alla, humilié par ce frère. Aussi quand le saint demanda ensuite au diable : «Comment va ce frère, ton ami ? Ô, il ne le traita plus d’ami, mais d’ennemi, et le maudit en disant : «Lui aussi s’est détourné de moi et ne m’écoute plus; il est devenu le plus farouche de tous.»
      1. Vous voyez pourquoi l’ennemi «déteste la parole de sécurité» : c’est qu’il veut constamment notre perte. Vous voyez pourquoi il aime ceux qui ont confiance en eux-mêmes : c’est que ceux-là collaborent avec le diable, se tendant à eux-mêmes des pièges. Pour ma part, je ne connais aucune chute de moine qui n’ait été causée par la confiance en soi. Certains disent : l’homme tombe à cause de ceci, à cause de cela. Mais moi, je le répète, je ne connais pas de chute qui soit arrivée pour une autre raison que celle-là. Vois-tu quelqu’un tomber ? Sache qu’il s’est dirigé lui-même. Rien n’est plus grave que de se diriger soi-même, rien n’est plus fatal.Grâce à la protection de Dieu, j’ai toujours redouté ce danger. Quand j’étais au monastère (de l’abba Séridos), je confiais tout au vieillard, l’abbé Jean, et jamais je n’admettais de faire quelque chose sans son avis. Parfois ma pensée me disait : «Le vieillard ne te dira-t-il pas telle chose ? Pourquoi vouloir l’importuner ?» Mais je répliquais : «Anathème à toi, à ton discernement, à ton intelligence, à ta prudence et ta science ! Ce que tu sais, tu le sais des démons.»  Je m’en allais donc interroger l’abbé Jean, et il arrivait parfois que sa réponse était précisément celle que j’avais prévue. Alors ma pensée me disait : «Eh bien, quoi ? C’est ce que je t’avais dit. N’as-tu pas dérangé le vieillard inutilement ?» Et je répondais : «Oui, maintenant c’est bien, maintenant cela vient de l’Esprit saint. Car ce qui est tien est mauvais, cela vient des démons, cela vient d’un état passionné.»Ainsi, jamais je ne me permettais de suivre ma pensée sans prendre conseil. Et croyez-moi, frères, j’étais en grand repos, en grande insouciance, à tel point que j’en conçus de l’inquiétude, comme je crois vous l’avoir dit en une autre occasion, car je savais que «c’est par beaucoup de tribulations qu’il nous faut entrer dans le royaume de Dieu» (Ac 14,22), et je me voyais sans aucune tribulation ! J’étais dans la crainte et l’anxiété, ne connaissant pas la cause d’un tel repos, jusqu’à ce que le vieillard m’eût éclairé en disant : «Ne te tracasse pas. Quiconque se livre à l’obéissance des pères, possède ce repos et cette insouciance.»
      1. Ayez soin, vous aussi, frères, d’interroger et de ne pas vous diriger vous-mêmes. Sachez quelle insouciance, quelle joie, quel repos il y a là.Mais puisque je vous ai dit que je n’étais jamais éprouvé, écoutez aussi à ce propos ce qui m’arriva un jour. Étant encore au monastère (de l’abba Séridos), je fus, une fois, assailli d’une tristesse immense et intolérable. J’étais si abattu et dans une telle détresse que j’en aurais presque rendu l’âme. Ce tourment était un piège des démons, et semblable épreuve vient de leur jalousie; elle est très pénible, mais de courte durée; pesante, ténébreuse, sans consolation ni repos, avec de toutes parts l’angoisse et l’oppression. Mais la grâce de Dieu vient promptement dans l’âme, sinon personne ne pourrait tenir. En proie donc à cette épreuve et à cette détresse, je me tenais un jour dans la cour du monastère, découragé et suppliant Dieu de venir à mon secours. Tout à coup, jetant un regard à l’intérieur de l’église, je vis pénétrer dans le sanctuaire quelqu’un ayant l’aspect d’un évêque et portant un vêtement d’hermine. Jamais je ne m’approchais d’un étrange, sans une nécessité ou un ordre. Mais alors quelque chose m’attira, et je m’avançai sur ses pas. Longtemps il demeura là debout, les mains tendues vers le ciel. Je me tenais derrière lui et priais avec beaucoup de crainte, car sa vue m’avait rempli d’effroi. Quand il eut cessé de prier, il se retourna et vint vers moi. A mesure qu’il s’approchait, je sentais s’éloigner ma tristesse et ma peur. Arrêté devant moi, il étendit sa main jusqu’à toucher ma poitrine et la frappa de ses doigts en disant : «Je n’ai cessé d’attendre le Seigneur. Il s’est incliné vers moi, il a écouté ma prière, il m’a tiré de la fosse de perdition et de la fange du bourbier; il a établi mes pieds sur le roc et affermi mes pas. Il a mis dans ma bouche un cantique nouveau, une louange à notre Dieu» (Ps 39,2-4). Trois fois il répéta tous ces versets en me frappant la poitrine. Puis il s’en alla. Et aussitôt mon cœur fut rempli de lumière, de joie, de consolation, de douceur : je n’étais plus le même homme. Je sortis en courant à sa recherche, mais ne le trouvai pas; il avait disparu. Depuis cette heure, par la miséricorde divine, je ne me rappelle pas avoir jamais été tourmenté par la tristesse ou la crainte. Le Seigneur m’a protégé jusqu’à maintenant, grâce aux prières de ces saints vieillards.
      1. Je vous ai raconté cela, frères, pour vous montrer de quel repos et de quelle insouciance jouissent en toute sécurité ceux qui ne mettent pas leur confiance en eux-mêmes, mais s’en remettent de tout ce qui les concerne à Dieu et à ceux qui après Dieu les peuvent guider. Apprenez donc vous aussi, frères, à interroger, apprenez à ne pas vous fier à vous-mêmes. Cela est bon, c’est humilité, repos, joie. A quoi bon se tourmenter en vain ? Il n’est pas possible de se sauver autrement. Mais, pensera-t-on peut-être, que doit faire celui qui n’a personne à qui demander conseil ? En fait si quelqu’un cherche vraiment de tout son cœur la volonté de Dieu, Dieu ne l’abandonnera jamais, mais le guidera en tout selon sa volonté. Oui, réellement, si quelqu’un dirige son cœur vers la volonté divine, Dieu éclairera plutôt un petit enfant pour la lui faire connaître. Si quelqu’un au contraire ne cherche pas sincèrement la volonté de Dieu et va consulter un prophète, Dieu mettra dans le cœur du prophète une réponse conforme à la perversité de son cœur à lui, selon la parole de l’Ecriture : «Si un prophète parle et s’égare, c’est moi le Seigneur, qui l’ai égaré» (Ez 14,9). C’est pourquoi nous devons, de toutes nos forces, nous diriger selon la volonté de Dieu et ne pas faire confiance à notre propre cœur. Si une chose est bonne et que nous entendions un saint dire qu’elle est bonne, nous devons la tenir pour telle, sans croire pour cela que nous la faisons bien et comme elle doit être faite. Nous devons la faire de notre mieux, puis en référer de nouveau pour savoir si nous l’avons bien faite. Après quoi, il ne faut pas encore être sans inquiétude, mais attendre le jugement de Dieu, comme ce saint abbé Agathon à qui l’on demandait : «Père, tu crains toi aussi ?» et qui répondit : «J’ai fait du moins ce que j’ai pu, mais je ne sais si mes œuvres ont plu à Dieu. Car autre est le jugement de Dieu, autre celui des hommes.» Que Dieu nous protège contre le danger de nous diriger nous-mêmes et qu’il nous accorde de tenir ferme la voie de nos pères

      6. QU’IL NE FAUT PAS JUGER LE PROCHAIN

      1. Si nous gardons en mémoire, frères, les dits des saints vieillards et les méditons sans cesse, il nous sera difficile de pécher, il nous sera difficile de nous négliger. Si, comme ils le disent, nous ne méprisons pas ce qui est petit et nous parait insignifiant, nous ne tomberons pas dans des fautes graves. Je vous le répète toujours, c’est par ces choses légères, de dire par exemple : «Qu’est-ce que ceci ? Qu’est-ce que cela ?, que naît une mauvaise habitude dans l’âme, et qu’on se met à mépriser même les choses importantes. Voyez-vous quel grave péché l’on commet en jugeant le prochain ? Qu’y a-t-il en effet de plus grave ? Existe-t-il quelque chose que Dieu déteste autant et dont il se détourne avec autant d’horreur ? Les pères l’ont dit : «Rien n’est pire que de juger !» Et pourtant, c’est par ces choses soi-disant de peu d’importance, que l’on en vient à un si grand mal. On admet un léger soupçon contre le prochain, on pense : Qu’importe si j’écoute ce que dit tel frère ? Qu’importe si je dis seulement ce mot moi aussi ? Qu’importe si je vois ce que va faire ce frère ou cet étranger ? Et l’esprit commence à oublier ses propres péchés et à s’occuper du prochain. De là viennent jugements, médisances et mépris, et finalement on tombe soi-même dans les fautes que l’on condamne. Quand on néglige ses propres misères, quand on ne pleure pas son mort à soi, selon l’expression des pères, on ne peut absolument pas se corriger, mais on s’occupe constamment du prochain. Or, rien n’irrite Dieu davantage, rien ne dépouille l’homme et ne le conduit à l’abandon  comme le fait de médire du prochain, de le juger ou de le mépriser.
      1. Car médire, juger et mépriser sont choses différentes. Médire, c’est dire de quelqu’un : Un tel a menti, ou : Il s’est mis en colère, ou : Il a forniqué, ou autre chose semblable. On a médit de lui, c’est-à-dire on a parlé contre lui, on a révélé son péché sous l’empire de la passion. Juger, c’est dire : un tel est menteur, coléreux, fornicateur. Voici qu’on juge la disposition même de son âme, et qu’on se prononce sur sa vie tout entière en disant qu’il est ainsi, et on le juge comme tel. Et c’est chose grave. Car autre chose est de dire : Il s’est mis en colère ! autre chose de dire : Il est coléreux ! et de se prononcer ainsi sur sa vie tout entière. Juger dépasse en gravité tout péché, à tel point que le Christ lui-même a dit : «Hypocrite, enlève d’abord la poutre de ton œil, tu verras clair alors pour enlever la paille de l’œil de ton frère» (Lc 6,42). Il a comparé la faute du prochain à une paille, et le jugement à une poutre, tant il est grave de juger, plus grave peut-être que de commettre n’importe quel autre péché. Le pharisien qui priait et remerciait Dieu de ses bonnes actions ne mentait pas, mais disait la vérité; ce n’est pas pour cela qu’il fut condamné. Nous devons en effet rendre grâces à Dieu du bien qu’il nous est donné d’accomplir, puisque c’est avec son aide et son secours. Il ne fut donc pas condamné pour avoir dit : «Je ne suis pas comme les autres hommes» (Lc 18,11); non, il fut condamné quand tourné vers le publicain il ajouta : «ni comme ce publicain.» C’est alors qu’il fut gravement coupable, car il jugeait la personne même de ce publicain, les dispositions mêmes de son âme, en un mot sa vie tout entière. Aussi le publicain s’en alla-l-il justifié plutôt que lui.
      1. Il n’y a donc rien de plus grave, rien de plus fâcheux, je le répète souvent, que de juger ou de mépriser le prochain. Pourquoi ne pas plutôt nous juger nous-mêmes avec nos méfaits que nous connaissons bien et dont nous aurons à rendre compte à Dieu ? Pourquoi usurper le jugement de Dieu ? Qu’avons-nous à exiger de sa créature ? Ne devrions-nous pas trembler en entendant ce qui advint à ce grand vieillard qui, apprenant qu’un frère était tombé dans la fornication, avait dit de lui : «Oh ! comme il a mal agi »? Ne savez-vous pas quelle effrayante histoire rapporte à son sujet le Géronticon ? Un saint ange amena devant lui l’âme du coupable et lui dit : «Celui que tu as jugé est mort. Où veux-tu que je le conduise, dans le royaume ou au supplice ?» Quoi de plus terrible que cette responsabilité ? Car les paroles de l’ange au vieillard, que veulent-elles dire sinon ceci : Puisque c’est toi le juge des justes et des pécheurs, donne-moi tes ordres au sujet de cette pauvre âme. Lui fais-tu grâce ? Veux-tu la châtier ? Aussi ce saint vieillard bouleversé passa-t-il tout le reste de sa vie dans les gémissements, les larmes et mille peines, suppliant Dieu de lui pardonner ce péché. Et cela après s’être prosterné aux pieds de l’ange et avoir reçu son pardon. Car la parole de l’ange : «Voici que Dieu t’a montré combien il est grave de juger, ne le fais plus», signifiait bien un pardon. Néanmoins, l’âme du vieillard ne voulut pas être consolée de son chagrin jusqu’à la mort.
      1. Pourquoi donc vouloir, nous aussi, exiger quelque chose du prochain ? Pourquoi vouloir nous charger du fardeau d’autrui ? Nous avons, frères, de quoi nous soucier. Que chacun songe à soi-même et à ses propres misères. C’est à Dieu seul qu’il appartient de justifier et de condamner, à lui qui connaît l’état de chacun, ses forces, son comportement, ses dons, son tempérament, ses particularités, et qui juge d’après chacun de ces éléments qu’il est seul à connaître. Dieu juge différemment d’un évêque et d’un prince, d’un higoumène et d’un disciple, d’un vieillard et d’un jeune, d’un malade et d’un homme bien portant. Et qui peut connaître ces jugements, sinon celui-là seul qui a tout fait, tout façonné, et qui sait tout ?
      1. Je me souviens avoir entendu rapporter le fait suivant : un navire chargé d’esclaves jeta l’ancre dans une ville où vivait une pieuse vierge très attentive à son salut. Elle se réjouit quand elle apprit l’arrivée de ce navire, car elle désirait s’acheter une toute petite esclave. «Je l’élèverai, pensait-elle, selon mon désir, de telle sorte qu’elle ignore absolument la malice de ce monde.» Elle manda donc le patron du navire qui avait justement deux petites filles répondant à son désir. Aussitôt, avec joie elle donne le prix et prend l’une des fillettes chez elle. Le patron du navire avait à peine quitté la pieuse femme et fait quelques pas qu’une misérable comédienne le rencontra et, voyant l’autre fillette qui l’accompagnait, désira l’acheter. Elle s’entendit sur le prix, paya, et s’en alla, l’emmenant avec elle.Voyez le mystère de Dieu, voyez son jugement ! Qui pourrait en rendre raison ? La pieuse vierge a pris cette petite, elle l’a élevée dans la crainte de Dieu, l’a formée à toutes les bonnes œuvres, lui a tout appris de la vie monastique, et enseigné en un mot, toute la bonne odeur des saints commandements de Dieu. La comédienne au contraire a pris cette malheureuse pour en faire un instrument du diable. Que pouvait-elle en effet lui apprendre d’autre, cette mégère, que la ruine de son âme ? Que pourrions-nous dire de cet effrayant partage ? Toutes deux étaient petites, toutes deux furent emmenées pour être vendues sans savoir où elles allaient. Et voici que l’une d’elles s’est trouvée dans les mains de Dieu, et que l’autre est tombée dans celles du diable. Est-il possible de dire que Dieu demandera à celle-ci ce qu’il demandera à l’autre ? Comment le pourrait-on ? Et si les deux viennent à tomber dans la fornication ou dans un autre péché, même si la faute est identique, sera-t-il permis de dire qu’elles encourront le même jugement ? Comment l’admettre ? L’une a été instruite du jugement et du Royaume de Dieu, s’appliquant jour et nuit aux paroles divines, tandis que cette malheureuse n’a vu ni entendu rien de bon, mais au contraire toutes les turpitudes du diable. Est-il possible qu’elles soient jugées toutes les deux avec la même rigueur ?
      1. L’homme ne peut donc rien connaître des jugements de Dieu. Dieu est seul à tout comprendre et à pouvoir juger les affaires de chacun selon sa science unique. En réalité, il arrive qu’un frère fasse dans la simplicité (de son cœur) une action qui plaise à Dieu plus que toute ta vie, et toi, tu t’établis son juge et blesses ainsi ton âme ? S’il lui arrive de succomber, d’où pourrais-tu savoir combien de combats il a livrés et combien de fois il a versé son sang avant de faire le mal ? Peut-être sa faute est-elle comptée auprès de Dieu comme une œuvre de justice, car Dieu voit sa peine et le tourment qu’il a enduré auparavant, il a pitié de lui et lui pardonne. Dieu a pitié de lui et toi, tu le condamnes pour la perte de ton âme ! Et comment pourrais-tu connaître toutes les larmes qu’il a versées sur sa faute en présence de Dieu ? Toi, tu as vu le péché, mais tu ne connais pas le repentir.Parfois, non seulement nous jugeons, mais encore nous méprisons. En effet, comme je l’ai dit, autre chose est de juger, autre chose de mépriser. Il y a mépris quand, non content de juger le prochain, on l’exècre, on l’a en horreur comme une chose abominable, ce qui est pire et bien plus funeste.
      1. Ceux qui veulent être sauvés ne s’occupent pas des défauts du prochain, mais toujours de leurs propres défauts, et ainsi ils progressent. Tel était ce moine qui, voyant son frère pécher, disait en gémissant : «Malheur à moi ! Aujourd’hui lui, sûrement moi demain !» Voyez la prudence! Voyez la présence d’esprit ! Comment a-t-il aussitôt trouvé le moyen de ne pas juger son frère ? En disant : «sûrement moi demain !» il s’est inspiré de la crainte et de l’inquiétude pour le péché qu’il s’attendait à commettre, et il a ainsi évité de juger le prochain. Mais non content de cela, il s’est abaissé au-dessous de son frère en ajoutant : «Lui, il fait pénitence pour sa faute, mais moi je ne fais certainement pas pénitence, je n’y arriverai certainement pas, certainement pas, car je n’ai pas la force de faire pénitence.»Vous voyez la lumière de cette âme divine. Non seulement elle a pu s’abstenir de juger le prochain, mais elle s’est tenue pour inférieure à lui. Et nous, misérables que nous sommes, nous jugeons à tort et à travers, nous avons de l’aversion et du mépris, chaque fois que nous voyons, entendons ou soupçonnons quoi que ce soit. Le pire, c’est que, non contents du dommage que nous nous sommes faits à nous-mêmes, nous nous empressons de dire au premier frère rencontré : «Il s’est passé ceci et cela» et nous lui faisons du mal à lui aussi en jetant le péché dans son cœur. Nous ne craignons pas celui qui a dit : «Malheur à celui qui fait boire à son prochain un breuvage souillé» (Hab 2,15) Mais nous faisons l’œuvre des démons, et nous ne nous en soucions pas. Car que peut faire un démon, sinon troubler et nuire ? Voici donc que nous collaborons avec les démons pour notre perte et celle du prochain. Celui qui nuit à une âme travaille avec les démons et les aide, comme celui qui fait du bien travaille avec les saints anges.
      1. D’où nous vient ce malheur, sinon de notre manque de charité ? Si nous avions la charité accompagnée de compassion et de peine, nous ne prendrions pas garde aux défauts du prochain, selon la parole : «La charité couvre une multitude de péchés» (I Pi 4,8) et : «La charité ne s’arrête pas au mal, elle excuse tout « , etc. (I Cor 13,5-6). Si donc nous avions la charité, la charité elle-même couvrirait toute faute, et nous serions comme les saints quand ils voient les défauts des hommes. Les saints sont-ils donc aveugles qu’ils ne voient pas les péchés ? Qui déteste le péché autant que les saints ? Et pourtant, ils ne haïssent pas le pécheur, ils ne le jugent pas, ils ne le fuient pas. Au contraire, ils compatissent, l’exhortent, le consolent, le soignent comme un membre malade; ils font tout pour le sauver. Voyez les pêcheurs : quand avec leur hameçon jeté dans la mer, ils ont pris un gros poisson et qu’ils le sentent s’agiter et se débattre, ils ne le tirent pas aussitôt avec de grands efforts, car la ligne casserait et tout serait perdu. Mais ils lui donnent adroitement du fil et le laissent aller où il veut. Quand ils s’aperçoivent qu’il est épuisé et que son ardeur est calmée, ils se mettent à le tirer peu à peu. De même les saints par la patience et la charité attirent le frère, au lieu de le repousser loin d’eux avec dégoût. Lorsqu’une mère a un enfant difforme, elle ne se détourne pas de lui avec horreur, elle prend plaisir à le parer et fait tout pour le rendre gracieux. C’est ainsi que les saints protègent toujours le pécheur, le disposent et le prennent en charge pour le corriger au moment opportun, pour l’empêcher de nuire à un autre, et aussi pour progresser eux-mêmes davantage dans la charité du Christ.Que fit saint Ammonas quand les frères, en émoi vinrent lui dire : «Viens voir, abbé, il y a une femme dans la cellule de tel frère.»  Quelle miséricorde, quelle charité témoigna cette sainte âme ! Sachant que le frère avait caché la femme sous le tonneau, il s’assit dessus et ordonna aux autres de chercher dans toute la cellule. Comme ils ne trouvaient pas, il leur dit : «Dieu vous pardonne ! et, leur faisant honte, il les aida à ne plus croire facilement le mal contre le prochain. Quant au coupable, il le guérit, non seulement en le protégeant après Dieu, mais aussi en le corrigeant, dès qu’il trouva le moment favorable. Car, après avoir renvoyé tout le monde, il lui prit seulement la main et lui dit : «Aie souci de toi-même, frère.»Aussitôt le frère fut pénétré de douleur et de componction, aussitôt agirent sur son âme la bonté et la compassion du vieillard.
      1. Acquérons donc, nous aussi, la charité, acquérons la miséricorde à l’égard du prochain, pour nous garder de la terrible médisance, du jugement et du mépris. Portons-nous secours les uns aux autres, comme à nos propres membres. Si quelqu’un a une blessure à la main, au pied ou ailleurs, se prend-il lui-même en dégoût ? Coupe-t-il le membre malade, même s’il pourrit ? Est-ce qu’il ne va pas plutôt le laver, le nettoyer, y mettre emplâtres et ligatures, l’oindre d’huile sainte, prier et faire prier les saints pour lui, comme dit l’abbé Zosime ? Bref, il n’abandonne pas son membre, il n’est pas dégoûté de sa puanteur, mais il fait tout pour le guérir. Ainsi devons-nous compatir les uns aux autres, nous entraider par nous-mêmes ou par d’autres plus capables, tout faire en pensée et en acte pour nous porter secours à nous-mêmes et les uns aux autres. Car «nous sommes membres les uns des autres», dit l’Apôtre (Rom 12,5). Or, si nous ne formons tous qu’un seul corps, et si nous sommes, chacun pour sa part, membres les uns des autres (Rom 12,5), un membre souffre-t-il, tous les membres souffrent avec lui (I Cor 12,26). A votre avis, que sont les monastères ? Ne sont-ils pas comme un corps unique avec ses membres ?  Ceux qui gouvernent sont la tête; ceux qui surveillent et corrigent sont les yeux; ceux qui servent par la parole sont la bouche; les oreilles, ce sont ceux qui obéissent; les mains, ceux qui travaillent; les pieds, ceux qui font les commissions et assurent les services. Es-tu la tête ? Gouverne. Es-tu l’œil ? Sois attentif et observe. Es-tu la bouche ? Parle utilement. Es-tu l’oreille ? Obéis. La main ? Travaille. Le pied ? Remplis ton service. Que chacun, selon qu’il le peut, travaille pour le corps. Soyez toujours empressés à vous aider les uns les autres, soit en instruisant et en semant la parole de Dieu dans le cœur de votre frère, soit en le consolant au temps de l’épreuve, soit en lui prêtant main-forte et en l’aidant dans son travail. En un mot, ayez soin, chacun selon son pouvoir, comme je l’ai dit, d’être unis les uns aux autres. Car plus on est uni au prochain, plus on est uni à Dieu.
      1. Pour que vous compreniez le sens de cette parole, je vais vous donner une image tirée des Pères : Supposez un cercle tracé sur la terre, c’est-à-dire une ligne tirée en rond avec un compas, et un centre. On appelle précisément centre le milieu du cercle. Appliquez votre esprit à ce que je vous dis. Imaginez que ce cercle, c’est le monde; le centre, Dieu; et les rayons, les différentes voies ou manières de vivre des hommes. Quand les saints, désirant approcher de Dieu, marchent vers le milieu du cercle, dans la mesure où ils pénètrent à l’intérieur, ils se rapprochent les uns des autres en même temps que de Dieu. Plus ils s’approchent de Dieu, plus ils se rapprochent les uns des autres; et plus ils se rapprochent les uns des autres, plus ils s’approchent de Dieu. Et vous comprenez qu’il en est de même en sens inverse, quand on se détourne de Dieu pour se retirer vers l’extérieur : il est évident alors que, plus on s’éloigne de Dieu, plus on s’éloigne les uns des autres, et que plus on s’éloigne les uns des autres, plus on s’éloigne aussi de Dieu.Telle est la nature de la charité. Dans la mesure où nous sommes à l’extérieur et que nous n’aimons pas Dieu, dans la même mesure nous avons chacun de l’éloignement à l’égard du prochain. Mais si nous aimons Dieu, autant nous approchons de Dieu par la charité pour lui, autant nous sommes unis à la charité du prochain, et autant nous sommes unis au prochain, autant nous le sommes à Dieu.Que Dieu nous rende dignes d’entendre ce qui nous est avantageux et de le réaliser ! Car autant nous aurons soin d’accomplir avec empressement ce que nous entendons, autant Dieu nous donnera toujours sa lumière et nous enseignera sa volonté.

      7. DU BLÂME DE SOI-MÊME

      1. Recherchons, frères, comment il se fait que parfois on entende une parole désagréable et qu’on la laisse passer sans se troubler, comme si on n’avait rien entendu, et que d’autres fois on en est aussitôt troublé. Quelle est la raison d’une telle différence ? Y a-t-il à cela une ou plusieurs raisons ? Pour moi, j’en vois beaucoup, mais une seule engendre, pour ainsi dire, toutes les autres. Je m’explique. Voici d’abord un frère qui vient de prier ou de faire une bonne méditation; il se trouve, comme on dit, en bonne forme. Il supporte son frère et passe outre sans se troubler. En voici un autre qui a de l’attachement pour un frère; à cause de cela il endure tranquillement tout ce qui lui vient de ce frère. Il arrive aussi que tel autre méprise celui qui veut lui faire de la peine, regardant comme rien ce qui vient de lui, ne faisant même pas attention à lui comme à un homme, et ne tenant pas compte de lui, de ce qu’il dit ou de ce qu’il fait.
      1. Je vais vous raconter une chose admirable. Il y avait au monastère, avant que je le quitte, un frère que je ne voyais jamais troublé ni fâché contre quelqu’un, et pourtant j’apercevais beaucoup de ses frères le maltraiter et l’outrager de diverses manières. Ce jeune moine supportait ce qui venait de chacun d’eux, comme s’il n’y avait absolument personne à le tourmenter. Je ne cessais d’admirer son excessive patience et désirais savoir comment il avait acquis cette vertu. Je le pris un jour à part, et lui faisant une métanie, l’invitai à me dire quelle pensée il gardait toujours en son cœur, au milieu des outrages et de toutes les peines qu’on lui faisait endurer, pour montrer une telle patience. Il me répondit simplement et sans détours : «J’ai l’habitude d’être à l’égard de ceux qui me font toutes ces injures, comme de jeunes chiens à l’égard de leurs maîtres.» A ces mots, je baissai les oreilles et me dis à moi-même : «Ce frère a trouvé la voie.» Après m’être signé, je le quittai en demandant à Dieu de nous protéger l’un et l’autre.
      1. Je disais donc que c’est parfois aussi par mépris que l’on ne se trouble pas : et cela est manifestement un désastre. Mais de se troubler contre un frère qui nous fait de la peine, peut venir soit d’une mauvaise disposition du moment, soit de l’aversion que l’on éprouve pour ce frère. Il y a aussi beaucoup d’autres raisons diverses que l’on peut alléguer. Mais la cause du trouble, si nous la recherchons soigneusement, c’est toujours le fait de ne pas s’accuser soi-même. De là vient que nous avons tout cet accablement et que nous ne trouvons jamais de repos. Il n’y a pas à s’étonner si tous les saints disent qu’il n’existe point d’autre voie que celle-là. Nous voyons bien que nul n’a trouvé le repos en suivant une autre route, et nous nous pensons le trouver et suivre une voie parfaitement droite, sans jamais consentir à nous accuser nous-mêmes. En vérité, eût-on accompli mille bonnes œuvres, si l’on ne garde pas cette voie, on ne cessera jamais de faire souffrir et de souffrir soi-même, en perdant ainsi toute sa peine. Quelle joie au contraire, quel repos ne goûte-t-il pas partout où il va, celui qui s’accuse soi-même, comme l’a dit l’abbé Pœmen ! Qu’un dommage, qu’un outrage ou une peine quelconque lui survienne, il s’en juge digne a priori et n’est jamais troublé. Y a-t-il un état qui soit davantage exempt de soucis ?
      1. Mais, dira-t-on, si un frère me tourmente, et qu’en m’examinant, je constate que je ne lui ai fourni aucun prétexte, comment pourrai-je m’accuser moi-même ? En fait si quelqu’un s’examine avec crainte de Dieu, il s’apercevra qu’il a certainement donné un prétexte par une action, une parole ou une attitude. Et s’il voit qu’en rien de tout cela, il n’a, soi-disant, fourni de prétexte dans le cas présent, c’est vraisemblablement qu’il a tourmenté ce frère une autre fois, pour le même sujet ou pour un autre, ou bien encore qu’il a tourmenté un autre frère, et c’est pour cela, souvent même pour un péché différent, que la souffrance lui était due. Ainsi, comme je l’ai dit, si l’on s’examine avec crainte de Dieu et que l’on scrute soigneusement sa conscience, on se trouvera de toutes manières responsable.Il arrive aussi qu’un frère, croyant se tenir dans la paix et la tranquillité, se trouble néanmoins d’une parole désobligeante que vient lui dire un frère, et il juge que c’est à bon droit, se disant en lui-même : «Si ce frère n’était pas venu me parler et me troubler, je n’aurais pas péché.» C’est une illusion, c’est un faux raisonnement. Celui qui lui a dit le mot, a-t-il donc mis en lui la passion ? Il lui a simplement révélé la passion qui était en lui, pour qu’il s’en repente, s’il le veut. Ainsi ce frère ressemblait à un pain de pur froment, extérieurement de bel aspect, mais qui, une fois rompu, laisserait voir sa pourriture. Il se croyait dans la paix, mais il avait en lui une passion qu’il ignorait.  Un seul mot de son frère a mis au jour la pourriture cachée dans son cœur. S’il veut obtenir miséricorde, qu’il se repente, qu’il se purifie, qu’il progresse, et il verra qu’il doit plutôt remercier son frère d’avoir été pour lui la cause d’un tel profit.
      1. Car les épreuves ne l’accableront plus autant. Plus il progressera, plus elles lui paraîtront légères. A mesure en effet que l’âme grandit, elle devient plus forte et capable de supporter tout ce qui lui arrive. C’est comme une bête de somme : si elle est robuste, elle porte allègrement le lourd fardeau dont on la charge. Qu’elle vienne à trébucher, elle se relève aussitôt; à peine s’en ressent-elle. Mais si elle est faible, toute charge l’accable, et une fois tombée, il lui faut beaucoup d’aide pour se relever. Ainsi en est-il de l’âme. Elle s’affaiblit chaque fois qu’elle pèche, car le péché épuise et corrompt le pécheur. Qu’un rien lui survienne, le voilà accablé. Si un homme au contraire s’avance dans la vertu, ce qui jadis l’accablait lui devient progressivement plus léger. Ainsi ce nous est un grand avantage, une source abondante de repos et de progrès, que de nous rendre nous-mêmes responsables et personne d’autre de ce qui arrive, d’autant que rien ne peut nous survenir sans la Providence de Dieu.
      1. Mais, dira quelqu’un, comment puis-je ne pas être tourmenté, si j’ai besoin de quelque chose et que je ne le reçois pas ? Car me voici pressé par la nécessité. Même alors il n’y a pas lieu d’accuser un autre ni d’être fâché contre quelqu’un. S’il a réellement besoin d’une chose, comme il le prétend, et qu’il ne la reçoive pas, il doit se dire : «Le Christ sait mieux que moi si je dois obtenir satisfaction, et lui-même me tient lieu de cette chose ou de cette nourriture.» Les fils d’Israël ont mangé la manne au désert pendant quarante ans, et bien qu’elle fut d’une seule espèce, cette manne devenait pour chacun telle qu’il la désirait : salée, pour qui la désirait salée; douce, pour qui la désirait douce; se conformant, en un mot, au tempérament de chacun (cf. Sag 16,21).  Si donc quelqu’un a besoin d’un œuf et ne reçoit qu’un légume, qu’il dise à sa pensée : «Si l’œuf m’était utile, Dieu me l’aurait certainement envoyé. D’ailleurs, il est possible que ce légume soit pour moi comme un œufs.» Et j’ai confiance en Dieu que cela lui sera compté comme martyre. Car s’il est vraiment digne d’être exaucé, Dieu déterminera le cœur des Sarrasins à exercer la miséricorde à son égard selon ses besoins. Mais s’il n’en est pas digne ou que cela ne lui soit pas utile, il n’aura pas satisfaction, quand bien même ferait-il un ciel nouveau et une terre nouvelles. Il est vrai qu’on trouve parfois au-delà de ses besoins et parfois en-deçà. Puisque Dieu, dans sa miséricorde, fournit à chacun ce qui lui est nécessaire, s’il donne à quelqu’un du superflu, c’est pour lui montrer l’excès de sa tendresse et lui apprendre l’action de grâces. Quand au contraire il ne lui donne pas le nécessaire, il supplée par sa parole à la chose dont il a besoin et lui enseigne la patience. Ainsi pour tout, nous devons regarder en haut, que nous recevions du bien ou du mal, et rendre grâces pour tout ce qui survient, sans jamais cesser de nous accuser nous-mêmes et de dire avec les pères : «S’il nous arrive du bien, c’est par une disposition de Dieu; s’il nous arrive du mal, c’est à cause de nos péchés.»Oui, vraiment, toutes nos souffrances viennent de nos péchés. Les saints, eux, quand ils souffrent, souffrent pour le nom de Dieu ou pour la manifestation de leur vertu au profit d’un grand nombre, ou pour l’accroissement de la récompense qui leur viendra de Dieu. Mais comment pourrions-nous en dire autant de nous, misérables ? Chaque jour nous péchons et suivons nos passions; nous avons quitté la voie droite que les pères ont indiquée et qui consiste à s’accuser soi-même, pour suivre la voie tortueuse où l’on accuse le prochain.  Chacun de nous, en toute circonstance, s’empresse de rejeter la faute sur son frère et de lui imputer la charge. Chacun vit dans la négligence, sans se soucier de rien, et nous demandons compte au prochain des commandements !
      1. Deux frères fâchés l’un contre l’autre vinrent un jour me trouver. Le plus âgé disait du plus jeune : «Quand je lui donne un ordre, il en a de la peine, et moi aussi, car je pense que s’il avait de la confiance et de la charité pour moi, il recevrait de bon coeur ce que je lui dis.» Et le plus jeune disait à son tour : «Que ta Révérence me pardonne : sans doute ne me parle-t-il pas avec crainte de Dieu, mais avec la volonté de me commander, et c’est pour cela, je pense, que mon coeur n’a pas confiance, selon le mot des pères.» Remarquez comment ces deux frères s’accusaient réciproquement, sans que ni l’un ni l’autre ne s’accusât lui-même. Deux autres encore, irrités l’un contre l’autre, se faisaient métanie, mais demeuraient en défiance. Le premier disait : «Ce n’est pas de bon coeur qu’il m’a fait métanie, c’est pour cela que je n’ai pas eu confiance, selon le mot des pères.» Et l’autre reprenait : «Il n’avait pour moi aucune disposition de charité avant que je lui fisse mes excuses; aussi n’ai-je pas eu confiance, moi non plus.» Quelle illusion, mes Révérends ! Voyez-vous la perversion d’esprit ? Dieu sait comme je suis effrayé de voir que nous prenons même les paroles des pères pour servir nos volontés mauvaises et perdre nos âmes. Il fallait que chacun rejetât le blâme sur soi. L’un devait dire : «Ce n’est pas de bon coeur que j’ai fait métanie à mon frère. C’est pourquoi Dieu ne l’a pas mis en confiance.» Et l’autre : «Je n’avais aucune disposition de charité à son égard avant sa métanie. Aussi Dieu ne l’a-t-il pas mis en confiance.» Il aurait fallu que les deux premiers fissent de même. L’un aurait dû dire : «Je parle avec suffisance; c’est pourquoi Dieu ne donne pas la confiance à mon frère.» Et l’autre : «Mon frère me donne des ordres avec humilité et charité, mais moi je suis indocile et n’ai pas la crainte de Dieu.» En fait, aucun d’eux n’a trouvé la voie et ne s’est blâmé lui-même. Chacun au contraire a chargé son prochain.
      1. Voyez, c’est pour cette raison que nous n’arrivons pas à progresser, à être tant soit peu utiles, et que nous passons tout notre temps à nous corrompre par les pensées que nous avons les uns contre les autres, et à nous tourmenter nous-mêmes. Chacun se justifie, chacun se néglige, comme je l’ai dit, sans rien observer, et nous demandons compte au prochain des commandements. C’est pour cela que nous ne nous habituons pas au bien : pour peu que nous recevions quelque lumière, nous en demandons compte aussitôt au prochain, et nous le blâmons en disant : «II devrait faire ceci, et pourquoi n’a-t-il pas agi ainsi ?» Pourquoi ne pas plutôt nous demander compte à nous-mêmes des commandements, et nous blâmer de ne pas les observer ? Où est ce saint vieillard à qui on demandait : «Que trouves-tu de plus grand dans cette voie, père ?» Ayant répondu .: «Se blâmer soi-même en tout», il fut loué par celui qui l’avait interrogé, et il ajouta : «Il n’y a pas d’autre voie que celle-là.» De même l’abbé Pœmen disait avec un gémissement : «Toutes les vertus sont entrées dans cette maison sauf une seule, et sans elle l’homme a de la peine à se maintenir debout.» Comme on lui demandait quelle était cette vertu, il répondit : «Se blâmer soi-même.»  Saint Antoine disait aussi que la grande affaire de l’homme était de rejeter sa faute sur soi devant Dieu, et de s’attendre à la tentation jusqu’à son dernier souffle.»  Partout nous trouvons que les pères, en observant cette règle et en rapportant tout à Dieu, même les petites choses, ont trouvé le repos.
      1. Ainsi se comporta ce saint vieillard qui était malade et dont le disciple mit dans la nourriture au lieu de miel de l’huile de lin, ce qui est très nocif. Le vieillard pourtant ne dit rien, il mangea en silence une première et une deuxième portion, ce qu’il lui fallait, sans blâmer son frère intérieurement en se disant qu’il avait agi par mépris, sans dire non plus un seul mot qui pût l’attrister. Quand le frère s’aperçut de ce qu’il avait fait, il commença à s’affliger et à dire : «Je t’ai donné la mort, abba, et c’est toi qui m’as fait commettre ce péché par ton silence.» Mais avec douceur le vieillard répondit : «Ne t’afflige pas, mon enfant, si Dieu avait voulu que je mange du miel, c’est du miel que tu aurais mis.» Et ainsi, il rapporta tout aussitôt la chose à Dieu. Mais, bon vieillard, que vient faire Dieu en cette affaire ? Le frère s’est trompé, et tu dis : «Si Dieu avait voulu …» Quel est le rapport ? «Oui, dit le vieillard, si Dieu avait voulu que je mange du miel, le frère aurait mis du miel.» Il était si malade, ayant passé tant de jours sans pouvoir prendre de nourriture, et néanmoins, il ne se fâcha pas contre le frère, mais, rapportant la chose à Dieu, il demeura en repos. Il a bien parlé, le vieillard, car il savait que, si Dieu avait voulu qu’il mangeât du miel, il eût transformé en miel même cette huile infecte.
      1. Quant à nous, frères, c’est en toute occasion que nous nous portons contre le prochain, l’accablant de reproches et l’accusant d’avoir du mépris et d’agir contre sa conscience. Entendons-nous un mot ? Aussitôt nous le tournons en mauvaise part et disons : «S’il n’avait pas voulu me blesser, il ne l’aurait pas dit.» Où est ce saint qui disait au sujet de Séméi : «Laissez-le maudire, puisque le Seigneur lui a dit de maudire David» (II Sam 16,10). Dieu commandait-il à un meurtrier de maudire le prophète ? Comment Dieu le lui aurait-il dit ? Mais dans sa sagesse, le prophète savait bien que rien n’attire autant la miséricorde de Dieu sur l’âme que les tentations, surtout celles qui surviennent dans les temps d’accablement et de persécution. Aussi répond-il : «Laissez-le maudire David, parce que le Seigneur le lui a dit.» Et pour quel motif ? «Peut-être le Seigneur regardera-t-il mon humiliation et changera-t-il pour moi en biens sa malédiction.» Voyez comme le prophète agissait avec science. Il se fâchait contre ceux qui voulaient châtier Séméi qui le maudissait : «Qu’y a-t-il de commun entre vous et moi, fils de Sarouïa, disait-il, laissez-le maudire, puisque le Seigneur le lui a dit.»Nous autres, nous nous gardons bien de dire au sujet de notre frère : «Le Seigneur le lui a dit», mais à peine avons-nous entendu un mot de lui, que nous avons la réaction du chien auquel on jette une pierre : il laisse celui qui l’a lancée et va mordre la pierre.  Ainsi faisons-nous: nous abandonnons Dieu qui permet que les épreuves nous assaillent pour la purification de nos péchés, et nous courons sus au prochain, en disant : «Pourquoi m’a-t-il dit ceci ? Pourquoi m’a-t-il fait cela ? Alors que nous pourrions tirer grand profit de ces souffrances, nous nous tendons des embûches, en ne reconnaissant pas que tout arrive par la Providence de Dieu selon ce qui convient à chacun. Que Dieu nous donne l’intelligence par les prières des saints ! Amen.

      8. DE LA RANCUNE

      1. Évagre a dit : «C’est chose étrangère aux moines que de se mettre en colère et de contrister quelqu’un.» Et encore : «Quiconque a triomphé de la colère, a triomphé des démons. Celui qui est au contraire sous l’emprise de cette passion est absolument étranger à la vie monastique», etc.  Que dire alors de nous-mêmes qui, sans nous en tenir à l’irritation et à la colère, nous portons parfois jusqu’à la rancune ? Que faire, sinon déplorer notre état si pitoyable et indigne de l’homme ? Soyons donc vigilants, frères, aidons-nous nous-mêmes après Dieu, pour nous préserver de l’amertume de cette funeste passion.Parfois en effet, quelqu’un fait métanie à son frère pour le trouble ou le froissement qui a dû se produire entre eux, mais même après la métanie il demeure fâché et garde des pensées contre ce frère. Celui-là ne doit pas tenir pour rien ces pensées, mais les retrancher aussitôt. Car c’est de la rancune, et pour ne pas se mettre en péril en s’y attardant, il faut, comme je l’ai dit, beaucoup de vigilance, il faut la métanie, il faut le combat. En faisant une métanie simplement pour s’acquitter du précepte, on a bien guéri la colère pour le moment, mais on n’a pas encore lutté contre la rancune; aussi garde-t-on de l’humeur contre son frère. Car autre chose est la rancune, autre chose la colère, autre chose l’irritation et autre chose le trouble.
      1. Je vous donne un exemple qui vous fera comprendre : Quelqu’un allume un feu, il n’a d’abord qu’un petit charbon. Celui-ci représente la parole du frère qui vous offense. Voyez, ce n’est encore qu’un petit charbon, car qu’est-ce qu’un simple mot de votre frère ? Si vous le supportez, vous éteignez le charbon. Si au contraire vous vous arrêtez à penser : «Pourquoi m’a-t-il dit cela ? J’ai de quoi lui répondre ! S’il n’avait pas voulu m’offenser, il ne m’aurait pas parlé de la sorte. Qu’on sache bien que je peux, moi aussi, lui faire du mal !» Comme celui qui allume le feu, vous jetez là des brindilles ou n’importe quoi, et vous faites de la fumée, ce qui est le trouble. Car le trouble n’est pas autre chose que le mouvement, l’afflux des pensées qui excite et exalte le cœur. Et c’est cette exaltation, nommée aussi tolmêria, qui pousse à se venger de l’offenseur. Selon la parole de l’abbé Marc, «la malice entretenue dans les pensées exalte le cœur; mais dissipée par la prière et l’espérance, elle le brise».En supportant le simple mot de votre frère, vous pouviez donc, je vous le disais, éteindre le petit charbon, avant que n’apparaisse le trouble. Mais même ce trouble, vous pouvez encore l’apaiser facilement, lorsqu’il vient de se produire, par le silence, par la prière, par une seule métanie qui vienne du cœur. Si, au contraire, vous continuez à faire de la fumée, c’est-à-dire à exalter et à exciter votre cœur en pensant«Pourquoi m’a-t-il dit cela ? Moi aussi, je peux lui en dire !» l’afflux et le choc des pensées, pourrait-on dire, travaillant et échauffant le cœur, provoquent la flamme de l’irritation. Celle-ci n’est autre, selon saint Basile, que l’ébullition du sang autour du cœurs. Voilà donc l’irritation, qu’on appelle aussi oxucholia. Si vous voulez, vous pouvez l’éteindre encore, avant qu’elle ne devienne colère. Mais si vous continuez à vous troubler et à troubler les autres, vous faites comme celui qui jette des morceaux de bois dans le foyer et active le feu : c’est alors qu’ils deviennent des charbons. C’est la colère.
      1. C’est aussi ce que disait l’abbé Zosime, quand on lui demandait d’expliquer la sentence : «Où il n’y a point d’irritation, il n’y a point de combat.» Si en effet à l’origine du trouble, dès qu’apparaissent la fumée et les étincelles, on prend les devants en s’accusant soi-même et en faisant une métanie, avant que ne jaillisse la flamme de l’irritation, on reste en paix. Mais si, l’irritation une fois provoquée, on ne se calme pas, et qu’on persiste dans le trouble et l’exaltation, on ressemble à celui qui fournit du bois au feu et continue de le faire brûler, jusqu’à ce qu’il devienne de belles braises. Et de même que les braises devenues charbons et mises de côté, subsistent des années sans pourrir, même si on jette de l’eau dessus, ainsi la colère qui se prolonge, devient de la rancune, et dès lors on n’en sera délivré qu’en versant son sang.Je vous ai dit la différence (de ces quatre degrés), comprenez-la bien. Vous savez maintenant ce qu’est le premier trouble, ce qu’est l’irritation, ce qu’est la colère et ce qu’est la rancune. Voyez-vous comment d’une seule parole on parvient à un si grand mal. Si dès le début on avait jeté le blâme sur soi, si on avait supporté patiemment la parole de son frère, sans vouloir se venger, ni répondre deux ou même cinq paroles pour une seule, et rendre le mal pour le mal, on aurait pu échapper à tous ces maux. Aussi, je ne cesse de vous le dire, arrachez vos passions tant qu’elles sont jeunes, avant qu’elles ne se soient fortifiées en vous et que vous n’ayez à peiner. Car autre chose est d’arracher une petite plante, autre chose de déraciner un grand arbre.
      1. Rien ne m’étonne davantage que notre ignorance de ce que nous chantons. Chaque jour, dans la psalmodie, nous nous chargeons de malédictions, et nous n’en avons pas conscience. Ne devrions-nous pas savoir ce que nous psalmodions ? Nous disons toujours : «Si j’ai fait du mal à ceux qui m’en ont fait, que je tombe anéanti devant mes ennemis !» (Ps 7,5). «Que je tombe» : qu’est-ce à dire ? Tant qu’on est debout, on a la force de s’opposer à son adversaire; on donne des coups, on en reçoit; on a le dessus, on a le dessous : on est toujours debout. Si l’on tombe au contraire, comment peut-on, à terre, lutter encore contre son adversaire ? Et nous nous souhaitons à nous-mêmes non pas simplement de tomber devant nos ennemis, mais de tomber anéantis. Qu’est-ce que «tomber anéanti» devant ses ennemis ? Nous avons dit que «tomber», c’est ne plus avoir la force de résister et être étendu par terre. «Tomber anéanti», c’est n’avoir plus la moindre vertu qui permette de se relever. Car celui qui se relève peut encore se remettre et revient ensuite au combat.Puis nous disons : «Que l’ennemi poursuive et saisisse mon âme» (Ps 7,6) : non seulement qu’il la poursuive, mais qu’il la saisisse, c’est-à-dire que nous tombions entre ses mains, que nous lui soyons asservis en tout et qu’il nous abatte en toute occasion, si nous faisons du mal à ceux qui nous en ont fait.Mais sans nous arrêter là, nous ajoutons : «Qu’il piétine à terre notre vie !» Qu’est-ce que «notre vie ?» Ce sont nos vertus, et demander que notre vie soit piétinée à terre, c’est souhaiter devenir tout terrestre et avoir notre pensée toute fixée sur la terre. «Et qu’il réduise ma gloire en poussière !» (Ps 7,6). Qu’est-ce que «notre gloire», sinon la gnose engendrée dans l’âme par l’observance des saints commandements ?  Nous souhaitons donc que l’ennemi fasse de notre gloire «notre honte», comme dit l’Apôtre (Phil 3,19), qu’il la réduise en poussière, qu’il rende terrestres notre vie et notre gloire, en sorte que nous n’ayons plus de pensées selon Dieu, mais toutes corporelles et charnelles, comme ceux dont Dieu disait : «Mon esprit ne demeurera pas dans ces hommes, parce qu’ils sont chair» (Gen 6,3).

        Voilà toutes les malédictions dont nous nous chargeons en psalmodiant, si nous rendons le mal pour le mal, et quel mal ne rendons-nous pas ? Mais peu nous importe, nous n’en avons nul souci !

      1. On peut rendre le mal pour le mal non seulement par une action, mais encore par une parole et par une attitude. Tel paraît ne pas rendre le mal par une action, qui le rend d’un mot ou même d’une attitude. Il arrive en effet que par une seule attitude, un geste ou un regard, on trouble son frère. Car on peut très bien blesser son frère par un regard ou un geste : c’est donc aussi rendre le mal pour le mal. Un autre prend soin de ne rendre le mal ni par une action, ni par une parole, ni par une attitude ou un geste, mais dans son cœur il a de la tristesse vis-à-vis de ce frère et il est fâché contre lui. Voyez toute la diversité de ces états. Un autre n’a même pas de tristesse à l’égard de son frère, mais s’il entend dire que quelqu’un lui a fait de la peine, a murmuré contre lui ou l’a injurié, il s’en réjouit toujours en l’apprenant, et il se trouve, lui aussi, rendre le mal pour le mal dans son cœur. Un autre encore ne garde en lui nulle méchanceté, il ne se réjouit pas d’entendre injurier celui qui lui a fait du mal, il s’afflige même s’il est dans la peine; cependant, il n’a pas pour agréable que ce frère soit heureux, il s’attriste de le voir honoré ou satisfait. C’est là encore une forme de rancune, plus légère toutefois. On doit au contraire se réjouir du bonheur de son frère, on doit tout faire pour lui rendre service et s’appliquer en toute circonstance à l’honorer et à le contenter.
      1. Nous disions au début de cet entretien qu’un frère peut garder de la tristesse contre un autre, même après avoir fait une métanie, et nous expliquions que, si par la métanie il avait guéri la colère, il n’avait cependant pas encore combattu la rancune. En voici un autre qui, recevant une offense de quelqu’un, fait aussitôt la paix avec lui par une métanie et des paroles de réconciliation, il ne garde en son cœur nul ressentiment contre l’auteur de l’offense. Mais que celui-ci vienne dans la suite à lui dire quelque chose de désagréable, il se remet alors le passé dans l’esprit et se trouble à la fois des anciennes et des nouvelles injures. Celui-là ressemble à un homme qui a une blessure et y met un emplâtre : grâce à l’emplâtre, la blessure s’est bien guérie et cicatrisée, mais l’endroit reste plus sensible : il s’écorche plus facilement que tout le reste du corps s’il reçoit une pierre, et commence aussitôt à saigner. Tel est l’état du frère dont nous parlons : il avait une blessure et y a mis un emplâtre, la métanie. Comme celui dont il avait été question en premier lieu, il a bien guéri la blessure, c’est-à-dire la colère; il a commencé aussi il soigner la rancune en s’appliquant à ne garder en son cœur aucun ressentiment, ce qui correspond à la cicatrisation de la plaie. Mais il n’en a pas encore effacé complètement la trace, il garde toujours un reste de rancune, c’est-à-dire la cicatrice, par laquelle la blessure se rouvre facilement tout entière au moindre coup. Il doit donc s’efforcer de faire disparaître tout à fait même cette cicatrice, en sorte que les poils y repoussent, que nulle difformité n’y soit laissée et que l’on ne puisse absolument plus s’apercevoir qu’il y avait là une blessure.Comment pourra-t-il y parvenir ? En priant de tout cœur pour celui qui lui a fait de la peine et en disant : «Ô Dieu, porte secours à mon frère et à moi par ses prières.» Ainsi d’une part, il prie pour son frère, et c’est là un témoignage de compassion et de charité; d’autre part, il s’humilie en demandant du secours par les prières de ce frère. Or, là où se trouvent compassion, charité et humilité, comment pourraient prévaloir la colère, la rancune ou toute autre passion ? C’est ce que dit l’abbé Zosime : «Même si le diable avec tous ses démons met en mouvement toutes les machinations de sa méchanceté, tous ses artifices sont vains et sont anéantis par l’humilité du commandement du Christ.»  Et un autre vieillard : «Celui qui prie pour ses ennemis, ne connaîtra pas la rancune !»
      1. Mettez en pratique et comprenez bien les enseignements que vous recevez. Car si vraiment vous ne les accomplissez pas, la parole ne peut vous les faire saisir. Quel est l’homme qui, voulant apprendre un art, se contente qu’on lui en parle ? Il commencera sûrement d’abord par s’attacher à faire, défaire, refaire, démolir, et ainsi, par un labeur persévérant il apprendra peu à peu son art avec l’aide de Dieu qui voit sa bonne volonté et son effort. Mais nous, nous voudrions acquérir «l’art des arts, par la parole, sans nous mettre à l’œuvre ! Comment serait-ce possible ? Veillons donc sur nous-mêmes, frères, et travaillons avec zèle, tandis que nous le pouvons encore. Que Dieu nous donne de nous rappeler les paroles que nous entendons et de les garder, afin qu’au jour du jugement, elles ne soient pas notre condamnation !

      9. DU MENSONGE

      1. Je désire, frères, vous rappeler un peu au sujet du mensonge. Car je ne vous vois nullement soucieux de garder votre langue, et ceci nous entraîne facilement dans de nombreuses fautes. Comprenez bien, mes frères, que l’on contracte des habitudes en tout, pour le bien comme pour le mal, je ne cesse de vous le dire. Il nous faut donc beaucoup de vigilance pour ne pas nous laisser surprendre par le mensonge. Car nul menteur n’est uni à Dieu; le mensonge est étranger à Dieu. Il est écrit en effet : «Le mensonge vient du Mauvais», et : «Il est menteur et père du mensonge» (Jn 8,44). Ainsi le diable est appelé père du mensonge. Au contraire, Dieu est la Vérité, car lui-même dit : «Je suis la Voie, la Vérité et la Vie» (Jn 14,6). Voyez de qui vous vous séparez et à qui vous vous attachez par le mensonge, au Malin assurément. Si donc nous voulons réellement être sauvés, nous devons de toute notre force et de toute notre ardeur aimer la vérité et nous garder de tout mensonge, pour ne point être séparés de la vérité et de la vie.
      1. Il y a trois manières différentes de mentir : par la pensée, par la parole ou par la vie elle-même. Il ment par la pensée, celui qui accueille les soupçons. Voit-il quelqu’un parler avec son frère, il pense : «C’est pour moi qu’ils parlent.» Cessent-ils leur entretien ? Il soupçonne encore que c’est à cause de lui. Si quelqu’un dit un mot, il soupçonne que c’est pour lui faire de la peine. Bref, à tout propos, il soupçonne le prochain et dit : «C’est à cause de moi qu’il a fait ceci, c’est à cause de moi qu’il a dit cela; c’est pour telle raison qu’il a fait cela.» Tel est celui qui ment par la pensée : il ne dit rien selon la vérité, mais tout par conjecture. De là des curiosités indiscrètes, des médisances, l’habitude d’être aux écoutes, de discuter, de juger.Il arrive d’ailleurs que quelqu’un forme des soupçons et que l’événement en manifeste la vérité; de ce fait, alléguant sa volonté de s’amender, il ne cesse d’enquêter autour de lui, se disant : «Lorsqu’on parle contre moi, je me rends compte de la faute qu’on me reproche, et je me corrige.» Mais d’abord le principe même (de cette conduite) est du Malin. Car c’est par le mensonge qu’il a commencé : dans son ignorance il a conjecturé ce qu’il ne savait pas. Or, comment un mauvais arbre pourrait-il produire de bons fruits ? S’il veut vraiment se corriger, qu’il ne se trouble pas, quand un frère lui dit : «Ne fais pas cela», ou : «Pourquoi as-tu fait cela ?» Mais qu’il fasse une métanie en le remerciant. Alors il s’amendera. Et si Dieu voit que telle est bien sa volonté, il ne le laissera jamais s’égarer, mais lui enverra certainement celui qui doit le corriger. Quant à dire : «C’est pour mon amendement que je me fie à mes soupçons», et se mettre ensuite à épier et à enquêter partout à l’entour, c’est une fausse justification inspirée par le diable qui veut nous tromper.
      1. Quand je me trouvais au monastère (de l’abbé Séridos), j’étais tenté de juger de l’état de chacun d’après son allure extérieure. Mais il m’arriva l’aventure suivante : Une fois, devant moi, une femme passa, portant une cruche d’eau; je me laissai surprendre, je ne sais comment, et la regardai dans les yeux. Aussitôt l’idée me vint que c’était une femme de mauvaise vie. A cette pensée je fus fort troublé et m’en ouvris au vieillard, l’abbé Jean : «Maître, dis-je, si malgré moi, en voyant les manières d’une personne, mon esprit en déduit son état, que dois-je faire ? – Hé quoi ! répondit le vieillard, n’arrive-t-il pas que quelqu’un ait un défaut naturel et qu’il combatte pour s’en corriger ? Il n’est donc pas possible d’après ce défaut de connaître son état. Aussi ne te fie jamais à tes soupçons, car une règle tordue rend tordu même ce qui est droit. Les soupçons sont trompeurs et nuisibles.» Dès lors, si ma pensée me disait du soleil : c’est le soleil; et des ténèbres : ce sont les ténèbres, je ne m y fiais pas. Rien n’est plus grave en effet que les soupçons. Ils sont si préjudiciables qu’à la longue ils arrivent à nous persuader et à nous faire croire avec évidence que nous voyons des choses qui ne sont pas et n’ont (jamais) été.
      1. Je vais vous rapporter à ce propos un fait stupéfiant dont je fus le témoin quand j’étais encore au monastère. Nous avions là un frère fort sujet à ce vice. Il se fiait si bien à ses soupçons, qu’il avait chaque fois la conviction que les choses étaient exactement comme son esprit les imaginait et n’admettait pas qu’il en fût autrement. Le mal grandissant avec le temps, les démons réussirent à l’égarer complètement. Un jour qu’il était entré dans le jardin pour observer ce qui s’y passait – il ne cessait en effet d’épier et d’être aux écoutes –, il crut voir un frère voler des figues et les manger. C’était un vendredi, un peu avant la deuxième heure. S’étant persuadé qu’il avait réellement vu la chose, il se cacha, soi-disant, et sortit sans rien dire. Puis, à l’heure de la synaxe, il épia encore afin de voir ce que ferait pour la communion le frère qui avait volé et mangé les figues. Le voyant se laver les mains pour aller communier, il courut dire à l’abbé : «Vois le frère un tel, il va recevoir la sainte communion avec les frères. Empêche qu’elle ne lui soit donné, car je l’ai vu ce matin voler des figues au jardin et le manger.» Le frère s’avançait alors vers la sainte Eucharistie avec beaucoup de componction, car il était des plus fervents. L’abbé le vit et l’appela avant qu’il ne s’approchât du prêtre qui donnait la communion. Il le prit part et lui demanda : «Dis-moi, frère, qu’as-tu fais aujourd’hui ? – Où donc, Maître ?» répondit le frère étonné. – «Dans le jardin où tu es allé ce matin, reprit l’abbé. Que faisais-tu là ?» Stupéfait, le frère répondit «Maître, je n’ai pas vu le jardin aujourd’hui, je n’était même pas dans le monastère ce matin. Me voilà seulement de retour : aussitôt après la fin de la vigile nocturne l’économe m’a envoyé à tel endroit faire une commission.» Il s’agissait d’une course de plusieurs milles, et n’était revenu qu’à l’heure de la synaxe. L’abbé manda l’économe et lui dit : «Où as-tu envoyé ce frère ?» L’économe répondit, comme le frère, qu’il l’avait envoyé dans tel village. Puis il fit une métanie en disant : «Pardonne-moi, Père, tu te reposais après la vigile, et c’est pour cela que je ne l’ai pas envoyé te demander la permission. Pleinement convaincu, l’abbé les envoya communier avec sa bénédiction. Puis il appela celui qui avait eu les soupçons, lui fit des reproches et lui interdit la sainte communion. De plus, il convoqua tous les frères après la synaxe leur raconta en pleurant ce qui s’était passé, et devant tous flétrit le frère (coupable), poursuivant par là un triple but : confondre le diable et le dénoncer comme le semeur des soupçons, procurer au frère le pardon de sa faute par cette humiliation et le secours de Dieu pour l’avenir rendre enfin les autres plus attentifs à ne jamais s’arrête à leurs soupçons. Dans la longue admonition qu’il nous adressa à ce sujet à nous et au frère, il dit que rien n’était.
      1. Tout péché vient soit de l’amour du plaisir, soit de l’amour de l’argent, soit de la vaine gloire. Le mensonge vient pareillement de ces trois passions. On ment soit pour éviter d’être repris et humilié, soit pour satisfaire un désir, soir pour réaliser quelque gain. Le menteur ne cesse de tourner et retourner dans son imagination tous les subterfuges possibles pour atteindre son but. Aussi n’est-il jamais cru : même s’il dit une parole vraie, personne ne peut lui faire confiance, et sa vérité à lui est douteuse.
      1. Il peut se présenter pourtant quelque nécessité où, si l’on ne dissimule en partie, il s’ensuivra plus de trouble et de mal. En ce cas, et si l’on s’y voit contraint, que l’on déguise sa parole pour éviter, comme je l’ai dit, un trouble, un mal ou un péril plus graves. C’est ce que disait l’abbé Alonius à l’abbé Agathon : «Deux hommes ont commis un meurtre devant toi, l’un d’eux s’enfuit dans ta cellule. Le magistrat le recherche, il t’interroge : «As-tu été témoin du meurtre ?» Si tu n’uses pas d’artifice, tu livres cet homme à la mort !»
      1. Si l’on se trouve ainsi pressé par une grande nécessité, on ne doit pas pour cela tenir le mensonge pour négligeable, mais le regretter, le pleurer devant Dieu, et regarder cela comme occasion d’épreuve. Il faut surtout que cela n’arrive que rarement, une fois entre mille. C’est comme le thériaque et les purgatifs : pris continuellement, ils font du mal, mais utilisés de temps en temps, en cas de nécessité pressante, ils sont profitables. Ainsi doit-on faire dans la question qui nous occupe : même si l’on doit mentir par nécessité, que ce soit rare, une fois entre mille, et si l’on y voit, je le répète, une grande nécessité. Il convient alors dans la crainte et le tremblement de montrer à Dieu à la fois sa bonne volonté et la nécessité où l’on se trouve, et l’on sera couvert. Sinon, même en ce cas on se ferait du tort.
      1. Nous avons parlé du menteur en pensée et du menteur en parole. Il nous reste à dire quel est celui qui ment par sa vie même. Celui qui ment par sa vie, c’est le débauché qui se targue de chasteté, l’avare qui parle d’aumône et fait l’éloge de la charité, ou encore l’orgueilleux qui admire l’humilité. Ce n’est pas dans l’intention de louer la vertu qu’il l’admire, sinon il commencerait par confesser humblement sa propre faiblesse en disant : «Hélas, malheur à moi ! je suis vide de tout bien !» Après avoir ainsi confessé sa misère, il pourrait admirer et louer la vertu. Mais ce n’est même pas dans le dessein d’éviter le scandale qu’il fait l’éloge de la vertu, car en ce cas il devrait se dire : «Misérable que je suis, rempli de passions ! Pourquoi irai-je scandaliser mon prochain ? Pourquoi irai-je nuire à l’âme d’un autre et m’imposer une charge supplémentaire ?» Et il pourrait alors, tout en étant lui-même pécheur, approcher du bien. Car se regarder soi-même comme un misérable, c’est de l’humilité, et ménager le prochain, c’est de la compassion. Mais le menteur n’admire pas la vertu avec de tels sentiments. C’est pour couvrir sa propre honte qu’il met en avant le nom de la vertu et en parle comme s’il était vertueux lui-même; c’est aussi souvent pour faire du mal et séduire quelqu’un. En effet nulle malice, nulle hérésie, ni le diable lui-même ne peuvent tromper qu’en simulant la vertu, selon la parole de l’Apôtre : Le diable même «se métamorphose en ange de lumière» (II Cor 11,14). Il n’est donc pas étonnant que ses serviteurs se déguisent aussi en serviteurs de justice. Ainsi, soit qu’il veuille éviter l’humiliation dont il redoute la honte, soit qu’il ait le dessein de séduire et de tromper quelqu’un, le menteur parle des vertus, les loue et les admire, comme s’il les avait faites siennes par la pratique. Tel est donc celui qui ment par sa vie même. Il n’est pas simple, mais double : autre au-dedans, autre au-dehors. Toute sa vie n’est que duplicité et comédie.Nous avons dit ce qu’il en est du mensonge, qu’il vient du Malin. De la vérité nous avons dit : la Vérité, c’est Dieu. Fuyons donc le mensonge, frères, pour échapper au parti du Malin et efforçons-nous de posséder la vérité pour être unis à Celui qui a dit : «Je suis la Vérité» (Jn 14,6). Que Dieu nous rende dignes de sa vérité !

      10. DE LA VIGILANCE

      AVEC LAQUELLE IL FAUT MARCHER SUR LA VOIE DE DIEU, SANS PERDRE DE VUE LE BUT

      1. Ayons souci de nous-mêmes, frères, soyons vigilants. Qui nous rendra le temps présent, si nous le perdons ? Nous pourrons bien chercher ces jours perdus, mais non les retrouver. L’abbé Arsène se disait sans cesse : «Arsène, pourquoi es-tu sorti (du monde) ?» Mais nous, nous sommes si négligents que nous ne savons pas pourquoi nous en sommes sortis, nous ne savons même pas ce que nous voulions. C’est pourquoi nous ne faisons pas de progrès, et de plus nous sommes toujours dans l’affliction. Cela vient de ce que notre cœur n’est pas attentif. En vérité si nous voulions un peu combattre, nous n’aurions pas à souffrir ni à peiner longtemps, car si dans les débuts on doit se forcer, on avance du moins peu à peu en combattant et on finit par agir dans la paix, Dieu voyant la violence qu’on se fait et accordant son secours. Faisons-nous donc violence nous aussi, mettons-nous à l’œuvre et ayons au moins la volonté du bien. Si nous n’avons certes pas encore atteint la perfection, le fait même de vouloir est pour nous le commencement du salut. Car du vouloir nous en viendrons avec l’aide de Dieu à la lutte, et dans la lutte nous trouverons du secours pour l’acquisition des vertus. C’est ce qui faisait dire à l’un des pères : «Donne ton sang et reçois l’esprit !»,  c’est-à-dire lutte et entre en possession de la vertu.
      1. Quand j’étudiais les sciences profanes, j’y trouvais d’abord beaucoup de peine, et lorsque je me disposais à prendre un livre, j’étais comme si j’allais mettre la main sur une bête féroce. Mais comme je me contraignais avec persévérance, Dieu m’aida, et je pris si bien l’habitude du travail que mon ardeur aux études me faisait oublier le repos, le boire et le manger. Jamais je ne me laissais entraîner à déjeuner avec l’un de mes amis; jamais non plus je n’allais converser avec eux pendant le temps de l’étude, et pourtant je me plaisais en société et j’aimais mes compagnons. Dès que le professeur nous congédiait, j’allais prendre un bain, car j’avais besoin de me baigner tous les jours à cause du dessèchement produit par l’excès de travail. Puis je me retirais chez moi, sans savoir ce que je mangerais. J’étais en effet incapable de me laisser distraire même par le choix de ma nourriture. Au reste, j’avais quelqu’un de sûr qui me préparait lui-même ce qu’il voulait. Je prenais donc ce que je trouvais apprêté par lui, mais à mon côté, sur le lit, j’avais mon livre sur lequel je me penchais de temps en temps. Pendant mon repos, je le gardais encore près de moi, sur mon tabouret, et dès que j’avais pris un peu de sommeil, je me jetais aussitôt dans la lecture. De même le soir, quand je me retirais après le lucernaire, j’allumais la lampe et je lisais jusqu’au milieu de la nuit. Ainsi je ne goûtais d’autre plaisir que celui des études. Lors donc que je vins au monastère, je me disais : «Si pour la science profane on ressent une telle soif et une telle ardeur du fait qu’on s’applique à l’étude et qu’on en acquiert l’habitude, combien plus pour la vertu ?» Et de cette pensée je retirais une grande force.Si quelqu’un désire acquérir la vertu, il ne doit pas être distrait ni dissipé. Celui qui veut apprendre la menuiserie ne s’adonne pas à un autre art; ainsi est-il de ceux qui veulent acquérir l’art spirituel : ils ne doivent pas s’occuper d’autre chose, mais s’appliquer nuit et jour aux moyens de s’en rendre maître.  Ceux qui n’agissent pas ainsi, non seulement ne font aucun progrès, mais n’ayant pas de but, ils se fatiguent et s’égarent, d’autant que sans vigilance ni combat, on tombe facilement en dehors des vertus.
      1. Car les vertus sont un milieu, c’est la voie royale dont parle un saint vieillard : «Suivez la voie royale, et comptez les milles !» Les vertus sont le milieu entre l’excès et le manque. Aussi est-il écrit : «Ne dévie ni à droite ni à gauche» (Pro 4,27), mais suis «la voie royale» (cf. Nomb 20,17). «II est droit de cœur, dit saint Basile, celui dont la pensée ne penche ni vers l’excès ni vers le manque, mais se dirige vers ce milieu qu’est la vertus.»Voici ce que je veux dire: le mal de soi n’est rien, puisqu’il n’a ni être ni substance,  – A Dieu ne plaise ! – Mais l’âme le produit lorsque, s’écartant de la vertu, elle est envahie par les passions. Et c’est précisément par le mal qu’elle est tourmentée, ne trouvant pas en lui son repos naturel. C’est, par exemple, comme le bois : Il n’a point de ver en lui, mais s’il pourrit un peu, de cette pourriture naît le ver qui le ronge. Le fer aussi produit la rouille et lui-même à son tour est rongé par la rouille, ou encore le vêtement donne naissance aux mites, par lesquelles il est ensuite dévoré.  Ainsi l’âme produit d’elle-même le mal qui n’avait auparavant ni être ni substance, et elle est à son tour dévorée par le mal. C’est ce qu’a bien dit saint Grégoire : «Le feu produit par le bois, consume le bois, comme le mal, les méchants.»  Et ceci est encore visible chez les malades. Si on vit de façon désordonnée, sans veiller sur sa santé, il se produit soit pléthore soit carence (d’humeurs), et de là s’ensuit un déséquilibre. Ainsi auparavant la maladie n’était nulle part, elle n’existait même pas. Et de nouveau quand le corps a recouvré la santé, on ne trouve nulle part la maladie. Pareillement le mal est la maladie de l’âme privée de sa santé naturelle, c’est-à-dire de la vertu.  Voilà pourquoi nous disons que les vertus sont un milieu. Par exemple, le courage est le milieu entre la lâcheté et l’audace, l’humilité, entre l’orgueil et la servilité; le respect, entre la honte et l’insolence; et ainsi respectivement toutes les autres vertus. L’homme qui se trouve orné de ces vertus, est précieux devant Dieu; et bien qu’il paraisse toujours manger, boire et dormir comme le reste des hommes, ses vertus le rendent précieux. Au contraire, s’il manque de vigilance et ne prend, garde à lui, il s’écarte facilement de la route, soit à droite, soit à gauche, c’est-à-dire vers l’excès ou le manque, et provoque cette maladie qu’est le mal.
      1. Telle est la voie royale qu’ont suivie tous les saints. Les «milles» sont les différentes étapes que l’on doit toujours mesurer pour se rendre compte où l’on en est, à quel mille on est parvenu, dans quel état on se trouve. Je m’explique : Nous sommes tous, comme des voyageurs qui ont pour but la cité sainte. Sortis d’une même ville, les uns ont fait cinq milles, puis se sont arrêtés; d’autres en ont parcouru dix; certains sont allés jusqu’à la moitié de la route; d’autres n’ont pas fait un pas : sortis de la ville, ils sont restés aux portes, dans son atmosphère nauséabonde. Il arrive aussi que certains fassent deux milles, puis s’égarent et reviennent sur leurs pas, ou ayant fait deux milles, ils reculent de cinq. Il en est encore qui ont marché jusqu’à la cité même, mais sont restés dehors et n’ont pas pénétré à l’intérieur.Voilà bien ce que nous sommes. Il en est assurément parmi nous qui avaient pour but l’acquisition des vertus, quand ils ont quitté le monde pour entrer au monastère. De ceux-là, les uns ont progressé un peu, puis se sont arrêtés; d’autres ont avancé un peu plus, certains ont même fait la moitié du trajet, et ils en sont restés là. Il y en a qui n’ont rien fait du tout : ils ont paru quitter le monde; en fait, ils sont restés dans les choses du monde, dans ses passions et sa puanteur. Certains réalisent un peu de bien, puis le détruisent, ou même ils en détruisent plus qu’ils n’en ont fait. D’autres ont acquis les vertus, mais ils ont eu de l’orgueil et du mépris pour le prochain : ils sont demeurés à l’extérieur de la cité et n’y ont point pénétré; ceux-là non plus n’ont pas atteint leur but, car bien qu’ils soient parvenus jusqu’à la porte de la cité, ils sont restés dehors, en sorte qu’eux aussi ont manqué leur but. Que chacun de nous apprenne donc où il en est.  Sorti de sa ville, n’est-il pas resté dehors, près de la porte, dans la puanteur de la ville ? A-t-il avancé un peu ou beaucoup ? A-t-il parcouru la moitié de la route ? N’a-t-il pas avancé, puis reculé de deux milles ? Ou n’a-t-il pas reculé de cinq milles, après avoir avancé de deux ? A-t-il marché jusqu’à la cité ? Est-il entré à Jérusalem ? Ou a-t-il atteint la cité, sans pouvoir y pénétrer ? Que chacun sache en quel état et où il se trouve.
      1. Car il y a trois états pour l’homme: celui qui exerce la passion, celui qui la contient et celui qui la déracine. Exercer la passion, c’est en accomplir les actes et l’entretenir. La contenir, c’est ne pas l’exercer ni la retrancher, mais se faire une raison et passer outre, tout en la gardant dans son cœur. La déraciner enfin, c’est lutter et faire les actes contrairesCes trois états ont une très large application. Prenons un exemple. Quelle passion, dites-moi, voulez-vous que nous examinions ? Voulez-vous que nous parlions de l’orgueil ? de la fornication ? Désirez-vous plutôt que nous traitions de la vaine gloire, puisque c’est souvent par elle que nous sommes vaincus ? C’est par vaine gloire que quelqu’un ne peut supporter une parole de son frère. Il en entend une seule, le voilà troublé. Il en réplique cinq ou même dix. Il dispute, il sème le trouble, et, la querelle terminée, continue de penser du mal contre le frère qui lui a dit cette parole. Il lui garde rancune et regrette de ne pas lui en avoir dit bien plus qu’il n’en a dit. Il prépare des paroles plus méchantes encore pour les lui sortir. Il ne cesse de penser : «Pourquoi ne lui ai-je pas dit ceci ? J’ai encore telle chose à lui répondre.» Et il ne sort pas de sa fureur. Tel est le premier état, c’est le mal tourné en habitude. Que Dieu nous en préserve ! Car une telle disposition est sûrement vouée au châtiment, tout péché accompli étant passible de l’enfer. Même s’il veut se convertir, celui qui est dans cet état, n’aura pas la force de venir seul à bout de cette passion, à moins d’être aidé par des saints, selon le mot des Pères. Aussi, je ne cesse de vous le dire, hâtez-vous de retrancher les passions, avant qu’elles ne tournent en habitudes.Parfois un autre, troublé d’une parole entendue, en répond lui aussi cinq ou dix pour une, il s’afflige de n’en avoir pas dit d’autres trois fois plus méchantes, il éprouve de la tristesse et garde rancune. Mais quelques jours après, il s’en repent. Tel autre laisse passer une semaine avant de se repentir, tel autre un seul jour. Un autre encore s’irrite, dispute, se trouble et trouble autrui, puis se repent tout aussitôt. Voyez combien ces états sont variés, et pourtant tous relèvent de l’enfer, en tant qu’ils comportent l’exercice d’une passion.
      1. Parlons maintenant de ceux qui contiennent la passion. Voici un frère qui entend une parole et s’afflige intérieurement, mais ce n’est pas de l’outrage reçu qu’il s’attriste, c’est de ne l’avoir pas supportés. Tel est l’état de ceux qui luttent, de ceux qui contiennent la passion. Un autre frère lutte avec peine, mais finit par succomber sous le poids de la passion. Un autre ne veut pas répondre méchamment, mais il est emporté par l’habitude. Un autre encore lutte pour s’abstenir de toute parole mauvaise, mais il est triste d’avoir été maltraité; seulement il condamne sa propre tristesse et en fait pénitence. Tel autre enfin ne s’afflige pas d’être outragé, mais il ne s’en réjouit pas non plus. Tous ceux-là, voyez-vous, contiennent la passion. Deux cependant se distinguent des autres, à savoir celui qui est vaincu dans le combat et celui qui est emporté par l’habitude, car ceux-là courent le danger de ceux qui exercent la passion. Je les ai rangés parmi ceux qui la contiennent, parce que telle est bien leur intention. Ils ne veulent pas exercer la passion, mais ils éprouvent de la tristesse et luttent. Les pères ont dit que tout ce que l’âme refuse, est de courte durée. Ces frères doivent s’examiner pour savoir s’ils n’entretiennent pas, à défaut de la passion elle-même, une des causes de la passion, et si ce n’est pas pour cela qu’ils sont vaincus ou entraînés.Certains luttent, soi-disant pour contenir une passion, mais c’est sous l’instigation d’une autre. Tel frère, par exemple, gardera le silence par vaine gloire; tel autre, par respect humain, ou pour toute autre passion. C’est soigner le mal par le mal. Or l’abbé Pœmen dit qu’en aucune manière l’iniquité ne détruit l’iniquités.  Ces frères sont donc de ceux qui exercent la passion, même s’ils sont le jouet de l’illusion.
      1. Nous devons parler enfin de ceux qui déracinent la passion. Voici un frère qui se réjouit d’avoir été maltraité, mais c’est pour la récompense qu’il en aura. Lui est de ceux qui déracinent la passion, mais non avec science. Un autre se réjouit aussi d’avoir été outragé et il est convaincu que cet outrage lui était dû, parce que lui-même y avait donné prétexte. Celui-là déracine la passion avec science, car être maltraité et s’en attribuer la cause, prendre à son compte les outrages reçus, c’est œuvre de science. Quiconque en effet dit à Dieu dans sa prière : «Seigneur, donne-moi l’humilité», doit savoir qu’il demande par là à Dieu de lui envoyer quelqu’un pour le maltraiter. Et quand il est maltraité, il doit se maltraiter lui-même et se mépriser dans son cœur, afin de s’humilier au-dedans, tandis qu’on l’humilie au-dehors. Il en est enfin qui, non seulement se réjouissent de l’outrage et s’en jugent responsables, mais encore s’affligent du trouble de celui qui les outrage. Que Dieu nous porte à un tel état !
      1. Voyez l’étendue de ces trois états. Que chacun de nous, je le répète, sache quel état est le sien. Est-ce de plein gré qu’il exerce la passion et l’entretient ? Ou bien, sans agir volontairement, ne l’exerce-t-il pas, vaincu ou emporté par l’habitude ? Et ensuite, en est-il affligé ? En fait-il pénitence ? Lutte-t-il pour contenir la passion avec science, ou sous l’instigation d’une autre passion ? Nous avons dit en effet qu’on garde parfois le silence par vaine gloire, par respect humain, bref, pour une considération humaine. A-t-il commencé à déraciner la passion ? Le fait-il avec science, en accomplissant les actes contraires à la passion ? Que chacun sache où il en est, à quel mille il se trouve.En plus de notre examen quotidien,  nous devons nous examiner chaque année, chaque mois,  et chaque semaine, nous demander : «Où en suis-je maintenant avec cette passion qui m’accablait la semaine dernière ? De même chaque année : «J’ai été vaincu par telle passion l’an dernier, comment vais-je maintenant ?» Il faut ainsi nous demander chaque fois si nous avons fait quelque progrès, si nous sommes restés sur place, ou si nous ne sommes pas devenus pires.
      1. Que Dieu nous donne la force, sinon de déraciner la passion, au moins d’abord de ne pas l’exercer, mais de la contenir ! Car c’est réellement chose grave d’exercer la passion et de ne pas la contenir. Je vais vous dire à qui ressemble celui qui exerce la passion et l’entretient : il ressemble à un homme qui saisit de ses propres mains les traits qu’il reçoit de l’ennemi et se les plante lui-même dans le cœur. Quant à celui qui contient la passion, c’est l’homme visé par son ennemi, mais qui, revêtu d’une cuirasse, n’est touché d’aucun trait. Celui enfin qui déracine la passion, est comme quelqu’un qui briserait les traits qu’il reçoit ou les renverrait au cœur de son ennemi, selon la parole du psaume : «Que leur glaive entre dans leur cœur, et que leurs arcs soient brisés» (Ps 36,15). Tâchons donc, nous aussi, frères, sinon de renvoyer leur glaive dans leur cœur, au moins de ne pas prendre leurs traits pour nous les enfoncer nous-mêmes dans le cœur, et aussi de nous revêtir d’une cuirasse, pour ne pas être blessés par eux. Que Dieu dans sa bonté nous en protège, qu’il nous rende vigilants et nous guide dans sa voie ! Amen.

      11. DE L’EMPRESSEMENT

      À RETRANCHER LES PASSIONS, AVANT QUE L’ÂME NE S’HABITUE AU MAL

      1. Considérez attentivement, frères, comment sont les choses, et prenez garde de vous négliger, puisque même une petite négligence nous mène à de grands dangers. Je viens de rendre visite à un frère que j’ai trouvé relevant de maladie. En parlant avec lui, j’ai appris qu’il n’avait eu de la fièvre que pendant sept jours. Or, voilà quarante jours de cela, et il n’a pas encore trouvé le moyen de se remettre. Vous voyez, frères, quel malheur c’est de perdre l’équilibre de sa santé. On méprise toujours les petits désordres, et l’on ignore que, si le corps est tant soit peu malade, surtout s’il est de complexion délicate, il lui faut beaucoup de peine et de temps pour se remettre. Ce pauvre frère a eu de la fièvre pendant sept jours, et voici qu’après tant d’autres jours, il n’est pas parvenu à se rétablir. Il en est de même pour l’âme : on commet quelque faute légère, et pendant combien de temps devra-t-on verser son sang, avant de se relever ?Pour la faiblesse du corps, nous trouvons diverses raisons : ou bien les remèdes n’agissent pas, parce qu’ils sont vieux; ou bien le médecin est inexpérimenté et donne un remède pour un autre; ou bien encore le malade est désobéissant et n’observe pas ses ordonnances. Mais pour l’âme, il n’en va pas ainsi : nous ne pouvons dire en effet que le médecin soit sans expérience et qu’il n’ait pas donné les remèdes convenables, puisque le médecin de nos âmes, c’est le Christ,  qui sait tout et qui donne à chaque passion le remède approprié, je veux dire ses commandements concernant soit l’humilité contre la vaine gloire, soit la tempérance contre la sensualité, soit l’aumône contre l’avarice; bref, chaque passion a pour remède le commandement qui lui est adapté. Le médecin n’est donc pas inexpérimenté. D’autre part, on ne peut dire non plus que les remèdes soient inefficaces, parce qu’ils sont trop vieux. Les commandements du Christ ne vieillissent jamais : ils se renouvellent même, dans la mesure où ils servent. Il n’y a donc pas d’autre obstacle à la santé de l’âme que son propre dérèglement.
      1. Prenons donc garde à nous-mêmes, frères, soyons vigilants, tant que nous en avons le temps. Pourquoi nous négliger ? Faisons quelque bien, pour trouver du secours au temps de l’épreuve. Pourquoi gâcher notre vie ? Nous entendons tant d’instructions : peu nous importe, nous les méprisons. Sous nos yeux nos frères nous sont enlevés, et nous n’y prêtons pas attention, tout en sachant que nous aussi, nous approchons peu à peu de la mort. Depuis le début de notre entretien, nous avons dépensé deux ou trois heures de notre temps, et nous nous sommes rapprochés de la mort, mais nous voyons sans frayeur que nous perdons le temps. Comment ne nous rappelons-nous pas ce mot d’un vieillard : «Celui qui perd de l’or ou de l’argent, peut en retrouver, mais celui qui perd du temps, n’en retrouvera pas.» De fait nous chercherons, sans la trouver, une seule heure de ce temps. Combien désirent entendre une parole de Dieu et ne le peuvent ? Et nous qui les entendons si souvent, nous les méprisons et ne sortons pas de notre torpeur. Dieu sait si je suis stupéfait de l’insensibilité de nos âmes. Nous pouvons être sauvés et nous ne le voulons pas. Nous pouvons en effet arracher nos passions tant qu’elles sont jeunes, mais nous n’en avons point souci. Nous les laissons se durcir en nous jusqu’au dernier degré du mal. Je vous l’ai dit souvent, autre chose est de déraciner une plante qu’on arrache d’un seul coup, autre chose de déraciner un grand arbre.
      2. Un grand vieillard se délassait avec ses disciples en un lieu où se trouvaient des cyprès de tailles variées des petits et des grands. Il dit à l’un de ses disciples : «Arrache ce cyprès.» L’arbre était tout petit, et aussitôt, d’une seule main, le frère l’arracha. Le vieillard lui montra ensuite un autre cyprès, plus grand que le premier, en lui disant : «Arrache aussi celui-là.» Le frère l’arracha en le secouant des deux mains. Alors le vieillard lui en désigna un autre plus grand, que le frère eut plus de peine à arracher. Il lui en indiqua un autre encore plus grand : le frère le secoua beaucoup et ne l’enleva qu’à force de peine et de sueurs. Enfin, le vieillard lui désigna un autre arbre encore plus grand, et cette fois le frère, après beaucoup de travail et de sueurs, ne put l’arracher. Le vieillard, voyant son impuissance, ordonna à un autre frère de se lever et de l’aider. A deux ils purent l’arracher. «Ainsi en est-il des passions, frères, leur dit alors le vieillard. Tant qu’elles sont petites, nous pouvons les retrancher facilement, si nous le voulons. Mais si nous les négligeons parce qu’elles sont petites, elles se durcissent, et plus elles se durcissent, plus elles exigent de peine. Si elles ont jeté de profondes racines en nous, nous ne parviendrons plus, même avec effort, à nous en défaire, à moins de recevoir du secours des saints qui, après Dieu, s’occupent de nous.»Voyez quelle force ont les enseignements des saints vieillards. Et le Prophète nous donne à ce sujet la même leçon, quand il dit dans le psaume : «Misérable fille de Babylone, bienheureux qui te rendra tout ce que tu nous as rendu. Bienheureux qui saisira tes petits enfants pour les broyer contre la pierre» (Ps 136,8-9).
      1. Mais examinons ces mots un à un. Par «Babylone», le Prophète entend la confusion; il l’interprète ainsi d’après Babel, qui précisément est Sychem. Par «fille de Babylone», il entend l’iniquité, car l’âme est d’abord dans la confusion, puis elle commet le péché. Il appelle «misérable» cette fille de Babylone, car le mal n’a ni être ni substance, comme je vous l’ai dit une autre fois. C’est notre négligence qui le tire du non-être, et notre amendement qui le fait s’évanouir de nouveau dans le néant. Le saint Prophète continue, comme s’adressant à la fille de Babylone : «Bienheureux qui te rendra tout ce que tu nous as rendu.» Voyons ce que nous avons donné, ce que nous avons reçu en échange, et ce que nous devons rendre. Nous avons donné notre volonté, et nous avons reçu en retour le péché, Sont proclamés bienheureux ceux qui «rendent» le péché : le rendre, c’est ne plus le commettre. «Bienheureux, poursuit le psalmiste, qui saisira tes petits enfants et les brisera contre la pierre.» Cela signifie : bienheureux celui qui, dès le principe, ne laisse pas tes rejetons, c’est-à-dire les pensées mauvaises, grandir en lui et accomplir le mal, mais qui, tout aussitôt, pendant que ce sont encore de «petits enfants» et avant qu’ils aient grandi et se soient fortifiés en lui, les saisit, les brise contre la pierre, qui est le Christ (I Cor 10,4) et les anéantit en se réfugiant près du Christ.
      2. Voilà comment les Vieillards et la sainte Écriture s’accordent unanimement proclamer bienheureux ceux qui combattent pour retrancher les passions encore jeunes, avant de faire l’expérience de leur douleur et de leur amertume. Faisons tous nos efforts, frères, pour obtenir miséricorde. Prenons un peu de peine, et nous trouverons beaucoup de repos.Les pères ont dit  comment chacun devait périodiquement purifier sa conscience en examinant chaque soir comment il a passé la journée, et chaque matin comment il a passé la nuit, puis en faisant pénitence devant Dieu pour les péchés qu’il a vraisemblablement commis. Mais en vérité nous qui commettons de nombreuses fautes, nous avons bien besoin, oublieux que nous sommes, de nous examiner aussi toutes les six heures pour connaître comment nous les avons passées et en quoi nous avons péché. Que chacun de nous se demande alors : «N’ai-je rien dit qui ait blessé mon frère ? En le voyant faire quelque chose, ne l’ai-je pas jugé ou méprisé ? Ou n’ai-je pas parlé contre lui ? N’ai-je pas murmuré contre le cellérier, qui ne me donnait pas ce que je lui demandais ? N’ai-je pas humilié et contristé le cuisinier en faisant remarquer que les mets n’étaient pas bons ? Ou bien n’ai-je pas simplement murmuré de dégoût dans mon cœur ?» Car c’est péché que de murmurer même intérieurement. Et encore : «Si le canonarque  ou un autre frère m’a dit un mot, l’ai-je bien supporté ? Ne l’ai-je pas plutôt contredit ?» C’est ainsi que nous devons nous demander, après chaque journée, comment nous l’avons passée. Et il faut faire un examen semblable pour la nuit : S’est-on levé avec empressement pour la vigile ? Ne s’est-on pas impatienté contre le reveilleur, ou n’a-t-on pas murmuré contre lui ? Car il faut savoir que celui qui nous réveille pour la vigile nous rend grand service et nous procure de grands biens : il nous réveille pour que nous puissions nous entretenir avec Dieu, prier pour nos péchés et être illuminés. Quelle reconnaissance ne devons-nous pas avoir pour lui ! Vraiment il faut le tenir d’une certaine manière pour l’instrument de notre salut.
      1. Je vais vous raconter à ce propos une histoire merveilleuse que j’ai entendu dire d’un grand vieillard dioratique. A l’église, quand les frères commençaient à psalmodier, il voyait un personnage resplendissant sortir du sanctuaire avec un petit vase contenant de l’eau bénite et une cuillers. Il plongeait la cuiller dans le vase, et, passant devant tous les frères, il les marquait chacun d’une croix. Des places qu’il trouvait vides, il marquait certaines et laissait les autres. Quand la psalmodie était près de se terminer, le vieillard le voyait de nouveau sortir du sanctuaire et refaire les mêmes gestes. Un jour, il le retint, et se jetant à ses pieds, le supplia de lui apprendre ce qu’il faisait et qui il était. «Je suis un ange de Dieu, lui dit le personnage resplendissant, et j’ai reçu la mission de marquer ainsi ceux qui se trouvent à l’église au commencement de la psalmodie et ceux qui restent jusqu’à la fin, en raison de leur ferveur, de leur zèle et de leur bonne volonté. – Mais pourquoi marquez-vous les places de certains absents ?» demanda le vieillard. Et le saint ange répondit : «Tous les frères zélés et de bonne volonté, qui sont absents pour une grave infirmité et avec l’assentiment des pères, ou qui sont occupés par quelque obédience, reçoivent eux aussi la marque, parce qu’ils sont de cœur avec ceux qui psalmodient. C’est seulement ceux qui pourraient être là et qui sont absents par négligence, que j’ai ordre de ne point marquer, car eux-mêmes s’en rendent indignes,»Vous voyez quel bienfait le reveilleur procure au frère qu’il réveille pour l’office conventuel. Faites donc tous vos efforts, frères, pour ne jamais être privés de la marque du saint ange. S’il arrive qu’un frère soit distrait et qu’un autre le rappelle à son devoir, il ne doit pas s’irriter, mais, attentif au bien qu’il reçoit, remercier ce frère, quel qu’il soit.
      1. Lorsque j’étais au monastère (de l’abbé Séridos), l’abba, sur le conseil des vieillards,  me donna la charge d’hôtelier. Je relevais alors d’une grave maladie. Les hôtes survenaient, et je veillais le soir avec eux. Puis c’était le tour des chameliers; je devais pourvoir à leurs besoins. Et souvent, après que je m’étais couché, de nouvelles nécessités se présentaient qui m’obligeaient à me relever. Pendant ce temps-là, l’heure de la vigile arrivait. Je n’avais pris qu’un peu de sommeil, et le canonarque venait me réveiller. Je me trouvais brisé et comme anéanti par suite du travail ou de la maladie, car j’avais encore des accès de fièvre lente. Accablé de sommeil, je lui répondais : «Bien, Père. Qu’on se souvienne de ta charité, que Dieu t’en donne récompense ! A tes ordres, je viens, Père.» Mais dès qu’il était parti, je retombais dans mon sommeil, et j’étais fort affligé de me lever en retard pour la vigile. Comme il ne convenait pas au canonarque de rester constamment auprès de moi, je fis appel à deux frères, demandant à l’un de m’éveiller et à l’autre de ne pas me laisser m’assoupir à la vigile. Et croyez-moi, frères, je les regardais comme les auteurs de mon salut, et j’avais presque de la vénération pour eux. Tels sont les sentiments que vous devez avoir vous aussi à l’égard de ceux qui vous réveillent pour l’office conventuel et pour toute autre bonne œuvre.
      1. Nous disions donc qu’on doit examiner comment on a passé la journée et la nuit. Avons-nous été attentifs à la psalmodie et à la prière ? Nous sommes-nous laissé captiver par des pensées passionnées ? Avons-nous bien écouté les lectures divines ? N’avons-nous pas abandonné la psalmodie et quitté l’église par légèreté d’esprit ? Si on s’examine ainsi chaque jour, en s’appliquant à se repentir de ses fautes et à s’en corriger, on commence à diminuer la fréquence du péché : par exemple huit fois au lieu de neuf. De la sorte, progressant peu à peu avec l’aide de Dieu, on empêchera les passions de se fortifier en soi. Car c’est un grand danger de tomber dans l’habitude d’une passion; celui qui en est arrivé là, je le répète, même s’il le désire, n’est plus capable seul de se rendre maître de la passion, à moins de recevoir de l’aide de quelques saints.
      1. Voulez-vous que je vous parle d’un frère qui avait une passion à l’état d’habitude ? Écoutez son histoire très lamentable. Lorsque j’étais au monastère (de l’abbé Séridos), les frères, je ne sais pourquoi, prenaient plaisir à me manifester leurs pensées en toute simplicité. On disait même que l’abbé, sur le conseil des vieillards, m’avait chargé du soin de les entendre. Un jour, donc, un frère vient me dire : «Pardonne-moi, et prie pour moi, père, car je vole pour manger. – Pourquoi, lui demandé-je, as-tu faim ? – Oui, je n’ai pas assez à la table des frères, et je ne peux pas demander. – Pourquoi ne vas-tu pas le dire à l’abbé ? – J’ai honte. – Veux-tu que j’aille le lui dire ? – Comme tu voudras, Père.» J’allai donc exposer la chose à l’abbé, et il me dit : «Par charité, prends soin de lui de ton mieux.» Je le pris donc en charge et dis pour lui au cellérier : «Aie la bonté de donner à ce frère tout ce qu’il désire, quelle que soit l’heure à laquelle il vienne te trouver, et ne lui refuse rien. – Entendu !» répondit le cellérier. Le frère y alla quelques jours, puis revint me dire : «Pardonne-moi, Père, j’ai recommencé à voler. – Pourquoi ? lui demandé-je. Le cellérier ne te donne-t-il pas ce que tu veux ? – Si, pardon ! il me donne tout ce que je veux, mais j’ai honte devant lui. – As-tu honte aussi devant moi ? – Non. Alors, quand tu auras envie de quelque chose, viens le prendre chez moi, mais ne vole plus.»J’avais alors le service de l’infirmerie. Le frère venait m’y trouver et recevait tout ce qu’il désirait. Mais, quelques jours après, il se remit à voler. Il vint tout affligé me dire : «Je vole encore. – Pourquoi donc, mon frère ? lui dis-je. Est-ce que je ne te donne pas tout ce que tu veux ? –Si. – Aurais-tu honte de recevoir quelque chose de moi ? – Non. – Alors, pourquoi voles-tu ? – Pardonne-moi, je ne sais pourquoi. Je vole comme çà, tout bonnement. – Sérieusement, dis-moi, que fais-tu de ce que tu voles ? – Je le donne à l’âne.»Et l’on découvrit en effet que ce frère dérobait des fèves, des dattes, des figues, des oignons, bref, tout ce qu’il trouvait. Il le cachait sous sa paillasse, ou ailleurs. Finalement, ne sachant qu’en faire, et voyant toutes ces choses se perdre, il allait les jeter ou les donner aux bêtes.
      1. Vous voyez ce que c’est que d’avoir une passion à l’état d’habitude. Quel malheur, quelle misère, n’est-ce pas ? Ce frère savait que c’était mal, il savait qu’il faisait mal, il en était désolé, il en pleurait, et pourtant le malheureux était entraîné par la mauvaise habitude que sa négligence passée avait établie en lui. Comme l’a bien dit l’abbé Nisteros : «Quiconque est entraîné par une passion, devient esclave de la passion.» Que Dieu dans sa bonté nous arrache aux mauvaises habitudes, pour qu’il n’ait pas à nous dire : «A quoi sert mon sang, ma descente dans la mort ?» (Ps 29,10).Je vous ai déjà dit ailleurs comment on tombe dans une habitude. Car on n’appelle pas coléreux celui qui se met en colère une fois, ni impudique celui qui commet une seule impureté, pas plus qu’on ne dira charitable celui qui fait une seule fois l’aumône. C’est la vertu et le vice pratiqués d’une manière continue qui engendrent une habitude dans l’âme, et cette habitude fait ensuite le châtiment ou le repos de l’âme. Nous avons dit une autre fois comment la vertu procure le repos de l’âme et comment le vice la châties. C’est que la vertu est naturelle et qu’elle est en nous. «Ses germes sont indestructibles.» Je vous disais donc que s’habituer à la vertu par la pratique du bien, c’est recouvrer son état propre, c’est revenir à la santé, tout comme on recouvre la vue normale après une maladie des yeux ou sa santé propre et naturelle après n’importe quelle autre maladie. Mais il n’en va pas de même du vice. Par la pratique du mal, nous prenons une habitude étrangère et contre nature, nous contractons une sorte de maladie chronique, et nous ne pourrons plus recouvrer la santé sans un secours abondant, sans beaucoup de prières et de larmes capables d’exciter en notre faveur la miséricorde du Christ.C’est aussi ce que nous constatons pour le corps. Certains aliments, par exemple, produisent de l’humeur mélancolique, tels le chou, les lentilles, etc. Ce n’est pas néanmoins le fait de manger une ou deux fois du chou, des lentilles ou autre chose semblable, qui engendre l’humeur mélancolique, mais en prendre continuellement fait abonder l’humeur, provoque chez le sujet des fièvres brûlantes et lui apporte mille autres inconvénients. Ainsi en est-il pour l’âme : si on persévère dans le péché, il naît dans l’âme une habitude vicieuse, et c’est cette habitude qui fait son châtiment.
      1. Il faut pourtant que vous sachiez ceci : il arrive qu’une âme ait du penchant pour une passion. Si elle se laisse aller seulement une fois à en accomplir l’acte, elle court le risque de tomber aussitôt dans l’habitude de cette passion. La même chose arrive pour le corps. Si quelqu’un est d’un tempérament mélancolique par suite de sa négligence passée, un seul aliment de cette nature pourra peut-être exciter et enflammer aussitôt en lui l’humeur.Il faut donc beaucoup de vigilance, de zèle et de crainte pour ne point tomber dans une mauvaise habitude. Croyez-moi, frères, celui qui a une seule passion à l’état d’habitude, est voué au châtiment. Il peut lui arriver de faire dix bonnes actions pour une seule mauvaise selon sa passion, cette unique action provenant de l’habitude vicieuse l’emporte sur les dix bonnes. C’est comme si un aigle s’était entièrement dégagé du filet, en y laissant seulement sa griffe accrochée : par cette attache insignifiante, toute sa force se trouve anéantie. Car il a beau se trouver complètement hors du filet, si une seule de ses griffes reste prise, n’est-il pas encore captif du filet ? Et le chasseur ne pourra-t-il pas l’abattre quand il le voudra ? Ainsi en est-il de l’âme : si elle a une seule passion devenue habitude, l’ennemi la renverse quand bon lui semble, il l’a en son pouvoir grâce à cette passion. C’est pourquoi je ne cesse de vous le dire, ne laissez pas une passion créer en vous une habitude. Luttons plutôt en demandant à Dieu, nuit et jour, de ne point tomber en tentation. Si nous avons le dessous, hommes que nous sommes, et si nous glissons dans le péché, hâtons-nous de nous relever aussitôt. Faisons pénitence. Pleurons devant la divine bonté. Veillons, combattons, et Dieu, voyant notre bonne volonté, notre humilité et notre contrition, nous tendra la main et nous fera miséricorde. Amen.

      12. DE LA CRAINTE DU CHATIMENT

      A VENIR ET DE LA NÉCESSITÉ POUR QUI VEUT ÊTRE SAUVÉ DE NE JAMAIS PERDRE LE SOUCI DE SON PROPRE SALUT

      1. Tandis que je souffrais de douleurs aux pieds qui me rendaient malade, des frères, venus me voir, m’ont questionné sur la cause de mon mal; c’était, je pense, dans un double but : d’abord me réconforter et me distraire un peu de ma souffrance, ensuite me donner l’occasion de leur dire quelques paroles d’édification. Mais comme la douleur ne me permettait pas alors de vous répondre à mon gré, il faut que vous m’entendiez maintenant là-dessus. N’est-il pas agréable de parler de l’affliction, quand elle a disparu ? En mer aussi, tant que sévit la tempête, tous sur le navire sont dans l’angoisse; mais, la tempête apaisée, c’est avec joie qu’ils s’entretiennent ensemble de ce qui s’est passé.Il est bon, frères, je vous le dis sans cesse, de rapporter tout à Dieu et de dire que rien ne se fait en dehors de lui. Dieu sait parfaitement que telle chose est bonne et utile, et c’est pour cela qu’il la produit, même si elle a aussi une autre cause. Je pourrais dire, par exemple, que j’avais mangé avec des hôtes, que je m’étais forcé un peu pour les contenter, que mon estomac s’en était alourdi et qu’il s’était produit une fluxion dans mon pied, qui avait provoqué du rhumatisme, et je pourrais trouver encore d’autres raisons : elles ne manquent pas à qui en veut. Mais voici ce qu’il est plus exact et plus profitable de dire : cela est arrivé, parce que Dieu savait que c’était utile à mon âme. Car il n’y a rien de ce que fait Dieu qui ne soit bon. Tout ce qu’il fait est bon et très bon. Il ne faut donc pas s’inquiéter de ce qui arrive, mais, comme je l’ai dit, tout rapporter à la Providence de Dieu, et rester en repos.
      1. Certains sont accablés des afflictions qui leur surviennent, au point de renoncer à la vie même et de trouver agréable de mourir pout en être délivrés. C’est faire preuve de lâcheté et de beaucoup d’ignorance, car ils ne savent pas le destin redoutable qui attend l’âme après sa sortie du corps. Frères, c’est par une grande faveur de la bonté divine que nous sommes en ce monde. Mais nous, dans notre ignorance des choses de l’au-delà, nous trouvons accablantes celles d’ici-bas. Il n’en est pas ainsi pourtant. Ne savez-vous pas ce que rapporte le Géronticon ? «Mon âme désire la mort !» disait un frère très éprouvé à un vieillard. – «C’est, répondit celui-ci, qu’elle fuit l’épreuve et ignore que la souffrance à venir est bien plus terrible.» Un autre frère demanda à un vieillard : «D’où vient que j’éprouve de l’ennui, lorsque je garde la – «C’est, répondit le vieillard, que tu n’as pas encore contemplé le bonheur espéré, ni le châtiment futur. Si tu les considérais attentivement, quand bien même ta cellule serait pleine de vers et que tu y serais plongé jusqu’au cou, tu y resterais sans dégoût.»  Mais nous, c’est en dormant que nous voudrions être sauvés, et voilà pourquoi nous perdons courage dans les épreuves, alors que nous devrions plutôt remercier Dieu et nous estimer heureux d’avoir à souffrir un tout petit peu ici-bas, pour trouver quelque repos dans l’au-delà.
      1. Évagre comparaît l’homme rempli de passions et qui supplie Dieu de hâter sa mort, au malade qui demanderait à un ouvrier de briser au plus vite son lit de douleur. Grâce à son corps en effet, l’âme est distraite et soulagée de ses passions :elle mange, boit, dort, elle s’entretient et se divertit avec ses amis. Mais quand elle est sortie du corps, la voilà seule avec ses passions, qui deviennent son perpétuel châtiment. Elle en est tout occupée, consumée par leur importunité, brisée en pièces, à tel point qu’elle n’est même plus capable de se souvenir de Dieu. Or, c’est le souvenir de Dieu qui console l’âme, selon la parole du Psaume : «Je me suis souvenu de Dieu, et j’ai été rempli de joie» (Ps 76,4). Mais les passions ne lui permettent même plus ce souvenir.
      2. Désirez-vous un exemple pour comprendre ce que je veux dire ? Que l’un de vous vienne et que je l’enferme dans une cellule obscure, qu’il y passe seulement trois jours sans manger, sans boire, sans dormir, sans voir personne, sans psalmodier, sans prier, sans jamais se souvenir de Dieu, et il verra ce que lui feront les passions. Et cela, alors qu’il est encore ici-bas ! Combien plus aura-t-il à souffrir, quand l’âme une fois sortie du corps sera livrée et abandonnée seule à ses passions !Que souffrira-t-elle donc de leur part, la malheureuse ? Vous pouvez d’une certaine manière vous représenter ce tourment d’après les souffrances d’ici-bas. Lorsque quelqu’un a de la fièvre, qu’est-ce donc qui le brûle ? Quel feu, quel combustible produisent cette chaleur brûlante ? Et si quelqu’un se trouve avoir un corps mélancolique, mal équilibré, n’est-ce pas ce déséquilibre qui le brûle, le trouble sans cesse et tourmente sa vie ? De même l’âme passionnée : elle ne cesse d’être torturée, la malheureuse, par sa propre habitude vicieuse, elle a constamment l’amer souvenir et la pénible compagnie des passions qui la brûlent toujours et la consument. Mais, en outre, qui pourra, frères, décrire ces lieux effroyables, ces corps tortionnaires des âmes auxquelles ils sont associés dans une telle souffrance, sans jamais périr, ce feu indicible, les ténèbres, les puissances inexorables dans leur vengeance, et les mille autres supplices dont parlent çà et là les divines Écritures, tous appropriés aux actions et pensées mauvaises des âmes ? De même que les saints gagnent des lieux de lumière et jouissent parmi les anges d’un bonheur proportionné au bien qu’ils ont fait, de même les pécheurs sont reçus dans des lieux obscurs et ténébreux, pleins d’horreur et d’effroi, selon les paroles des saints. Qu’y a-t-il en effet de plus terrible et de plus lamentable que ces lieux où sont envoyés les démons ? Quoi de plus amer que le châtiment auquel ils sont condamnés ? Et cependant les pécheurs sont châtiés avec les démons eux-mêmes, comme il est dit : «Allez-vous-en loin de moi, maudits, au feu éternel préparé pour le diable et ses anges» (Mt 25,41).
      3. Mais le plus effrayant, c’est ce que dit saint Jean Chrysostome : «Même s’il n’y avait pas de fleuve de feu à couler, ni d’anges à exciter la terreur, mais le seul fait que, parmi les hommes, les uns soient appelés à la gloire et au triomphe, les autres bannis honteusement et empêchés ainsi de voir la gloire de Dieu, la peine de cette humiliation et de ce déshonneur, la douleur d’être exclus de si grands biens, ne seraient-elles pas plus amères que toute géhenne ?» Car alors le reproche même de la conscience et le souvenir des actions passées, comme nous l’avons dit précédemment, sont pires que des milliers d’indicibles tourments.
      4. Selon les pères, en effet, les âmes se souviennent de toutes les choses d’ici-bas : paroles, actions, pensées; elles n’en peuvent alors rien oublier. Ce que dit le Psaume : «En ce jour-là s’évanouiront toutes leurs pensées» (Ps 145,4), concerne les pensées de ce monde, celles par exemple qui ont pour objet les constructions, les propriétés, les parents, les enfants, et tout commerce. Cela s’évanouit, quand l’âme sort du corps; elle n’en garde aucun souvenir et ne s’en soucie plus. Mais ce qu’elle a fait par vertu ou par passion, demeure dans sa mémoire, et rien n’en est perdu. Si l’on a rendu service à quelqu’un ou si l’on a soi-même été aidé, on se souviendra perpétuellement de celui qu’on a obligé ou de celui par qui on a été aidé. De même l’âme gardera toujours le souvenir de celui qui lui a fait du mal et de celui à qui elle en a fait. Je le répète, rien de ce qu’elle a fait en ce monde ne périt; de tout, l’âme se souviendra après avoir quitté le corps : elle en a même une connaissance encore plus pénétrante et plus lucide, étant affranchie de ce corps terrestre.
      5. Nous parlions, un jour, de cela avec un grand vieillard et il disait : «L’âme sortie du corps se souvient de la passion qu’elle a mise en œuvre, elle se souvient aussi du péché et de la personne avec qui elle l’a commis. – Mais, lui fis-je remarquer, peut-être n’en est-il pas ainsi ? L’âme doit garder l’habitude provenant de l’accomplissement du péché, et c’est de cette habitude qu’elle se souviendrait.» Nous demeurâmes longtemps à discuter sur ce point, voulant l’éclaircir. Mais le vieillard ne se laissait pas persuader et disait que l’âme se souvenait de la forme du péché, du lieu où il fut commis, et de la personne même de son complice. En ce cas, notre sort final serait encore plus malheureux, si nous ne prenions pas garde à nous-mêmes. C’est pourquoi je ne cesse de vous exhorter à cultiver avec soin les bonnes pensées, pour les retrouver dans l’au-delà. Car ce que nous avons ici-bas, s’en ira avec nous et nous le garderons là-haut. Ayons le souci d’échapper à un tel malheur, frères, mettons-y notre zèle, et Dieu nous fera miséricorde. Car il est, comme dit le psaume, «l’espoir de tous ceux qui sont aux extrémités de la terre et de ceux qui sont sur la mer lointaine» (Ps 64,6). Ceux qui sont aux extrémités de la terre, sont les hommes complètement enfoncés dans le péché; ceux qui sont sur la mer lointaine, sont ceux qui vivent dans la plus profonde ignorance. Et pourtant le Christ est leur espoir.
      6. Il n’est besoin que d’un peu de peine. Peinons pour obtenir miséricorde. Plus on néglige un champ laissé en friches, plus il se couvre d’épines et de chardons; et quand on vient à le nettoyer, plus il est rempli d’épines, plus le sang coulera des mains de celui qui veut arracher ces mauvaises herbes que sa négligence a laissé pousser. Car il est impossible de ne pas récolter ce qu’on a semé. Quiconque désire nettoyer son champ, doit d’abord déraciner soigneusement toutes les mauvaises herbes. S’il n’arrachait pas bien leurs racines et coupait seulement les tiges, elles repousseraient encore. Il doit donc, dis-je, arracher même les racines; puis, dans le champ ainsi débarrassé des mauvaises herbes et des épines, il retournera soigneusement la terre, écrasera les mottes, tracera des sillons, et lorsqu’il aura remis son champ en bon état, il devra enfin y jeter une bonne semence. Car si après tout ce beau travail, il laisse le terrain inoccupé, les mauvaises herbes reviendront, et, trouvant le sol frais et bien préparé, y jetteront de profondes racines et deviendront encore plus fortes et plus nombreuses.
      7. Ainsi en est-il de l’âme. On doit d’abord retrancher tout penchant invétéré et les mauvaises habitudes, car rien n’est pire qu’une mauvaise habitude. «Ce n’est pas une petite affaire, dit saint Basile, de s’en rendre maître, car une habitude consolidée par une longue pratique, devient d’ordinaire forte comme la naturel.» Il faut donc lutter, je le répète, contre les mauvaises habitudes et contre les passions, mais aussi contre leurs causes, qui en sont les racines. Car si les racines ne sont pas arrachées, nécessairement les épines repousseront. Certaines passions ne peuvent plus rien, si on supprime leurs causes. L’envie, par exemple, n’est rien par elle-même, mais elle a plusieurs causes, dont l’une est l’amour de la gloire. C’est parce qu’on désire l’honneur, qu’on porte envie à celui qui est honoré ou estimé davantage. De même la colère a d’autres causes, spécialement l’amour du plaisir. Évagre s’en souvenait, quand il rapportait cette parole d’un saint ; «Si je retranche les plaisirs, c’est afin d’enlever tout prétexte à la colère!. Il Tous les Pères d’ailleurs enseignent que chaque passion vient soit de l’amour de la gloire, soit de l’amour de l’argent, soit de l’amour du plaisirs, comme je vous l’ai dit en d’autres circonstances’.Il faut donc retrancher non seulement les passions, mais leurs causes, et réformer sa conduite par la pénitence et les larmes. Alors, on commencera à répandre la bonne semence, c’est-à-dire les bonnes œuvres. (Rappelez-vous) ce que nous avons dit du champ : si, après l’avoir nettoyé et remis en état, on n’y jette point une bonne semence, les herbes reviennent et, trouvant une bonne terre fraîchement travaillée, y prennent plus fortement racine. Il en est de même pour l’homme. Si, après avoir réformé sa conduite et fait pénitence pour ses œuvres passées, il ne se soucie pas de faire de bonnes actions et d’acquérir les vertus, il lui arrive ce que dit le Seigneur dans l’Évangile : «Lorsque l’esprit immonde est sorti d’un homme, il erre par des lieux arides en quête de repos. N’en trouvant pas, il se dit : «Je vais retourner dans ma maison, d’où je suis sorti.» A son arrivée, il la trouve inoccupée, c’est-à-dire sans aucune vertu, balayée et bien en ordre. Alors, il s’en va prendre sept esprits plus méchants que lui, ils reviennent et s’y installent. Et l’état final de cet homme devient pire que le premier» (Lc 11,24-27).
        1. Il est en effet impossible à l’âme de demeurer dans le même état : ou elle devient meilleure, ou elle devient pire. C’est pourquoi quiconque veut être sauvé doit non seulement ne pas faire le mal, mais encore faire le bien, comme dit le psaume : «Détourne-toi du mal, et fais le bien» (Ps 36,27). Il ne dit pas seulement : «Détourne-toi du mal», mais encore «Fais le bien». Quelqu’un, par exemple, était-il habitué à commettre des injustices ? Qu’il n’en commette plus, mais qu’il exerce aussi la justice ! Était-il débauché ? Qu’il mette fin à ses débauches, mais qu’il pratique aussi la tempérance ! Était-il coléreux ? Qu’il ne s’irrite plus, mais qu’il acquière encore la douceur ! Était-il orgueilleux ? Qu’il cesse de s’élever, mais que de plus il s’humilie. Tel est le sens de la parole : «Détourne-toi du mal et fais le bien.» Car chaque passion a sa vertu contraire. Pour l’orgueil, c’est l’humilité; pour l’amour de l’argent, l’aumône; pour la luxure, la tempérance; pour le découragement, la patience; pour la colère, la douceur; pour la haine, la charité. Bref, chaque passion, disons-nous, a sa vertu contraire.
        1. Je vous ai dit souvent ces choses. Nous avons banni les vertus et introduit leur place les passions. Nous devons de même faire effort non seulement pour chasser les passions, mais encore pour réintroduire les vertus et les rétablir en leur lieu propre. Car naturellement nous possédons les vertus, qui nous ont été données par Dieu. En créant l’homme, Dieu les a mises en lui, selon la parole : «Faisons l’homme à notre image et à notre ressemblance » (Gen 1,26). «A notre image», parce que Dieu a créé l’âme immortelle et libre; «à notre ressemblance», c’est-à-dire selon la vertu. Il est écrit en effet : «Soyez miséricordieux, comme votre Père céleste est miséricordieux» (Lc 6,36). «Soyez saints, parce que je suis saint » (Lév 11,44). Et l’Apôtre dit : «Soyez bons les uns pour les autres » (Éph 4,32). Le psalmiste dit aussi : «Le Seigneur est bon pour ceux qui l’attendent » (Lam 3,25), et bien d’autres choses semblables. Voilà ce qu’est la ressemblance. Dieu nous a donc donné les vertus avec la nature. Mais les passions, elles, ne nous sont pas naturelles : elles n’ont ni être, ni substance, et ressemblent aux ténèbres qui ne subsistent pas par elles-mêmes, mais sont comme une passion de l’atmosphère, selon saint Basile, n’existant que par la privation de lumière. C’est en s’éloignant des vertus par l’amour du plaisir que l’âme a provoqué la naissance des passions, puis les a affermies en elle.
        1. Donc, après tout ce beau travail, comme je l’ai dit du champ, nous devons semer aussitôt la bonne semence, pour qu’elle produise le bon fruit. Mais d’autre part le cultivateur qui ensemence son champ, doit, tout en jetant la semence, la cacher et l’enfouir dans la terre, sinon les oiseaux viendront la prendre et elle sera perdue. Après l’avoir cachée, il attendra de la miséricorde de Dieu, la pluie et l’accroissement de la graine. Car il peut bien se donner mille peines à nettoyer, à travailler la terre, et semer, si Dieu ne fait pleuvoir sur sa semence, tout son labeur est vain. C’est ainsi que nous devons agir. Si nous faisons quelque bien, cachons-le par l’humilité et jetons en Dieu notre faiblesse, le suppliant de regarder nos efforts, puisque autrement ils seraient inutiles.
        1. Il arrive aussi qu’après avoir arrosé et fait germer la semence, la pluie ne revient pas en temps voulu; le germe alors se dessèche et meurt. Car la graine germée, comme la semence, a besoin de la pluie, de temps en temps, pour grandir. Aussi ne peut-on être sans inquiétude. Il arrive même parfois qu’après l’accroissement de la graine et la formation de l’épi, les sauterelles, la grêle ou quelque autre fléau viennent détruire la récolte. Il en est de même pour l’âme. Quand elle a travaillé à se purifier de toutes les passions et s’est appliquée à toutes les vertus, elle doit toujours compter sur la miséricorde et la protection de Dieu, de peur d’en être abandonnée et de périr. Nous avons dit que la semence, même après avoir germé, grandi et porté son fruit, se dessèche et périt, si la pluie ne revient pas de temps en temps. Ainsi en est-il de l’homme. Si, après tout ce qu’il a fait, Dieu lui enlève un peu de sa protection et l’abandonne, le voilà perdu. Or, cet abandon se produit, quand l’homme agit contre son état : par exemple, s’il est pieux et qu’il se laisse aller à la négligence, ou s’il est humble et qu’il vienne à s’enorgueillir. Dieu n’abandonne pas autant le négligent dans sa négligence et l’orgueilleux dans son orgueil que ceux qui tombent dans la négligence ou l’orgueil, alors qu’ils étaient pieux ou humbles. C’est cela pécher contre son état, et de là vient l’abandon. Voilà pourquoi saint Basile juge différemment la faute de celui qui est pieux et la faute du négligent.
        1. Après s’être gardé de ces dangers, on doit encore veiller, si on fait un peu de bien, à ne pas l’accomplir par vaine gloire, par désir de plaire aux hommes ou pour quelque autre motif humain, afin de ne pas perdre complètement ce peu de bien, comme nous le disions à propos des sauterelles, de la grêle ou des autres fléaux. Le cultivateur ne peut même pas être sans inquiétude, quand la récolte sur pied n’a souffert d’aucun dommage et a été préservée jusqu’au temps de la moisson. Car il peut arriver, après qu’il a moissonné son champ en y mettant toute sa peine, qu’un méchant vienne par haine mettre le feu à sa récolte et la détruise complètement, réduisant ainsi à néant toute sa peine. Il ne peut donc être tranquille, avant de voir le grain bien nettoyé et mis au grenier. L’homme pareillement ne doit pas être sans inquiétude, même s’il a pu échapper à tous les dangers que nous avons énumérés. Il arrive en effet qu’après tout cela, le diable trouve à l’égarer, soit par des prétentions de justice, soit par l’orgueil, soit en lui inspirant des pensées d’infidélité ou d’hérésie, et non seulement il réduit à rien toutes ses peines, mais il le sépare de Dieu. Ce qu’il n’a pu lui faire par l’action, il le lui fait par une seule pensée. Car une seule pensée peut séparer de Dieu, si elle est accueillie et approuvée. Celui qui veut vraiment être sauvé, ne doit donc jamais être sans inquiétude jusqu’à son dernier souffle. Il faut se donner beaucoup de mal et de souci, et demander sans cesse à Dieu qu’il nous protège et nous sauve par sa bonté, pour la gloire de son saint nom.

        13. QU’IL FAUT SUPPORTER LES TENTATIONS SANS TROUBLE ET AVEC ACTION DE GRÂCES

        1. L’abbé Pœmen a dit avec raison que la marque du moine apparaît dans les tentations. Le moine qui s’engage vraiment au service de Dieu doit, selon la Sagesse, «préparer son âme aux tentations» (Sag 2,1), afin de n’être ni surpris ni troublé de ce qui arrivera, croyant que rien ne se produit sans la Providence de Dieu. Or, la où est la Providence de Dieu, ce qui arrive est nécessairement bon et pour l’utilité de l’âme. Tout ce que Dieu fait avec nous, il le fait pour notre profit, par amour et bienveillance à notre égard. Nous devons donc «en toutes choses, comme dit l’Apôtre (I Th 5,18), rendre grâces» à sa bonté et ne jamais perdre courage, ni faiblir devant ce qui nous arrive, mais recevoir sans trouble les événements, avec humilité et confiance en Dieu, persuadés, comme je l’ai dit, que tout ce que Dieu fait avec nous, il le fait par bonté, par amour pour nous, et que cela est bien fait. Il est même impossible que les choses se fassent bien, si ce n’est précisément Dieu qui dans sa miséricorde les dispose ainsi.
        1. Si quelqu’un a un ami dont en toute certitude il se sait aimé, quoi qu’il éprouve de sa part, même si c’est chose pénible, il tient pour certain que cela a été fait par affection, et jamais il ne croira que son ami veut lui faire du tort. Combien davantage devons-nous avoir, au sujet de Dieu notre Créateur, qui nous a amenés du néant à l’être, qui pour nous s’est fait homme et qui est mort pour nous, cette conviction que tout ce qu’il fait avec nous, il le fait par bonté et par amour ! Au sujet d’un ami, je puis bien penser qu’il agit par affection pour moi et pour mon bien, mais qu’il n’a pas nécessairement toute l’intelligence requise pour s’occuper de mes intérêts, et que par suite il pourra peut-être, sans le vouloir, me faire du mal. Mais de Dieu, nous ne pouvons dire cela, car il est la source de la sagesse, il sait tout ce qui nous est utile et dans cette vue il règle toutes nos affaires jusqu’aux plus minimes. De l’ami, on peut encore dire : il m’aime, il veut mon bien, il est assez intelligent pour s’occuper de mes intérêts, mais il n’a pas le pouvoir de m’aider là où il croit m’être utile. Cela non plus, nous ne pouvons le dire de Dieu, car tout lui est possible et aucune impossibilité n’existe pour lui.Ainsi, nous savons de Dieu qu’il aime sa créature et veut son bien, qu’il est lui-même la source de la sagesse et sait comment régler nos affaires, que rien ne lui est impossible, toutes choses étant soumises a sa volonté. Sachant aussi que tout ce qu’il fait, il le fait pour notre avantage, nous devons l’accueillir, avons-nous dit, avec action de grâces, comme venant d’un Maître bienfaisant et bon, même si c’est pénible. Car tout vient d’un juste jugement, et Dieu qui est si miséricordieux ne regarde pas avec indifférence la peine qui nous survient.
        1. On se pose souvent cette question : Si dans les adversités, la souffrance nous conduit au péché, comment peut-on penser qu’elles sont pour notre avantage ? Mais nous ne péchons en l’occurrence que parce que nous manquons de résignation et que nous ne voulons pas supporter la moindre peine ou souffrir quelque chose qui nous contrarie. Dieu, en effet, ne permet pas que nous soyons éprouvés au-delà de nos forces, comme le dit l’Apôtre : «Dieu est fidèle; il ne permettra pas que vous soyez tentés au-delà de ce que vous pouvez supporter» (I Cor 10,13). C’est nous qui n’avons pas de patience, qui ne consentons pas a peiner un peu, qui ne supportons pas de recevoir quoi que ce soit avec humilité. Aussi sommes-nous brisés par les tentations : plus nous nous efforçons de les fuir, plus nous en sommes accablés et découragés, sans même pouvoir en sortir.Ceux qui ont à nager en mer et qui connaissent l’art de la natation, plongent quand la vague arrive sur eux, et se laissent aller dessous, jusqu’à ce qu’elle soit passée. Après quoi ils continuent de nager sans difficulté. S’ils veulent s’opposer à la vague, celle-ci les repousse et les rejette à une bonne distance. Dès qu’ils se remettent à nager, une nouvelle vague vient sur eux; s’ils résistent encore, les voilà de nouveau repoussés et rejetés : ils se fatiguent seulement et n’avancent pas. Qu’ils plongent au contraire sous la vague, comme je l’ai dit, qu’ils s’abaissent dessous, et elle passera sans les gêner; ils continueront à nager tant qu’ils voudront, et à accomplir ce qu’ils ont à faire. Ainsi en est-il des tentations. Supportées avec patience et humilité, elles passent sans faire de mal. Mais si on reste a s’affliger, à se troubler, à accuser tout le monde, on se fait souffrir soi-même, en rendant plus accablante pour soi la tentation, et il en résulte que celle-ci nous est non seulement sans profit, mais même nuisible.
        1. Car les tentations sont très profitables à qui les supporte sans trouble. Même lorsqu’une passion nous harcèle, nous ne devons pas nous en troubler. Si l’on se trouble en l’occurrence, c’est par ignorance et par orgueil, c’est parce qu’on méconnaît son propre état et qu’on fuit la peine. «Si nous ne faisons pas de progrès, disent les pères, c’est parce que nous ignorons nos limites, que nous n’avons pas de constance dans les œuvres que nous entreprenons, et que nous voulons acquérir la vertu sans travail.» Pourquoi, en effet, le passionné s’étonne-t-il d’être tourmenté par une passion ? Pourquoi s’en trouble-t-il, alors qu’il la met en œuvre ? Tu l’as et tu te troubles ? Tu en as les gages, et tu dis : «Pourquoi me tourmente-t-elle ?» Supporte plutôt, combats et invoque Dieu. Car il est impossible de ne pas souffrir d’une passion, quand on s’est laissé aller à en commettre les actes. «Les instruments des passions sont en toi, disait l’abbé Sisoès. Rends-leur ce que tu tiens d’elles, et elles s’en iront !» Par «instruments» il entendait les causes des passions. Tant que nous les aimons et que nous nous en servons, il est impossible que nous ne soyons pas captifs des pensées passionnées, qui nous contraignent d’exercer malgré nous les passions, puisque volontairement nous nous sommes livrés entre leurs mains.
        1. C’est ce que dit le Prophète au sujet d’Éphraïm qui «a maltraité son adversaire», c’est-à-dire sa conscience, et «foulé aux pieds le jugement» (Os 5,11) : «Il a, dit-il, désiré l’Égypte et a été emmené de force chez les Assyriens» (cf. Os 7,11). Par «Égypte», les pères entendent le désir charnel, qui nous incline à satisfaire le corps et rend l’esprit plus sensuel; par «Assyriens », les pensées passionnées qui souillent et troublent l’esprit, le remplissent d’images impures et le forcent malgré lui à commettre le péché. Quand on s’abandonne délibérément à la volupté du corps, nécessairement, même si on ne le veut pas, on sera emmené de force chez les Assyriens pour y servir Nabuchodonosor. Sachant cela, le Prophète se désolait et disait : «N’allez pas en Égypte» (Jér 49,19). Que faites-vous, malheureux ? Humiliez-vous un peu. Courbez les épaules, travaillez pour le roi de Babylone et demeurez sur la terre de vos pères. » Puis, il les encourage en disant : «Ne craignez pas le roi de Babylone, car Dieu est avec nous pour nous délivrer de sa main» (Jér 49,11). Il leur prédit ensuite le malheur qui leur arrivera, s’ils n’obéissent pas à Dieu : «Si vous allez en Égypte, vous serez dans une impasse, réduits en esclavage, en butte aux malédictions et aux outrages.» Mais ils lui répondirent : «Nous ne resterons pas dans ce pays. Nous irons en Égypte, où nous ne verrons plus de guerre, où nous n’entendrons plus le son de la trompette, où nous n’éprouverons plus la faim» (Jér 49,13-14). Ils y allèrent donc et servirent volontairement Pharaon, mais ils furent ensuite emmenés de force chez les Assyriens et devinrent leurs esclaves malgré eux.
        1. Appliquez votre esprit à ces paroles. Celui qui n’a pas encore fait les actes d’une passion, même si les pensées lui font la guerre, il est du moins encore dans sa propre cité, il est libre et a Dieu pour l’aider. S’il s’humilie devant lui et porte avec action de grâces le joug de la pénible tentation, tout en luttant un peu, le secours de Dieu le lui enlèvera. Si au contraire il fuit la peine et se porte vers le plaisir du corps, il sera alors nécessairement emmené de force au pays des Assyriens, pour les servir malgré lui.Mais le Prophète dit encore aux Israélites : «Priez pour la vie de Nabuchodonosor, car de sa vie dépend votre salut» (Bar 1,11-12). Nabuchodonosor, c’est ne pas se décourager devant l’épreuve de la tentation qui survient, ni regimber contre elle, mais la supporter humblement, l’endurer comme une chose due, croire que l’on ne mérite pas d’être délivré de ce fardeau, mais bien plutôt de voir la tentation se prolonger et devenir plus forte, dans la certitude que, même si la cause en est pour le moment inaperçue, rien de déraisonnable, ni d’injuste ne peut venir de Dieu. Tel était ce frère qui s’affligeait et pleurait, parce que Dieu lui avait enlevé la tentation : «Seigneur, disait-il, ne suis-je pas digne de souffrir un peu ?»  Il est écrit également qu’un disciple d’un grand vieillard fut un jour tenté de fornication. Le vieillard le voyant en peine, lui dit : «Veux-tu que je prie Dieu de te soulager de ce combat ? – Si je suis dans la peine, Père, répondit le disciple, j’en vois du moins le fruit en moi. Demande donc plutôt à Dieu de me donner la patience.»
        1. Voila ceux qui veulent vraiment être sauvés ! Et c’est cela porter le joug avec humilité et prier pour la vie de Nabuchodonosor. Aussi le Prophète dit-il : «Car de sa vie dépend votre salut.» Dire comme le frère : «Je vois en moi le fruit de ma peine», équivaut à dire : «De sa vie dépend mon salut. » Le vieillard le montre bien, quand il répond au frère : «Aujourd’hui je sais que tu es sur la voie du progrès et que tu me dépasses.»En effet, lorsque quelqu’un combat pour ne pas accomplir le péché et se met a lutter même contre les pensées passionnées qui lui viennent a l’esprit, il est humilié et brisé dans la lutte, mais la souffrance des combats le purifie peu à peu et le ramène à l’état naturel. C’est donc, nous l’avons dit, ignorance et orgueil de se troubler, quand on est harcelé par une passion. On doit plutôt reconnaître humblement ses limites et attendre dans la prière que Dieu fasse miséricorde. Car celui qui n’est pas tenté et qui ignore le tourment des passions, ne lutte pas non plus pour être purifié. Le psaume dit aussi à ce propos : «Quand les pécheurs poussent comme l’herbe et que se découvrent tous ceux qui font le mal, c’est pour être anéantis a jamais» (Ps 91,8). «Les pécheurs qui poussent comme l’herbe» sont les pensées passionnées. Car l’herbe est fragile et sans force. Quand les pensées passionnées poussent dans l’âme, alors «se découvrent tous ceux qui font le mal », c’est-à-dire se dévoilent les passions, «pour être anéantis a jamais». C’est en effet quand les passions se dévoilent à ceux qui combattent, qu’elles sont anéanties par eux.
        1. Considérez l’enchaînement de ces paroles. D’abord naissent les pensées passionnées, puis les passions se montrent, et alors elles sont anéanties. Tout cela s’applique à ceux qui combattent. Mais nous qui commettons le péché et entretenons toujours les passions, nous ne savons pas quand naissent les pensées passionnées, ni quand se dévoilent les passions pour combattre contre elles. Nous sommes encore en bas, en Égypte, misérablement occupés à faire des briques pour Pharaon. Qui nous donnera de prendre au moins conscience de notre amère servitude, afin d’en être humiliés et de faire effort pour obtenir miséricorde ?Quand les fils d’Israël étaient en Égypte au service de Pharaon, ils faisaient de la brique. Or, ceux qui font des briques sont constamment courbés, le regard fixé sur la terre.  De même si l’âme est asservie au diable et commet le péché, le diable fouleaux  pieds  son  entendement,  lui  interdit  toute  pensée  spirituelle  et  la  contraint  à toujours considérer et accomplir les choses terrestres. Des briques qu’ils avaient faites, les fils d’Israël bâtirent ensuite pour Pharaon trois villes fortes : Pithom, Ramsès et On, qui est Héliopolis (Ex 1,11) : ce sont l’amour du plaisir, l’amour de l’argent et l’amour de la gloire, sources de tout péché.
        1. Quand Dieu envoya Moïse pour les faire sortir d’Égypte et les délivrer de la servitude de Pharaon, celui-ci rendit plus lourds encore leurs travaux et leur dit : «Vous êtes des paresseux, des paresseux ! Voilà pourquoi vous dites : Allons offrir des sacrifices au Seigneur notre Dieu» (Ex 5,17). De même, quand le diable voit que Dieu s’est penché sur une âme pour lui faire miséricorde et la soulager de ses passions, soit par sa parole, soit par l’un de ses serviteurs, alors lui aussi l’accable davantage sous le poids des passions et l’attaque avec plus de violence. Sachant cela, les Pères fortifient l’homme de leurs enseignements et ne le laissent pas s’effrayer. L’un dit : «Es-tu tombé ? Relève-toi. Tombes-tu de nouveau ? Relève-toi encore, etc.» Un autre déclare : «La force de ceux qui veulent acquérir les vertus consiste à ne pas se décourager quand ils tombent, mais à reprendre leur résolution.» Bref, chacun a sa manière, d’une façon ou d’une autre, tend la main à ceux qui sont combattus et tourmentés par l’ennemi. Ce faisant, les pères s’inspiraient des paroles de la divine Écriture : «Celui qui tombe, ne se relève-t-il pas ? Et celui qui s’égare, ne revient-il pas ? Tournez-vous vers moi, enfants, et je guérirai vos blessures, dit le Seigneur» (Jér 8,4 et 3,22). Et bien d’autres textes semblables.
        1. Quand la main de Dieu se fut appesantie sur Pharaon et ses sujets, qu’il eut consenti à laisser partir les fils d’Israël, il dit à Moïse : «Allez sacrifier au Seigneur, votre Dieu, mais laissez ici vos brebis et vos bœufs» (Ex 10,24), figure des pensées de l’esprit, dont Pharaon voulait rester le maître, espérant par là faire revenir chez lui les fils d’IsraëL Mais Moïse lui répondit : «Non, tu dois nous donner de quoi offrir des sacrifices et des holocaustes au Seigneur, notre Dieu. Nos troupeaux viendront avec nous. Il n’en restera pas un ongle» (Ex 10,25-26). Quand, sous la conduite de Moïse, les fils d’Israël eurent quitté l’Égypte et passé la mer Rouge, Dieu voulant les faire aller aux soixante-dix palmiers et aux douze sources d’eau, les mena d’abord à Méra, et le peuple se désola de ne pas trouver à boire, parce que l’eau était amère. Puis, de Méra, Dieu les conduisit à l’emplacement des soixante-dix palmiers et des douze sources d’eau. (Cf. Ex 15).
        1. Ainsi l’âme qui a cessé de commettre le péché et traversé la mer spirituelle, doit d’abord peiner dans la lutte et de multiples afflictions, et c’est ainsi à travers les épreuves qu’elle entrera dans le saint repos. «Car il nous faut passer par beaucoup de tribulations pour entrer dans le royaume des cieux» (Ac 14,22). Les tribulations excitent en effet la miséricorde de Dieu sur l’âme, tout comme les vents déclenchent la pluie. Et de même que la pluie trop fréquente fait pourrir le bourgeon encore tendre et détruit son fruit, tandis que les vents le font peu à peu sécher et lui rendent vigueur, ainsi pour l’âme : le relâchement, l’insouciance et le repos l’amollissent et la dissipent; les tentations au contraire la recueillent et l’unissent à Dieu. «Seigneur, dit le Prophète, dans la tribulation nous nous sommes souvenus de toi» (Is 26,16). Il ne faut donc pas, comme nous l’avons dit, nous troubler, ni nous décourager dans les tentations, mais patienter, rendre grâces et demander sans cesse a Dieu, avec humilité, d’avoir pitié de notre faiblesse et de nous protéger contre toute tentation pour sa gloire.

        14. DE L’ÉDIFICE ET DE L’HARMONIE DES VERTUS DE L’ÂME

        1. L’Écriture dit de ces sages-femmes qui laissaient vivre les enfants mâles des Israélites : «Par leur crainte de Dieu, elles se firent des maisons» (cf. Ex 1,21). S’agit-il de maisons matérielles ? Mais comment pourrait-on dire qu’elles bâtirent de telles maisons par la crainte de Dieu, alors qu’on nous apprend au contraire qu’il est avantageux d’abandonner, par crainte de Dieu, même celles que nous possédons (cf. Mt 19,29) ? Il ne s’agit donc pas d’une maison matérielle, mais de la maison de l’âme, que l’on se bâtit par l’observance des commandements de Dieu. Par cette parole, l’Écriture nous enseigne que la crainte de Dieu dispose l’âme à garder les commandements, et que par eux s’édifie la maison de l’âme. Veillons donc sur nous, frères. Ayons nous aussi la crainte de Dieu, et bâtissons-nous des maisons, pour y trouver abri durant la mauvaise saison, en cas de pluie, d’éclairs et de tonnerre, car la mauvaise saison est une grande misère pour qui n’a pas de logis.
        1. Mais comment s’édifie la maison de l’âme ? Nous pouvons l’apprendre avec exactitude d’après la maison matérielle. Qui veut bâtir celle-ci doit l’assurer de toutes parts, il doit l’élever sur ses quatre côtés et non pas s’occuper d’une seule partie, en négligeant les autres; autrement, il n’arriverait à rien, mais perdrait sa peine, et toutes ses dépenses seraient vaines. Ainsi en est-il pour l’âme. L’homme ne doit négliger aucun élément de son édifice, mais le faire monter d’une manière égale et harmonieuse. C’est ce que dit l’abbé Jean : «Je désire que l’homme prenne un peu de chaque vertu, et ne fasse pas comme certains qui s’attachent à une seule vertu, s’y cantonnent et n’exercent que celle-là, en négligeant les autres.» Ils ont peut-être une supériorité dans cette vertu et, par suite, ne sont pas gênés par la passion contraire. Les autres passions cependant les abusent et les oppriment, mais ils n’en ont pas souci et s’imaginent avoir quelque chose de grand. Ils ressemblent à un homme qui construirait un mur unique et l’élèverait aussi haut que possible, et qui, considérant sa hauteur, penserait avoir fait quelque chose de grand, sans savoir que le premier coup de vent le jettera par terre. Car il se dresse seul, sans avoir l’appui des autres murs. On ne peut d’ailleurs se faire un abri d’un seul mur, car on serait à découvert de tous les autres côtés. Il ne faut donc pas agir de la sorte, mais qui veut bâtir sa maison pour s’y abriter, doit la construire de chaque côté et l’assurer de toutes parts.
        2. Voici comment : il doit d’abord poser le fondement, qui est la foi. Car «sans la foi, dit l’Apôtre, il est impossible de plaire à Dieu» (Héb 2,6). Puis, sur ce fondement, il doit bâtir un édifice bien proportionné. A-t-il l’occasion d’obéir ? Qu’il pose une pierre d’obéissance ! Un frère vient-il à s’irriter contre lui ? Qu’il pose une pierre de patience ! A-t-il à pratiquer la tempérance ? Qu’il pose une pierre de tempérance ! Ainsi, de chaque vertu qui se présente, il doit mettre une pierre à son édifice, et l’élever de la sorte tout autour, avec une pierre de compassion, une pierre de retranchement de la volonté, une pierre de mansuétude, et ainsi de suite … Il doit prendre soin surtout de la constance et du courage, qui sont les pierres d’angle : ce sont elles qui rendent la construction solide, unissant les murs entre eux et les empêchant de fléchir et de se disloquer. Sans elles, on est incapable de parfaire une seule vertu. Car l’âme sans courage manque aussi de patience, et sans patience, nul ne peut rien faire de bien. Aussi le Seigneur dit-il : «Vous sauverez vos âmes par votre patience» (Lc 21,19).Le bâtisseur doit aussi poser chaque pierre sur du mortier, car s’il mettait les pierres les unes sur les autres sans mortier, elles se disjoindraient et la maison tomberait. Le mortier, c’est l’humilité, car il est fait avec la terre, que tous ont sous leurs pieds. Une vertu sans humilité n’est pas une vertu, et comme le dit le Géronticon : «De même qu’on ne peut construire un navire sans clous, de même il est impossible d’être sauvé sans humilité.»  On doit donc, si l’on fait quelque bien, le faire humblement, pour le conserver par l’humilité. La maison doit avoir encore ce qu’on appelle des chaînages : il s’agit de la discrétion, qui consolide la maison, unit les pierres entre elles et resserre le bâtiment, tout en lui donnant beaucoup d’apparence.Le toit, c’est la charité, qui est l’achèvement des vertus, comme le toit est l’achèvement de la maison (cf. Col 3,14). Après le toit, vient la balustrade de la terrasse. Quelle est cette balustrade ? II est écrit dans la Loi : «Quand vous bâtirez une maison et que vous y ferez un toit en terrasse, entourez-le d’une balustrade, pour que vos petits enfants ne tombent pas de ce toit» (Dt 22,8). La balustrade, c’est l’humilité, couronne et gardienne de toutes les vertus.  De même que chaque vertu doit être accompagnée d’humilité, comme chaque pierre, nous l’avons dit, est posée sur du mortier, de même la perfection de la vertu a encore besoin de l’humilité et c’est en progressant par elle que les saints arrivent naturellement à l’humilité. Je vous le dis toujours, «plus on s’approche de Dieu, plus on se voit pécheur.»

          Mais que sont ces petits enfants dont la Loi dit : «pour qu’ils ne tombent pas du toit ?» Ce sont les pensées qui naissent dans l’âme : il faut les garder par l’humilité pour qu’elles ne tombent pas du toit, c’est-à-dire de la perfection des vertus.

        1. Voilà donc la maison terminée. Elle a ses chaînages, elle a son toit, et voici enfin la balustrade. Bref, la maison est achevée. Ne lui manque-t-il plus rien ? Si. Nous avons omis une chose. Laquelle ? Que le bâtisseur soit habile. Sinon sa construction est un peu de travers et un beau jour, la voilà par terre. Le bâtisseur habile, c’est celui qui agit «avec science». On peut en effet se livrer au labeur de la vertu, mais parce qu’on ne le fait pas avec science, on perd sa peine et on reste dans l’incohérence, sans réussir à terminer son ouvrage; on pose une pierre et on l’enlève. Il arrive aussi qu’on en pose une et qu’on en enlève deux ! Par exemple, un frère vient te dire un mot désagréable ou blessant. Tu gardes le silence et tu fais une métanie : tu as posé une pierre. Après quoi, tu t’en vas dire à un autre frère : «Un tel m’a outragé, il m’a dit ceci et cela. Non seulement je n’ai rien dit, mais je lui ai fait une métanie.» Voilà, tu avais mis une pierre, tu en enlèves deux.» On peut aussi faire une métanie dans le désir d’être loué, l’humilité se trouvant unie à la vaine gloire.C’est mettre une pierre et l’enlever. Celui qui fait une métanie avec science, se persuade réellement d’avoir commis une faute, il est convaincu d’être lui-même la cause du mal. C’est cela faire une métanie avec science.  Un autre pratique le silence, mais non avec science, car il croit faire acte de vertu. Celui-là ne fait rien du tout. Qui se tait avec science, se juge indigne de parler, comme le disent les pères,  et tel est le silence pratiqué avec science. Un autre encore n’a pas une trop haute opinion de lui -même, et il croit qu’il fait quelque chose de grand, qu’il s’humilie : il ne sait pas qu’il ne fait rien, puisqu’il n’agit pas avec science. N’avoir pas trop haute opinion de soi avec science, c’est se tenir pour rien et indigne d’être compté parmi les hommes, comme l’abbé Moïse qui se disait à lui-même : «Sale nègre, tu n’es pas un homme et tu viens parmi les hommes ?»
        1. Autre exemple : Quelqu’un sert un malade, mais en vue d’une récompense. Cela non plus n’est pas agir avec science. Que lui survienne un désagrément, il renonce aussitôt à sa bonne œuvre et ne peut la mener à bien, parce qu’il ne l’accomplissait pas avec science. Au contraire, celui qui sert un malade avec science, le fait pour acquérir de la compassion et des entrailles de miséricorde. S’il a une telle intention, l’épreuve peut lui venir du dehors, le malade même peut s’impatienter contre lui, il le supporte sans trouble, attentif à son but et sachant que le malade lui fait plus de bien qu’il n’en fait lui-même au malade. Car, croyez-moi, quiconque sert un malade avec science, est soulagé des passions et des tentations. J’ai connu un frère tourmenté d’un désir honteux, qui en fut délivré pour avoir servi avec science un malade atteint de dysenterie. Évagre aussi raconte qu’un frère troublé par des illusions nocturnes, en fut délivré par un grand vieillard qui lui prescrivit le service des malades joint au jeûne. A ce frère qui lui en demandait la raison, il répondit : «Rien n’éteint de telles passions comme la miséricorde.»Celui qui se livre à l’ascèse par vaine gloire, ou en s’imaginant qu’il pratique la vertu, ne le fait pas non plus avec science. De là vient qu’il se met à mépriser son frère, en se croyant lui-même quelque chose. Non seulement il pose une pierre et en enlève deux, mais en jugeant le prochain, il risque de faire tomber le mur tout entier. Celui qui se mortifie avec science, ne se tient pas pour vertueux et ne veut pas être loué comme un ascète, mais par la mortification, il espère obtenir la tempérance,  et par celle-ci atteindre l’humilité. Car, selon les pères, «la voie de l’humilité, ce sont les labeurs corporels accomplis avec science», etc. En un mot, on doit exercer chaque vertu, de manière à l’acquérir et à la transformer en habitude. Alors on est, comme nous l’avons dit, un bon et habile bâtisseur, capable de construire solidement sa maison.
        1. Celui qui veut parvenir avec l’aide de Dieu il cet état de perfection, ne doit pas dire : «Les vertus sont élevées; je ne puis les atteindre.» Ce serait là parler en homme qui n’espère pas dans le secours de Dieu ou qui manque d’empressement à faire le moindre bien. Examinons la vertu que vous voulez, et vous verrez qu’il dépend de nous de réussir, si nous le voulons. Ainsi l’Écriture dit : «Tu aimeras ton prochain comme toi-même» (Lév 19,18). Ne regarde pas combien tu es éloigné de cette vertu, ne te mets pas à craindre et à dire : «Comment puis-je aimer le prochain comme moi-même ? Comment puis-je me soucier de ses peines comme des miennes, surtout celles qui sont cachées dans son cœur et que je ne vois ni ne connais comme les miennes ?» N’entretiens pas de telles pensées et n’imagine pas que la vertu soit difficile outre mesure. Commence toujours par te mettre à l’œuvre, en faisant confiance à Dieu. Montre-lui ton désir et ta bonne volonté, et tu verras le secours qu’il t’accordera pour réussir.Une comparaison : Suppose deux échelles, l’une dressée vers le ciel, l’autre descendant aux enfers. Toi, tu es sur la terre, entre ces deux échelles. Ne va pas te dire : «Comment pourrais-je m’envoler de la terre et me trouver d’un seul coup au sommet de l’échelle ?»  Cela n’est pas possible, et Dieu ne te le demande pas. Mais prends garde au moins de ne pas descendre : ne fais pas de mal au prochain, ne le blesse pas, ne médis pas de lui, ne l’outrage pas, ne le méprise pas. Puis mets-toi à faire un peu de bien en réconfortant ton frère d’une parole, en lui témoignant de la compassion, en lui donnant une chose dont il a besoin. Et ainsi, échelon par échelon, tu parviendras, avec l’aide de Dieu, au sommet de l’échelle. Car c’est à force d’aider ton prochain, que tu en viendras aussi à vouloir son profit et son avantage comme le tien, et c’est cela «aimer son prochain comme soi-même.» Si nous cherchons, nous trouverons; et si nous demandons à Dieu il nous éclairera. Car le Seigneur dit dans l’Évangile : «Demandez, et l’on vous donnera; cherchez, et vous trouverez; frappez, et l’on vous ouvrira» (Mt 7,7; Lc 11,9). Il dit «demandez», pour que nous implorions par la prière. «Chercher», c’est examiner comment vient cette vertu, ce qui nous l’apporte, ce que nous devons faire pour l’acquérir. Faire chaque jour cet examen, réalise le «Cherchez et vous trouverez». «Frapper», c’est accomplir les commandements, car on frappe avec les mains, et les mains signifient la pratique.Nous devons donc non seulement demander, mais chercher et pratiquer, nous efforçant d’être, comme dit l’Apôtre, «prêts à toute œuvre bonne» (II Tim 3,17). Qu’est-ce à dire ? Si quelqu’un veut construire un navire, il prépare d’abord tout ce dont il a besoin, jusqu’aux moindres morceaux de bois, jusqu’à la poix et l’étoupe. Ou encore, si une femme veut dresser un métier, elle prépare jusqu’à la moindre aiguille et jusqu’au moindre fil. Avoir ainsi préparé tout le nécessaire pour quelque chose, c’est ce qui s’appelle «être prêt».
        1. Soyons donc, nous aussi, «prêts à toute œuvre bonne», entièrement disposés à accomplir la volonté de Dieu avec science, comme il le veut et selon son bon plaisir. L’Apôtre dit : «Ce que Dieu veut de bon, ce qui lui est agréable, ce qui est parfait» (Rom 12,2). Qu’entend-il par là ?Tout arrive, soit par la permission de Dieu, soit par son bon plaisir, comme il est dit par le Prophète : «C’est moi le Seigneur, qui fais la lumière et qui crée les ténèbres» (Is 45,7). Et encore : «Il n’est pas de mal dans la ville que le Seigneur n’ait fait» (Amos 3,6). Par «mal», il entend tous les malheurs, c’est-à-dire les épreuves qui surviennent pour notre correction, à cause de notre malice : famine, peste, sécheresse, maladies, guerres. Ces maux n’arrivent pas en vertu du bon plaisir de  Dieu,  mais  de  sa  permission;    il  permet  qu’ils  nous  soient  infligés  pour  notre avantage. Dieu ne veut donc pas que nous les voulions, ni que nous y donnions notre concours. Si, par exemple, la volonté de Dieu permet la destruction d’une ville, il ne veut pas pour autant que nous allions y mettre le feu et l’incendier, ou prendre des haches et la démolir. Et si Dieu permet qu’un frère soit affligé ou tombe malade, il ne veut pas pour autant que nous l’affligions nous-mêmes ou que nous disions : «Puisque c’est la volonté de Dieu que ce frère soit malade, n’exerçons pas la miséricorde à son égard.» Dieu ne veut pas cela, il ne veut pas que nous coopérions à sa volonté, quand elle est de cette sorte. Ainsi nous veut-il bons lorsque ce qu’il fait, lui, il ne veut pas que nous le voulions. A quoi veut-il donc que se porte notre volonté ? A ce qu’il veut de bon, à ce qui est, comme je l’ai dit, selon son bon vouloir, c’est-à-dire à tout ce qui est l’objet d’un précepte : s’aimer les uns les autres, être compatissant, faire l’aumône, etc. Tel est «ce que Dieu veut de bon». Que faut-il entendre ensuite par «ce qui lui est agréable ?» Même en accomplissant une bonne action, on ne fait pas nécessairement ce qui est agréable (à Dieu)! Je m’explique. Voici par exemple un homme qui rencontre une orpheline pauvre et jolie. Il est charmé par sa beauté, il la recueille et l’élève en orpheline qu’elle est. C’est bien là ce que Dieu veut, et quelque chose de bon, mais non pas «ce qui lui est agréable». «Ce qui est agréable à Dieu», c’est l’aumône faite, non dans une pensée humaine, mais à cause du bien lui-même et par compassion. Voilà «ce qui est agréable à Dieu.»Enfin «ce qui est parfait», c’est l’aumône faite sans parcimonie, sans lenteur ni froideur, mais de tout son pouvoir et de tout son cœur. C’est donner comme si on recevait soi -même, c’est être bienfaiteur comme si on était soi -même l’obligé. Voilà «ce qui est parfait». C’est ainsi que l’on fait, comme dit l’Apôtre, «ce que Dieu veut de bon, ce qui lui est agréable, ce qui est parfait». Et c’est cela agir avec science.
        1. Car on doit connaître le bien de l’aumône et sa vertu; elle est grande, elle a même le pouvoir d’enlever les péchés, selon la parole du Prophète : «La rançon de l’homme, c’est sa propre richesse» (Pro 13,8). Et ailleurs : «Rachète tes péchés par des aumônes» (Dan 4,24). Le Seigneur lui-même a dit : «Soyez miséricordieux, comme votre Père céleste est miséricordieux» (Lc 6,36). Il n’a pas dit : «Jeûnez, comme jeûne votre Père céleste», ni : «Soyez pauvres, comme votre Père céleste est pauvre», mais : «Soyez miséricordieux, comme votre Père céleste est miséricordieux.» Car c’est spécialement cette vertu qui imite Dieu; elle est le propre de Dieu. Il faut donc, comme nous le disions, avoir toujours les yeux fixés sur ce but et faire l’aumône avec science. Il existe en effet une grande variété de motifs dans la pratique de l’aumône. Celui-ci la fait pour que son champ soit béni, et Dieu bénit son champ; celui-là pour le salut de son navire, et Dieu sauve son navire; tel autre à cause de ses enfants, et Dieu les protège; un autre encore pour être honoré, et Dieu lui procure l’honneur. Dieu ne repousse personne et donne à chacun ce qu’il veut, pourvu que cela ne nuise pas à son âme. Mais tous ceux-là ont reçu leur récompense; ils ne se sont rien réservé auprès de Dieu,  puisque le but qu’ils se proposaient, n’était pas le profit de l’âme. Tu as fait l’aumône pour que ton champ soit béni ? Dieu l’a béni. Tu as fait l’aumône à cause de tes enfants ? Dieu les a gardés. Tu as fait l’aumône pour être honoré ? Dieu t’a donné l’honneur. Que te doit donc le Seigneur ? Il t’a donné le salaire pour lequel tu as agi.
        1. Un autre fait l’aumône pour être, préservé du châtiment à venir. Celui-là agit pour son âme. Il agit selon Dieu, mais non comme Dieu le veut, car il est encore dans la condition servile : l’esclave, en effet, ne fait pas la volonté de son maître volontairement, mais parce qu’il craint d’être châtié. Celui-là de même fait l’aumône pour être préservé du châtiment, et Dieu l’en préserve. Un autre fait l’aumône pour recevoir une récompense. C’est mieux, mais ce n’est pas non plus comme Dieu veut; celui-là n’est pas encore dans la disposition du fils. Comme le mercenaire qui n’accomplit la volonté de son maître que pour gagner son salaire, lui aussi agit pour une rémunération.Il y a en effet trois dispositions, dans lesquelles nous pouvons faire le bien, selon saint Basile. Je sais vous l’avoir déjà dit. Ou nous le faisons dans la crainte du châtiment, et nous sommes dans l’état de servitude. Ou nous le faisons en vue de la récompense, et nous sommes dans la disposition du mercenaire. Ou enfin nous le faisons à cause du bien lui-même, et nous sommes alors dans la disposition du fils. Car le fils ne fait pas la volonté de son père par crainte, ni dans le désir de recevoir de lui une rémunération, mais parce qu’il le veut servir, honorer et contenter. C’est ainsi que nous devons faire l’aumône: en vue du bien lui-même, ayant compassion les uns des autres comme de nos propres membres, obligeant les autres comme si nous étions leurs obligés, donnant comme si nous-mêmes recevions. Telle est l’aumône faite avec science, et c’est ainsi, disions-nous, que nous nous trouverons dans la disposition du fils.
        1. Personne ne peut dire : «Je suis pauvre et je n’ai pas de quoi faire l’aumône.» Car si tu ne peux donner comme ces riches qui jetaient leurs dons dans le trésor (cf. Mc 12,41; Lc 21,3), donne deux liards, comme la pauvre veuve. Dieu les recevra de toi plus volontiers que les dons des riches. N’as-tu même pas ces deux liards ? Tu as du moins de la force et tu peux exercer la miséricorde en servant ton frère malade. Si tu ne peux faire cela non plus, il t’est possible d’adresser à ton frère un mot de réconfort. Fais-lui donc la charité par la parole, et écoute celui qui dit : «Une parole est un bien supérieur au don» (Sag 18,16). A supposer que tu ne puisses même pas lui faire l’aumône d’une parole, tu peux, lorsque ton frère est irrité contre toi, avoir pitié de lui et le supporter durant sa colère, le voyant tourmenté par l’ennemi commun, et, au lieu de lui dire un mot qui l’excitera davantage, tu peux garder le silence et exercer la miséricorde à l’égard de son âme, en l’arrachant à l’ennemi. Tu peux encore, si ton frère a péché contre toi, lui faire miséricorde et lui pardonner sa faute, afin d’obtenir toi-même le pardon de Dieu. Car il est dit : «Pardonnez et il vous sera pardonné» (Lc 6,37). Ainsi tu exerces la charité envers l’âme de ton frère, en lui pardonnant les fautes qu’il a commises contre toi. Dieu en effet nous a donné le pouvoir, si nous le voulons, de nous pardonner nos péchés les uns aux autres. N’ayant pas de quoi exercer la miséricorde envers le corps de ton frère, tu le fais à l’égard de son âme. Et quelle plus grande miséricorde que celle-là ? De même en effet que l’âme est plus précieuse que le corps, de même la miséricorde envers l’âme est supérieure à la miséricorde envers le corps.  Il n’est donc personne qui puisse dire : «Je n’ai pas la possibilité de pratiquer la miséricorde.» Chacun le peut selon ses moyens et sa condition, pourvu qu’il prenne soin d’accomplir avec science ce qu’il fait de bien, comme nous l’avons expliqué à propos de chaque vertu. Celui qui agit avec science, avons-nous dit, est le bâtisseur expérimenté et habile qui construit solidement sa maison, et dont l’Évangile dit : «L’homme avisé bâtit sa maison sur le roc» (Mt 7,24), et rien ne peut l’ébranler.Que le Dieu de bonté nous donne d’entendre et de pratiquer ce que nous entendons, pour que ces paroles ne soient pas notre condamnation au jour du jugement. Qu’à lui soit la gloire dans les siècles ! Amen.

        15. DES SAINTS JEÛNES

        1. Dans la Loi, Dieu avait prescrit aux fils d’Israël d’offrir chaque année la dîme de tous leurs biens (cf. Nomb 18). Ce faisant, ils étaient bénis en toutes leurs œuvres. Les saints apôtres, qui le savaient, décidèrent, pour procurer à nos âmes un secours bienfaisant, de nous transmettre ce précepte sous une forme plus excellente et plus élevée, à savoir l’offrande de la dîme des jours mêmes de notre vie, autrement dit leur consécration à Dieu, afin d’être, nous aussi, bénis dans nos œuvres et d’expier chaque année les fautes de l’année entière. Ayant fait le calcul, ils sanctifièrent pour nous, parmi les trois cent soixante-cinq jours de l’année, les sept semaines de jeûne. Car ils n’assignèrent au jeûne que sept semaines. Ce sont les pères qui, par la suite, convinrent d’ajouter une autre semaine, à la fois pour exercer à l’avance et comme pour disposer ceux qui vont se livrer au labeur du jeûne, et pour honorer ces jeûnes par le chiffre de la sainte Quarantaine que notre Seigneur passa lui-même dans le jeûne.  Car les huit semaines font quarante jours, si l’on en retire les samedis et les dimanches, sans tenir compte du jeûne privilégié du Samedi Saint, qui est sacré entre tous et l’unique jeûne du samedi dans l’année. Mais les sept semaines, sans les samedis et les dimanches, font trente-cinq jours. En y ajoutant le jeûne du Samedi-Saint et de la moitié constituée par la nuit glorieuse et lumineuse, on obtient trente-six jours et demi, ce qui est très exactement la dixième partie des trois cent soixante-cinq jours de l’année. Car le dixième de trois cents, c’est trente; le dixième de soixante, six; et le dixième de cinq, un demi : ce qui fait trente-six jours et demi, comme nous le disions.  C’est, pour ainsi dire, la dîme de toute l’année que les saints apôtres ont consacrée à la pénitence, pour purifier les fautes de l’année entière.
        1. Heureux donc, frères, celui qui, en ces jours saints, se garde bien, et comme il convient; car s’il lui est arrivé, comme homme, de pécher par faiblesse ou par négligence. Dieu a précisément donné ces saints jours, pour qu’en s’occupant soigneusement de son âme avec vigilance et humilité, et en faisant pénitence pendant cette période, il soit purifié des péchés de toute l’année. Alors son âme est soulagée de son fardeau, il s’approche avec pureté du saint jour de la Résurrection, et, devenu un homme nouveau par la pénitence de ces saints jeûnes, il participe aux saints mystères sans encourir de condamnation, il demeure dans la joie et l’allégresse spirituelle, célébrant avec Dieu toute la cinquantaine de la sainte Pâque, qui est, a-t-on dit, «la résurrection de l’âme», et c’est pour le marquer, que nous ne fléchissons pas le genou à l’église durant tout le temps pascal.
        1. Quiconque veut être purifié des péchés de toute l’année au moyen de ces jours, doit d’abord se garder de l’indiscrétion dans la nourriture, car, selon les pères, l’indiscrétion dans la nourriture engendre tout mal en l’homme. Il doit aussi prendre soin de ne pas rompre le jeûne sans une grande nécessité, ni de rechercher les mets agréables, ni de s’alourdir d’un excès d’aliments ou de boissons. Il y a en effet deux sortes de gourmandise. On peut être tenté sur la délicatesse de la nourriture; on ne veut pas nécessairement manger beaucoup, mais on désire les mets savoureux. Quand un tel gourmet mange un aliment qui lui plaît, il est tellement dominé par son plaisir, qu’il le garde longtemps dans la bouche, le mâchant tant et plus et ne l’avalant qu’à contre-cœur à cause de la volupté qu’il éprouve. C’est ce qu’on appelle la «laimargie» ou «friandise». Un autre est tenté sur la quantité; il ne désire pas les mets agréables et ne se préoccupe pas de leur saveur. Qu’ils soient bons ou mauvais, il n’a d’autre désir que de manger. Quels que soient les aliments, son unique souci est de se remplir le ventre. C’est ce qu’on appelle la «gastrimargie» ou gloutonnerie. Je vais vous dire la raison de ces noms. Margainein signifie chez les auteurs païens «être hors de soi», et l’insensé est appelé margos. Quand arrive à quelqu’un cette maladie et cette folie de vouloir se remplir le ventre, on l’appelle gastrimargia c’est-à-dire «folie du ventre ». Quand il s’agit seulement du plaisir de la bouche, on l’appelle laimargia c’est-à-dire «folie de la bouche».
        1. Celui qui veut être purifié de ses péchés doit, en toute circonspection, fuir ces dérèglements, car ils ne viennent pas d’un besoin du corps, mais de la passion, et ils deviennent péché, si on les tolère en soi. Dans l’usage légitime du mariage et dans la fornication, l’acte est le même, c’est l’intention qui fait la différence : dans le premier cas, on s’unit pour avoir des enfants, dans le second, pour satisfaire sa volupté. De même, dans l’usage de la nourriture, c’est une même action de manger par besoin et de manger par plaisir, mais le péché est dans l’intention. Il mange par besoin celui qui, s’étant fixé une ration journalière, la diminue, si, par l’alourdissement qu’elle lui cause, il se rend compte qu’il faut en retrancher quelque chose. Si au contraire cette ration, loin de l’alourdir, ne soutient pas son corps et doit être légèrement augmentée, il y ajoute un petit supplément. De cette manière, il évalue justement ses besoins et se conforme ensuite à ce qui a été fixé, non pour le plaisir, mais dans le but de maintenir la force de son corps. Cette nourriture, il faut aussi la prendre avec action de grâces, en se jugeant dans son cœur indigne d’un tel secours; et si certains, par suite sans doute d’un besoin ou de quelque nécessité, sont l’objet de soins particuliers, on ne doit pas y prêter attention, ni rechercher soi-même du bien-être, ou seulement penser que le bien-être est inoffensif pour l’âme.
        1. Lorsque j’étais au monastère (de l’abbé Séridos), j’allai voir un jour l’un des vieillards – car il y avait là beaucoup de grands vieillards. Je trouvai le frère chargé de le servir mangeant avec lui, et je lui dis à part: «Tu sais, frère, ces vieillards que tu vois manger et qui ont apparemment un peu de soulagement, sont comme des hommes qui ont acquis une bourse et n’ont cessé de travailler et de mettre (de l’argent) dans cette bourse, jusqu’à ce qu’elle fût pleine. Après l’avoir scellée, ils ont continué à travailler et se sont amassés encore mille autres pièces, pour avoir de quoi dépenser en cas de nécessité, tout en gardant ce qui se trouve dans la bourse. Ainsi ces vieillards n’ont pas cessé de travailler et de s’amasser des trésors. Après les avoir scellés, ils ont continué à gagner quelques ressources, dont ils pourront se défaire au moment de la maladie ou de la vieillesse, tout en gardant leurs trésors. Mais nous, nous n’avons même pas encore gagné la bourse; comment ferons-nous donc nos dépenses ?» C’est pourquoi nous devons, je l’ai dit, même si nous prenons par besoin, nous juger indignes de tout soulagement, indignes même de la vie monastique, et prendre non sans crainte ce nécessaire. Et de la sorte, ce ne sera pas pour nous un motif de condamnation.
        1. Voilà pour la tempérance du ventre. Mais nous ne devons pas seulement surveiller notre régime alimentaire, il faut éviter pareillement tout autre péché et jeûner aussi bien de la langue que du ventre, en nous abstenant de la médisance, du mensonge, du bavardage, des injures, de la colère, en un mot de toute faute qui se commet par la langue. Il nous faut également pratiquer le jeûne des yeux, en ne regardant pas de choses vaines, en évitant la familiarité de la vue, en ne dévisageant personne impudemment. Il faut interdire de même aux mains et aux pieds toute action mauvaise. Pratiquant ainsi un jeûne agréable (à Dieu), comme dit saint Basile,  en nous abstenant de tout le mal qui se commet par chacun de nos sens, nous approcherons du saint jour de la Résurrection, renouvelés, purifiés et dignes de participer aux saints mystères, comme nous l’avons dit déjà. Nous sortirons d’abord à la rencontre de notre Seigneur et nous l’accueillerons avec des palmes et des rameaux d’olivier, tandis qu’assis sur un ânon, il fera son entrée dans la cité sainte ( cf. Mc 11,1-8; Jn 12,13).
        1. «Assis sur un ânon», qu’est-ce à dire ? Le Seigneur s’assied sur un ânon, afin que l’âme devenue, selon le Prophète (cf. Ps 48,21), stupide et semblable aux animaux sans raison, soit par lui, le Verbe de Dieu, convertie et soumise à sa divinité. Et que signifie «aller à sa rencontre avec des palmes et des rameaux d’olivier »? Lorsque quelqu’un est allé guerroyer contre son ennemi et revient victorieux, tous les siens vont à sa rencontre avec des palmes (pour l’accueillir) en vainqueur. La palme est en effet symbole de victoire. D’autre part, quand quelqu’un subit une injustice et veut avoir recours à qui peut le venger, il porte des branches d’olivier, en criant pour implorer miséricorde et assistance, car les oliviers sont un symbole de miséricorde.  Nous irons donc, nous aussi, à la rencontre du Christ notre Seigneur avec des palmes, comme au-devant d’un vainqueur, puisqu’il a vaincu l’ennemi pour nous, et avec des rameaux d’olivier pour implorer sa miséricorde, afin que, comme il a vaincu pour nous, nous soyons, nous aussi, victorieux par lui en l’implorant et que nous nous trouvions arborant ses emblèmes de victoire, en l’honneur non seulement de la victoire qu’il a remportée pour nous, mais aussi de celle que nous aurons remportée par lui, grâce aux prières de tous les saints.

        LETTRES DIVERSES DU MÊME ABBA DOROTHÉE

        1. À DES KELLIOTES QUI L’AVAIENT INTERROGÉ SUR LES RENCONTRES

        (Les Kelliotes sont des moines d’un certain âge qui, préalablement éprouvés au régime cénobitique, mènent la vie solitaire dans certaines conditions : ils passent la majeure partie de la semaine chacun dans sa cellule particulière, partagés entre la récitation des psaumes et le travail des mains, mais ils se groupent ensemble, dans un centre commun nommé laure, durant la soirée du samedi et la journée du dimanche. (J. PARGOIRE, L’Église byzantine, p. 67-68).)

        1. Les pères disent que rester dans la cellule est une moitié, et aller voir les vieillards l’autre moitié. Cette parole signifie que dans la cellule comme hors de la cellule, il faut observer la même vigilance et savoir pourquoi on doit garder la solitude, pourquoi aussi on doit aller voir les pères ou les frères. Car si le moine est attentif à ce but, il s’applique à faire comme ont dit les pères.  Lorsqu’il est dans sa cellule, il prie, médite, fait un petit travail manuel et surveille ses pensées autant qu’il peut. Lorsqu’il va chez les autres, il fait réflexion et se rend compte de son état : il voit s’il gagne ou non à rencontrer les frères, et s’il est capable de retourner dans sa cellule sans avoir subi de dommage. S’il voit qu’il en a éprouvé, il reconnaît sa faiblesse et constate qu’il n’a encore rien acquis dans la solitude. Il rentre, humilié, dans sa cellule, pleure, fait pénitence, invoque Dieu pour sa faiblesse et demeure ainsi attentif à lui-même. Après quoi, il revient vers les hommes et voit s’il retombe dans les mêmes fautes ou dans d’autres; puis, il retourne en sa cellule, se livrant de nouveau à la pénitence, aux larmes, et implorant Dieu pour son état. Car la cellule élève, mais les hommes mettent à l’épreuve. Les pères ont donc raison de dire que rester dans la cellule est une moitié, et aller voir les vieillards l’autre moitié.
        1. Quand vous allez les uns chez les autres, vous devez savoir pourquoi vous quittez votre cellule, et n’en jamais sortir inconsidérément ! Car, selon les pères, «qui circule sans but, perd sa peines». Quiconque entreprend une chose, doit absolument avoir une fin et savoir pourquoi il agit. Quel but devons-nous donc avoir, lorsque nous nous rendons les uns chez les autres ? D’abord la charité, car il est dit : «Tu vois ton frère, tu vois le Seigneur ton Dieu !»  Ensuite, l’audition de la parole de Dieu. Il est certain en effet que la parole est plus animée dans l’assemblée : souvent ce que l’un ne sait pas, un autre le demande. Enfin, la connaissance de son état, comme je l’ai déjà dit. Supposons, par exemple, qu’on aille manger avec les autres. On s’observe et on voit, quand est présenté un mets excellent et appétissant, si l’on est capable de se contenir et de ne pas en prendre, ou si l’on ne cherche pas à en avoir plus que son frère et à en prendre davantage. Si la nourriture est servie en portions, ne s’empresse-t-on pas de prendre la plus grosse pour laisser la plus petite à son frère ? Car il en est qui ne rougissent pas d’étendre la main pour pousser la petite part devant leur frère et mettre la grosse devant eux. Quelle différence y a-t-il donc entre la grosse et la petite ? Qu’y a-t-il de si considérable entre les deux, pour que l’on se laisse aller à pécher en rivalisant avec son frère pour des choses si futiles ? On considérera encore si l’on peut se retenir de trop manger. Lorsqu’on se trouve, comme il arrive souvent, devant des mets variés, ne se gorge-t-on pas jusqu’à satiété ? Se garde-t-on de la familiarité ? Ne souffre-t-on pas de voir son frère plus estimé et mieux traité que soi ? Si l’on aperçoit un frère qui se dissipe avec un autre, qui bavarde beaucoup ou qui se relâche sur un point quelconque, ne fait-on pas attention à lui ? Ne le juge-t-on pas ? Ne regarde-t-on pas plutôt les frères plus fervents, en s’efforçant de faire ce qui est dit de l’abbé Antoine : le bien qu’il voyait en chacun de ceux qu’il allait visiter, il le recueillait et le gardait : de celui-ci, la douceur; de celui-là, l’humilité; de tel autre, l’amour de la solitude, et il se trouvait avoir ainsi en lui les vertus de chacun. C’est ce que nous devons faire, nous aussi, et pour cela, nous visiter les uns les autres. De retour dans nos cellules, il faut nous examiner pour nous rendre compte en quoi nous avons profité et en quoi nous avons perdu. Sur les points où nous constatons avoir été préservés, rendons grâces à Dieu : c’est par sa protection que nous nous en sommes tirés sans détriment. Mais pour nos manquements, faisons pénitence, versons des larmes, déplorons notre état.
        1. Car c’est de son propre état que chacun reçoit profit ou dommage. Personne ne peut nous nuire; si nous subissons quelque dommage, cela vient, dis-je, de notre état. Comme je ne cesse de vous le répéter, nous pouvons en effet de tout tirer du bien ou du mal, si nous le voulons. Je vais vous donner un exemple, pour que vous compreniez qu’il en est bien ainsi. Un individu stationne, la nuit, quelque part; je ne dis pas un moine, mais n’importe quel habitant de la ville. Trois hommes passent près de lui. L’un d’eux pense à son sujet : «Celui-là attend quelqu’un pour aller forniquer;» le second : «C’est un voleur;» et le troisième : «Cet homme a appelé son ami de la maison voisine et attend qu’il descende, pour aller prier avec lui en quelque endroit.» Ainsi, tous les trois ont vu le même homme dans le même lieu, et pourtant ils n’ont pas eu la même pensée à son sujet : l’un a imaginé ceci, l’autre cela, et le troisième autre chose encore, chacun selon son propre état. Il en est comme des corps mélancoliques et cacochymes qui convertissent en humeur mauvaise tout aliment qu’ils absorbent, même si cet aliment est sain. La faute n’en est pas à l’aliment, mais, comme je l’ai dit, c’est le corps lui-même qui, étant de mauvaise complexion, agit nécessairement selon son tempérament et altère les aliments. De même, si l’âme est cachectique, tout lui fait du mal; même si la chose est utile, elle lui nuit. Imaginez qu’on jette un peu d’absinthe dans un pot de miel. Ne va-t-elle pas corrompre le pot entier, en rendant tout le miel amer ? C’est ce que nous faisons : nous répandons un peu de notre amertume et détruisons le bien du prochain, en le regardant d’après notre état et en l’altérant selon la cachexie qui est en nous.Ceux qui ont de bonnes habitudes, ressemblent à un homme dont le corps est sain. S’il mange quelque chose de nuisible, il le transforme selon son tempérament en bonnes humeurs, et cet aliment mauvais ne lui fait pas de mal. C’est, dis-je, que son corps est sain et qu’il assimile la nourriture selon son tempérament. Alors, comme nous le disions du corps qui, par sa mauvaise complexion, transforme la bonne nourriture en humeurs mauvaises, celui-ci de même, conformément à sa bonne constitution, convertit la nourriture mauvaise en bonnes humeurs. Voici un exemple qui vous fera comprendre. Le porc possède un corps de très bonne complexion. Sa nourriture est faite de caroubes, de noyaux de dattes et d’ordures. Pourtant, grâce à sa bonne complexion, il transforme cette nourriture en bon suc. Nous de même, si nous avons de bonnes habitudes et un bon état d’âme, nous pouvons, je le répète, tirer profit de tout, même de ce qui n’est pas profitable. Le livre des Proverbes dit fort bien : «Celui qui regarde avec douceur, obtiendra miséricorde» (Pro 12,13). Et ailleurs : «A l’homme insensé toutes choses sont contraires» (Pro 14,7).
        1. J’ai entendu dire d’un frère que si, allant voir un autre. Il trouvait sa cellule négligée et en désordre, il se disait en lui-même : «Comme ce frère est heureux d’être complètement détaché des choses terrestres et de porter si bien tout son esprit en haut, qu’il n’a même plus le loisir de ranger sa cellule !» S’il allait ensuite chez un autre frère, et trouvait sa cellule rangée, propre et bien en ordre, il se disait : «La cellule de ce frère est aussi nette que son âme. Tel l’état de son âme, tel l’état de sa cellule !» Jamais il ne disait de quelqu’un : «Celui-ci est désordonné», ou : «celui-là est frivole». Grâce à son état excellent, il tirait profit de tout.Que Dieu dans sa bonté nous donne, à nous aussi, un bon état pour que nous puissions profiter de tout et ne jamais mal penser du prochain. Si notre malice nous inspire des jugements ou des soupçons, transformons vite cela en bonne pensée. Car ne pas voir le mal du prochain engendre, Dieu aidant, la bonté .
        1. AUX PRÉPOSÉS DU MONASTÈRE ET À LEURS DISCIPLES. COMMENT LES PRÉPOSÉS DOIVENT DIRIGER LES FRÈRES ET COMMENT CEUX-CI DOIVENT LEUR ÊTRE SOUMIS
        1. Si tu es préposé, prends soin des frères avec un cœur sévère et des entrailles de miséricorde, leur enseignant par les œuvres et la parole ce qu’il faut pratiquer, mais surtout par les œuvres, car les exemples sont beaucoup plus efficaces. Sois leur modèle même dans les travaux corporels, si tu le peux, ou si tu es faible, par le bon état de l’âme et les fruits de l’Esprit énumérés par l’Apôtre : charité, joie, paix, longanimité, affabilité, bonté, fidélité, mansuétude, et maîtrise de toutes les passions (cf. Gal 5,22-23). Pour les fautes qui se produisent, ne t’irrite pas outre mesure, mais montre sans te troubler le mal qui en résulte, et, s’il faut faire des reproches, rends l’air qui convient et attends le moment opportun. Ne sois pas trop regardant pour les petites fautes, tel un justicier rigoureux; ne fais pas continuellement des réprimandes, car c’est insupportable, et l’accoutumance aboutit à l’insensibilité et au mépris. Ne commande pas impérieusement, mais soumets humblement la chose au frère : cette manière de faire est stimulante, elle est plus persuasive et procure la paix au prochain.
        1. Si un frère te résiste et que tu es troublé à ce moment-là, garde ta langue pour ne lui rien dire avec colère, et ne laisse pas ton cœur s’exciter contre lui. Souviens-toi plutôt qu’il est un frère, un membre dans le Christ et une image de Dieu menacée par notre ennemi commun. Aie pitié d’elle, de peur que le diable ne s’en empare sous le coup de la colère, ne la mette à mort par la rancune, et qu’une âme pour qui le Christ est mort (cf. I Cor. 8,11) ne périsse à cause de notre négligence. Souviens-toi que tu es soumis, toi aussi, au même jugement de la colère. Que ta propre faiblesse te rende compatissant pour ton frère. Rends grâces de trouver une occasion de pardonner, afin que toi aussi, tu obtiennes le pardon de Dieu pour des fautes plus grandes et plus nombreuses. Car il est dit : «Remettez, et il vous sera remis» (cf. Lc 6,37). Crains-tu de nuire à ton frère par ta patience ? Mais l’Apôtre ordonne de vaincre le mal par le bien (Rom 12,21), et non le mal par le mal. De leur côté, les pères disent : «Si, faisant des reproches à un autre, tu es troublé par la colère, c’est ta propre passion que tu assouvis»,  et nul homme sensé ne démolit sa maison pour construire celle du voisin.
        1. Si ton trouble persiste, fais violence à ton coeur, et prie en ces termes : Ô Dieu très bon, qui aimes les âmes, qui, dans ton ineffable bonté, nous as amenés du néant à l’être pour nous faire participer à tes biens, et qui, par le sang de ton Fils unique, notre Sauveur, nous as rappelés, nous qui nous étions écartés de tes commandements, assiste maintenant notre faiblesse et impose silence au trouble de notre cœur, comme autrefois à la mer déchaînée. Ne sois pas en un instant privé de tes deux enfants mis à mort par le péché, et n’aie pas à nous dire : «A quoi a servi que je verse mon sang, que je descende dans la mort ?» (Ps 29,10) Et : «En vérité, je vous le dis, je ne vous connais pas» (Mt 25,12), parce que nos lampes seraient éteintes faute d’huile. Le cœur apaisé par cette prière, tu peux ensuite avec prudence et humilité, selon le précepte de l’Apôtre, reprendre, blâmer, exhorter (II Tim 4,2), et avec compassion soigner et redresser ton frère, tel un membre malade. Alors le frère de son côté recevra la correction en toute confiance, condamnant lui-même sa dureté. Par ta propre paix, tu auras pacifié son cœur. Que rien donc ne t’éloigne de la sainte doctrine du Christ : «Apprenez, par moi qui vous le dis, que je suis doux et humble de cœur» (Mt 11,29). Car il faut avant tout prendre soin de garder un état paisible, en sorte que le cœur ne se trouble pas, même pour de justes motifs ou à propos d’un commandement, dans la conviction que nous accomplissons tous les commandements en vue de la charité et de la pureté du cœur.  Traitant ainsi ton frère, tu entendras la voix (divine) te dire : «Si tu sépares ce qui est précieux de ce qui est vil, tu seras comme ma bouche» (Jér 15,19).
        1. Quant à toi qui es sous l’obéissance, ne te fie jamais à ton cœur, car les anciennes passions l’ont rendu aveugle. Garde-toi de suivre ton jugement propre en quoi que ce soit et ne décide rien de toi-même, sans demander conseil. Ne va pas t’imaginer ni juger que tes pensées sont plus raisonnables et plus justes que celles de ton directeur, ne t’institue pas le censeur de ses actions, un censeur qui s’est si souvent trompé ! Car c’est là une ruse du Malin pour mettre obstacle à la soumission confiante en tout et au salut qu’elle procure sûrement. Sois en repos dans cette soumission, et tu suivras sans danger ni erreur la route des pères. Fais-toi violence en toutes choses et retranche ta volonté. Quand, par la grâce du Christ, tu en auras pris l’habitude, tu le feras sans effort et sans peine. Ainsi, tout arrivera selon ton désir, car tu ne voudras plus que les choses soient telles que tu les veux; mais tu les voudras telles qu’elles sont, et de la sorte tu seras en paix avec tous. Ceci du moins dans les choses qui n’impliquent pas violation d’un commandement de Dieu ou des pères. Lutte pour trouver en tout à te blâmer toi-même, et tiens ferme «l’apsephiston avec science. Crois que tout ce qui nous concerne, jusqu’aux plus petits détails, relève de la Providence de Dieu, et tu supporteras sans trouble ce qui t’arrivera. Crois que mépris et outrages sont pour ton âme des remèdes à son orgueil, et prie pour ceux qui te maltraitent, comme étant de vrais médecins. Sois persuadé que quiconque hait l’humiliation, hait l’humilité, et que quiconque fuit les gens irritants, fuit la douceur. Ne cherche pas à connaître le mal de ton prochain, et n’accueille pas de soupçons contre lui. Si notre malice en fait naître, empresse-toi de les transformer en une bonne pensée. Rends grâces en tout, et conserve la bonté et la sainte charité.Avant tout, gardons tous notre conscience sur tous les points, à l’égard de Dieu, du prochain, et dans les choses matérielles. Avant de dire ou de faire quelque chose, examinons avec soin si cela est conforme à la volonté de Dieu. Puis après avoir prié, parlons ou agissons, et jetons devant Dieu notre impuissance. Et que sa bonté nous accompagne en tout.
        1. À CELUI QUI A LA CHARGE DE CELLÉRIER
        1. Si tu veux ne pas tomber dans la colère et la rancune, garde-toi de tout attachement aux choses matérielles, ne revendique pas comme tien le moindre objet, mais ne le méprise pas non plus comme s’il était insignifiant ou sans valeur. Donne si l’on te demande, et ne te tracasse pas si l’on brise ou si l’on détruit par négligence ou mépris. Tu dois agir de la sorte, non comme si tu méprisais les biens du monastère, car tu as le devoir d’en prendre soin de toutes tes forces et de tout ton zèle, mais pour garder ta paix et ta sérénité, en faisant toujours devant Dieu ce qui est possible. Tu y parviendras si tu administres ces biens, non comme t’appartenant, mais comme consacrés à Dieu et seulement confiés à tes soins; ce qui en effet dispose, d’une part à ne point s’y attacher, comme je l’ai dit, et d’autre part à ne point les mépriser. Si tu n’as pas cela en vue, sois certain que tu ne cesseras pas d’être troublé et de troubler les autres.
        1. AU MÊME
          Demande : Mon esprit se réjouit de tes paroles et voudrait être dans ces dispositions. D’où vient donc que je ne m’y trouve pas au moment d’agir ?

        175. Réponse : C’est que tu ne les médites pas sans cesse. Si tu veux les avoir au moment opportun, médite-les constamment, demeure en elles, et j’ai confiance en Dieu que tu progresseras. Joins la prière à la méditation. Soigne les malades, d’abord pour acquérir par là la compassion, comme je l’ai dit souvent, ensuite, afin que Dieu suscite quelqu’un pour te soigner, quand tu seras toi-même malade, car «c’est la mesure avec laquelle vous mesurez qui servira à vous mesurer» (Mt 7,2). Quand tu t’es employé à faire quelque chose avec conscience selon tes forces, tu dois savoir et te persuader que tu ne connais pas encore la voie véritable, et tu dois accepter sans trouble, sans peine et avec joie de t’entendre dire que tu t’es trompé dans ce que tu pensais faire avec conscience. Car le jugement de ceux qui sont certainement plus sages que toi, corrige ce qui est défectueux ou rend plus assuré ce qui est bien fait. Efforce-toi de progresser, afin que s’il t’arrive une épreuve soit corporelle soit spirituelle, tu sois capable de la supporter patiemment, sans trouble ni accablement. Si l’on t’accuse d’avoir fait une chose que tu n’as pas faite, n’en sois nullement troublé ni indigné. Fais immédiatement une métanie à celui qui te parle, lui disant humblement : «Pardonne-moi et prie pour moi.» Puis garde le silence, comme le disent les pères. S’il te demande : «La chose est-elle vraie ou non ?», fais une métanie avec humilité et dis en toute vérité ce qu’il en est. Après avoir parlé, refais une humble métanie et dis encore : «Pardonne-moi et prie pour moi.»

        1. AU MÊME
        1. Demande : Que ferai-je, car je n’ai pas cette égalité d’âme dans les rapports avec les frères ?Réponse : Tu ne peux l’avoir encore. Efforce-toi du moins de ne t’offenser de rien, de ne juger personne, de ne médire de personne, de ne t’occuper d’aucune parole, action ou geste d’un frère qui ne t’est pas utile. Tâche plutôt de t’édifier de tout. Ne cherche pas à paraître dans ce que tu dis ou fais, et ne désire pas la gloriole. Garde la liberté dans ta conduite et tes paroles, jusque dans le plus petit détail. Sache que, si quelqu’un, combattu ou tourmenté par une pensée passionnée, la met en œuvre, il renforce la passion en lui, car il lui donne de la puissance pour le combattre et le tourmenter davantage. Si au contraire il lutte et s’oppose à sa pensée, en agissant à l’encontre de ce qu’elle suggère, comme je l’ai dit souvent, la passion s’affaiblit et devient impuissante à le combattre et à le tourmenter. Et ainsi peu à peu, luttant avec le secours de Dieu, il devient maître de la passion elle-même.
        1. AU MÊME
        1. Demande : Pourquoi l’abbé Pœmen dit-il qu’il y a trois choses capitales : craindre le Seigneur, prier le Seigneur, et faire du bien au prochain ?Réponse : Le vieillard dit d’abord : «craindre le Seigneur», parce que la crainte de Dieu précède toute vertu, le commencement de la sagesse étant la crainte du Seigneur (Ps 110,10), et aussi parce que, sans crainte de Dieu, nul ne réussit à acquérir une vertu ni à faire le moindre bien. Car «c’est toujours par la crainte du Seigneur qu’on se détourne du mal» (Pro 16,6).«Prier le Seigneur», dit ensuite le vieillard, parce que, sans le secours de Dieu, l’homme ne peut ni acquérir une vertu ni accomplir quelque autre bien, même si, craignant Dieu, il le veut et s’y applique. Il faut absolument et notre effort et la collaboration de Dieu. L’homme a donc toujours besoin de prier pour demander à Dieu de l’aider et de coopérer avec lui en tout ce qu’il fait.
        2. Enfin, «faire du bien au prochain», c’est de la charité. Or, celui qui craint le Seigneur et prie Dieu est seulement utile à lui-même. D’autre part, toute vertu est achevée par la charité envers le prochain. Voilà pourquoi le vieillard ajoute : «faire du bien au prochain.» En effet, même si on craint Dieu et si on le prie, on doit aussi être utile au prochain et lui faire du bien. Car c’est là, je le répète, pratiquer la charité, qui est la perfection des vertus, selon la parole du saint Apôtre (cf. Rom 13,10; I Cor 13,13).
        1. À UN FRÈRE QUI L’AVAIT INTERROGÉ SUR L’INSENSIBILITÉ DE L’ÂME ET LE REFROIDISSEMENT DE LA CHARITÉ
        1. Contre l’insensibilité de l’âme, frère, il est utile de lire continuellement les divines Écritures, ainsi que les sentences «catanyctiques» des pères théophores, de garder la pensée des redoutables jugements de Dieu, de se rappeler que l’âme sortira du corps et rencontrera les terribles puissances avec lesquelles elle aura commis le mal en cette courte et misérable vie, qu’elle aura aussi à comparaître devant le tribunal effrayant et incorruptible du Christ, pour y rendre compte devant Dieu, devant tous ses anges et toute créature, non seulement des actions, mais même des paroles et des pensées. Souviens-toi aussi constamment de ces mots que dira le Juge redoutable et juste à ceux qui seront à gauche : «Éloignez-vous de moi, maudits, allez au feu éternel préparé pour le diable et ses anges» (Mt 25,41). Il est bon encore de se souvenir des grandes tribulations humaines, car même ainsi l’âme dure et insensible aura peine à s’amollir et à prendre conscience de sa propre misère.Quant à l’affaiblissement de ta charité fraternelle, il provient de ce que tu accueilles les pensées de soupçon, de ce que tu te fies à ton propre cœur, et de ce que tu ne veux rien souffrir contre ta volonté. Tu dois donc en premier lieu, avec l’aide de Dieu, ne faire aucun cas de tes soupçons et t’appliquer de toutes tes forces à t’humilier devant les frères et à retrancher pour eux la volonté propre. Si l’un d’eux t’injurie ou t’afflige autrement, prie pour lui, comme l’ont dit les pères, dans la pensée qu’il te procure de grands bienfaits et qu’il est un médecin guérissant en toi l’amour du plaisir. Par là s’apaisera ta colère, la charité étant, pour les saints pères, «un frein de la colère».  Mais avant tout, supplie Dieu de te donner un esprit éveillé et lucide, pour connaître «ce qu’il veut de bon, ce qui lui est agréable et ce qui est parfait» (Rom 12,2), avec de la force pour être prêt à toute bonne œuvre.
        1. À UN FRÈRE OPPRESSÉ PAR UNE TENTATION
        1. D’abord, enfant, nous ignorons les desseins de Dieu et nous devons lui abandonner le gouvernement de nous-mêmes; c’est cela que nous devons faire surtout maintenant. Car si tu veux juger avec des raisonnements humains ce qui se présente, au lieu de jeter en Dieu ton souci, tu te mets dans la peine. Quand donc des pensées contraires viennent t’oppresser, il faut crier vers Dieu : «Seigneur, comme tu veux et comme tu sais, arrange l’affaire.» Car la Providence de Dieu fait beaucoup de choses à l’encontre de nos pensées et de nos espoirs, et ce qu’on espérait de telle manière, apparaît autrement à l’expérience. Bref, au moment de la tentation, il faut rester patient, prier, et ne pas vouloir ou croire maîtriser, comme je l’ai dit, des pensées démoniaques par des raisonnements humains. L’abbé Pœmen, qui le savait, affirmait que le conseil de «ne pas se préoccuper du lendemain» (Mt 6,34) s’adresse à un homme en tentation.  Convaincu que cela est vrai, abandonne, enfant, toute pensée personnelle, si prudente soit-elle, et tiens ferme l’espoir en Dieu «qui réalise infiniment au-delà de ce que nous demandons ou concevons» (Ép 3,20). J’aurais pu répondre à tout ce que tu disais, mais je ne veux pas discuter avec toi, non plus qu’avec moi-même; je préfère que tu restes dans la voie de l’espérance en Dieu, car cette voie est plus libre de soucis et plus sûre. Le Seigneur soit avec toi!
        1. AU MÊME
        1. Enfant, souviens-toi de celui qui a dit : «C’est par beaucoup de tribulations qu’il nous faut entrer dans le Royaume des cieux» (Ac 14,22). Il n’a pas précisé : par telles ou telles tribulations, mais il a dit d’une manière indéterminée : «par beaucoup de tribulations». Supporte donc celles qui surviennent, avec action de grâces, avec science, comme agréables, si tu as des péchés; si tu n’en as pas, comme te purifiant des passions ou te procurant le royaume des cieux. Le Dieu très bon et ami des âmes, qui, commandant au vent et à la mer, produisit un grand calme (cf. Lc 8,24), commandera aussi à ta tentation, enfant. Qu’il te donne de l’ouverture d’esprit pour connaître les perversités de l’ennemi. Amen.
        1. À. UN FRÈRE TOMBÉ DANS UNE LONGUE MALADIE ET DIVERS MALHEURS
        1. Je t’en prie, enfant, sois patient et rends grâces pour tous les ennuis qui te surviennent dans la maladie, selon cette parole : Accueille tout ce qui t’arrive comme un bien, pour que l’intention de la Providence se réalise sur toi conformément à son bon plaisir, mon enfant. Sois donc courageux, affermis-toi dans le Seigneur et dans ses desseins à ton égard. Dieu soit avec toi !
        1. À UN FRÈRE DANS LA TENTATION
        1. Paix à toi dans le Christ, frère ! Mets-toi bien dans la tête que tu as certainement donné prétexte à la tentation, même si, pour le moment, tu n’en trouves pas la cause. Blâme-toi, sois patient et prie. Et j’ai confiance que la tendresse du bon Seigneur le Christ éloignera la tentation. L’Apôtre le dit : «La paix de Dieu, qui surpasse toute intelligence, gardera vos cœurs» (Phil 4,7).
        1. AU MÊME
        1. Ne t’étonne pas, enfant, si, sur la route qui conduit vers les sommets, tu tombes dans les épines et parfois dans la boue, pour retrouver ensuite le chemin uni. Car ceux qui sont au combat tombent eux-mêmes et font tomber tour à tour. «La vie de l’homme sur la terre, a dit le grand Job, n’est-elle pas un temps d’épreuve ?» (Job 7,1). Et un autre saint déclare : «L’homme qui n’a pas été éprouvé, n’est pas sûr.» Car nous sommes éprouvés, dans l’exercice de la foi, pour que soit reconnue notre valeur et que nous apprenions à combattre. «C’est par beaucoup de tribulations, dit le Seigneur, qu’il nous faut entrer dans le royaume des cieux» (Ac 14,22). Que l’espérance du terme soit notre secours au milieu de tous les événements ! Le saint Apôtre dit pour nous fortifier dans la patience : «Dieu est fidèle : il ne permettra pas que vous soyez tentés au-delà de vos forces. A côté de la tentation, il placera les moyens qui vous permettront de résister» (I Cor 10,13). Et que notre Seigneur, qui est la Vérité, te console par ces paroles : «Vous aurez à souffrir dans le monde, mais courage ! j’ai vaincu le monde» (Jn 16,33). Médite cela, n’en sors pas. Souviens-toi du Seigneur, et sa bonté, enfant, t’accompagnera en tout, car il est miséricordieux et connaît notre impuissance. Lui-même commandera encore aux flots et fera le calme dans ton âme, par les prières de ses saints.
        1. AU MÊME
        1. De même que les ombres suivent les corps, ainsi les tentations suivent les commandements. Car «personne, dit le grand Antoine, n’entrera dans le royaume des cieux sans avoir été tentés». Ne t’étonne donc pas, enfant, si, en t’occupant de ton salut, tu rencontres des tentations et des tribulations. Patiente seulement sans te troubler, et prie, en remerciant d’avoir mérité d’être éprouvé au sujet du commandement, pour que ton âme soit exercée et sa valeur reconnue. Que le Dieu bon t’accorde la grâce d’être vigilant et patient au moment de la tentation !
        1. AU MÊME
        1. L’abbé Pœmen a justement pensé que le conseil de «ne pas se préoccuper du lendemain» (Cf. Mt 6,34), s’adressait à un homme en tentation. La parole «Jette ton souci sur le Seigneur» (Ps 54,23) se rapporte à la même situation. Éloigne-toi donc, enfant, des pensées humaines et tiens ferme l’espoir en Dieu, qui réalise beaucoup plus que ce que nous imaginons, et l’espoir en Dieu te procurera le repos. Que le Seigneur t’aide, enfant, par la prière des saints. Il faut que nous tenions éloignées ces pensées, nous qui n’avons pas d’assurance pour la vie du lendemain.
        1. AU MÊME
        1. Nous sommes l’œuvre et l’ouvrage d’un Dieu bon et ami des hommes, qui a dit : «Je suis vivant, dit le Seigneur, je ne veux pas la mort du pécheur, mais qu’il se convertisse et qu’il vive» (Éz 33,11). Et encore : «Je ne suis pas venu appeler les justes, mais les pécheurs» (Mt 9,13) à la pénitence. S’il en est ainsi et que nous le croyons, jetons sur le Seigneur notre souci et lui-même nous nourrira (cf. Ps 54,23), c’est-à-dire nous sauvera. Car il a soin de nous. Lui-même consolera ton cœur, enfant, par les prières des saints. Amen.
        1. À UN FRÈRE MALADE QUI AVAIT DIVERSES PENSÉES AU SUJET DE CEUX QUI SUBVENAIENT À SES BESOINS
        1. Au nom de Jésus Christ. Mon frère, nous n’avons aucun droit sur le prochain. Nous devons, par la charité, surmonter et avaler cela. Nul ne dit au prochain «Pourquoi ne m’aimes-tu pas ?» mais en faisant lui-même ce qui gagne la charité, il entraîne le prochain à la charité. Quant aux besoins du corps, si quelqu’un mérite d’être soulagé, Dieu inspirera même au cœur des Sarrasins de lui faire miséricorde selon ses besoins. S’il ne le mérite pas ou si, pour sa correction, il ne lui est pas utile d’être consolé, quand même ferait-il un ciel nouveau et une terre nouvelle, il ne trouvera pas de repos. D’autre part, dire que tu es à charge aux frères, c’est avouer une prétention de justice. Car lorsqu’on procure au prochain qui veut être sauvé, un commandement de Dieu à accomplir, on ne dit pas : «Je lui suis à charge.» Qui hait les gens irritants, hait la douceur. Qui fuit les fâcheux, fuit le repos dans le Christ. Que le bon Dieu, enfant, nous protège de sa grâce par les prières des saints.

        SENTENCES DIVERSES DU MÊME ABBA DOROTHÉE

        1. Il est impossible à qui garde son sens propre ou une pensée personnelle de se soumettre ou de se conformer au bien du prochain.
        1. Étant passionnés, nous ne devons absolument pas nous fier à notre propre cœur : ar une règle tordue rend tordu même ce qui est droit.
        2. Celui qui ne méprise pas toute chose matérielle, la gloire, le repos du corps, et même les prétentions de justice, ne peut ni retrancher ses volontés, ni s’affranchir de la colère et de la tristesse, ni procurer le repos du prochain.
        1. Ce n’est pas une grande chose de ne point juger ou même de traiter avec compassion celui qui est dans l’affliction et qui se jette à tes pieds; mais c’est une grande chose de ne pas juger celui qui te contredit avec passion, de ne pas éprouver de ressentiment contre lui, de ne pas même approuver celui qui le juge, et de te réjouir avec celui qu’on te préfère.
        1. Ne recherche pas l’affection du prochain. Car celui qui la recherche est troublé, s’il ne l’obtient pas. C’est à toi plutôt de témoigner de la charité au prochain et de lui procurer du repos, et ainsi tu porteras le prochain à la charité.
        1. Si quelqu’un fait une chose selon Dieu, la tentation lui viendra certainement; car toute œuvre bonne est précédée ou suivie de la tentation, et ce qui est selon Dieu n’est assuré qu’après avoir été éprouvé par la tentation.
        1. Rien ne fait l’unité comme de se réjouir des mêmes choses et d’avoir les mêmes sentiments.
        1. Ne pas mépriser le bienfait du prochain, c’est de l’humilité. Il faut le recevoir avec reconnaissance, si modique et si minime soit-il.
        1. En tout ce qui m’arrive, je préfère que cela se fasse au gré du prochain, même s’il m’arrive d’échouer en suivant son avis, plutôt que de réussir en suivant ma propre pensée.
        1. Il est bon en toute occasion de veiller à s’accorder un peu moins que le nécessaire, car il ne convient pas qu’on soit satisfait en tout.
        1. En tout ce qui m’est arrivé, je n’ai jamais voulu me conduire selon la sagesse humaine, mais en chaque chose je fais toujours le peu qui est en mon pouvoir, et j’abandonne le tout à Dieu.
        1. Celui qui n’a pas de volonté propre, fait toujours ce qu’il veut. Dès lors, en effet, qu’il n’a pas de volonté propre, tout ce qui arrive le satisfait, et il se trouve faire constamment sa volonté, car il ne veut pas que les choses soient comme il les veut, mais il les veut telles qu’elles sont.
        1. Il ne faut pas corriger un frère au moment même où il a péché, ni même à un autre moment, si c’est par désir de vengeance.
        1. L’amour selon Dieu est plus puissant que l’amour naturel.
        1. Il ne faut pas faire le mal même pour rire, Car il arrive qu’on fasse d’abord le mal pour rire, et ensuite sans le vouloir, on s’y fixe.
        1. Il ne faut pas vouloir être affranchi d’une passion dans l’intention de fuir son tourment, mais parce qu’on la hait vraiment, ainsi qu’il est dit : «Je les haïssais d’une haine parfaite» (Ps 138,22).
        1. Il est impossible de se mettre en colère contre le prochain, si on ne s’est d’abord élevé contre lui dans son cœur et si on ne l’a méprisé en se jugeant supérieur à lui.
        1. Si l’on se trouble, lorsqu’on est blâmé ou corrigé à propos d’une passion, c’est le signe qu’on l’exerçait volontairement. Supporter au contraire sans trouble le blâme ou la correction, montre qu’on était entraîné ou qu’on exerçait la passion inconsciemment.

        Fin et Gloire à Dieu

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